In Libro Veritas

Jacques Cartier

Par Henri-Emile Chevalier

Oeuvre du domaine public.

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

CHAPITRE VII.

En ce temps-là, au coin de la rue des Petits-Degrés et de la rue des Cordiers, il y avait, à Saint-Malo, une hôtellerie fort achalandée parmi les «pillottes, maistres, mariniers et compaignons de nefs.»
A une tige de fer, établie en potence au-dessus du rez-de-chaussée, se balançait l'enseigne ci-dessus, conservant des vestiges d'une enluminure jadis brillante, et dont les inscriptions, fraîchement refaites, n'avaient pas effacé tout à fait, sous leur couche de rouge sanglant, la teinte jaunâtre des lettres qu'elles avaient remplacées.
La représentation de «Monsieur saint Anthoine,» placé immédiatement sous l'annonce, pouvait, au besoin, figurer un moine quelconque. Mais l'esprit le mieux prévenu eût, avec la meilleure volonté du monde, hésité à ranger parmi les membres de la race porcine l'animal dont le saint personnage était flanqué.
Comme si cette plaque de tôle et ces indications eussent été insuffisantes pour attirer l'attention publique, une grosse touffe de gui était encore fixée à l'extrémité d'une perche horizontale, assujettie elle-même à la poutre angulaire du pignon.
La maison avait une seule entrée : cette entrée sur la rue des Petits-Degrés. Des châssis de toile écrue tamisaient la lumière à l'intérieur. Car, à cette époque, en Bretagne, comme dans beaucoup d'autres provinces françaises, il n'y avait que les habitations des riches et les monuments religieux ou civils qui se permissent le luxe des fenêtres à carreaux de verre.
L'hôtellerie comptait trois étages et un rez-de-chaussée. Les surplombs des trois étages allaient en augmentant. De sorte que le troisième touchait presque la façade de la maison qui lui faisait vis à vis de l'autre côté de la rue.
De sorte encore que, du dernier étage de l'auberge, on pouvait aisément donner la main à une personne qui se serait trouvée au dernier étage de cette maison, laquelle était celle d'un cordier : métier en mauvaise odeur de réputation dans toute la Bretagne, exercé le plus souvent alors par les cacoux, c'est-à-dire les juifs, les excommuniés, les gens mal famés.
Une halle unique embrassait le rez-de-chaussée. Elle était vaste, peu close, mais chauffée en toutes saisons par une cyclopéenne cheminée, aux profondes embrasures, et au manteau tout enjolivé de dessins faits avec des oeufs d'oiseaux de mer. Pour meubles, des tables et des bancs, des bancs et des tables. Le tout grossièrement équarri, et reposant sur une aire inégale. Bossue ici, trouée là, formant hauts-fonds, chargée d'immondices, en dix places, bas-fonds, remplis d'eau graisseuse, nauséabonde, eu dix autres. J'oubliais l'indispensable lit-clos contre une paroi de la muraille, le vaisselier contre une autre, et, pour décors, des courges, des coloquintes desséchées sur la tablette de la cheminée et le couronnement du lit. Au plafond de la salle, enfumé comme celui d'une forge, ne manquaient pas—pantagruéliques festons,—les brunes flèches de lard, les chapelets de boudins, saucisses, légumes secs ou poissons fumés. Devant le feu de lande enfin, de dix heures du matin à huit heures du soir, tournait sans trêve ni merci une broche homérique, toujours chargée d'appétissantes pièces de viande, volaille ou gibier. Je ne parle ni des coquelles, ni des casseroles, ni des tourtières qui chantaient sur la braise.
Telle était, en gros, la salle commune du Cochon à Monsieur saint Anthoine, et vraiment une des meilleures tavernes de toute la Bretagne, au seizième siècle.
Elle était tenue par le père Clovis, un homme du pays haut, venu à Saint-Malo, à la suite de François Ier, en 1518, et qui avait fait fortune en épousant la fille de l'ancien propriétaire de l'hôtellerie.
Comme Français, mons Clovis n'était guère aimé. Mais comme cuisinier, ah ! dame, ça changeait ! Sur toute la côte, de Pornic à Mont-Saint-Michel, on le tenait en haute estime. De même aux îles de la Manche, et dans les localités du littoral anglais.
Le 5 septembre 1534, vers sept heures de relevée, le père Clovis, alors âgé d'une cinquantaine d'années, trinquait avec quelques habitués, à l'une de ses tables, en causant du grand événement du jour.
Il s'agissait de la rentrée, dans le port, des deux navires partis en avril dernier, sous le commandement de maître Jacques Cartier, pour un voyage d'exploration à la «terre neuve.»
Et les commentaires allaient bon train, je vous promets !
—Sur ma part du paradis, j'étais certain qu'il échouerait ! dit un gros négociant de la Grand'Rue.
—Qu'il échouerait ! mais il n'a pas du tout échoué, monsieur Vordec ! On assure qu'il a fait une grande découverte, maître Jacques ! et qu'il rapporte, de l'or plein la cale de ses vaisseaux.
A ces paroles, un individu vêtu comme un pêcheur, qui sirotait silencieusement son vin-de-feu en un coin de la salle, tendit l'oreille.
—Ta ! ta ! ta ! fit le commerçant avec une moue dédaigneuse.
—Par Notre-Dame d'Auray ! c'est pure vérité, affirma un autre interlocuteur. Un des mariniers de maître Cartier m'a montré, ce soir, un lingot d'or...
—Du cuivre ! interrompit le négociant.
—Je gage une bouteille de vin de Bourgogne que c'est de l'or !
—Bravo ! appuya l'aubergiste.
J'ai justement encore, dans ma cave, deux ou trois flacons de ce crû de 1520, que tu connais, Lorimy !
—Votre vin est trop cher, papa Clovis ; parlons plutôt une double pinte de cervoise, observa le négociant en hochant la tête.
—Ça va, tope-là, repartit Lorimy.
—Le vieux ladre ! murmura l'aubergiste, en se levant pour aller tirer la cervoise.
—Mais, reprit M. Vordec, où est ce lingot d'or ?
—Oh ! bien, soyez tranquille. Tout à l'heure j'irai le quérir.
—Après tout, fît le commerçant, quand ce serait de l'or vrai, qui me prouvera qu'il a été rapporté de là-bas ?
Cette réflexion, assez sensée d'ailleurs, déconcerta Lorimy.
—Le journal de bord, de maître Jacques, pourrait faire foi, insinua un troisième personnage.
—Peuh ! on écrit ce que l'on veut dans un journal de bord. Le parchemin est bon enfant ; il accepte tout ce qu'on lui donne. Au surplus, en admettant que maître Cartier ait trouvé quelques pépites aurifères, cela paiera-t-il les frais de l'expédition ? Il est resté près de cinq mois absent, avec deux navires et soixante hommes d'équipage. Ça coûte. Les îles que, dit-il, il a explorées, mais nos nefs les avaient reconnues depuis longtemps ! Ce n'était pas là l'homme pour un pareil voyage ! Ah ! si l'on m'en eût confié l'entreprise !... Mais il a renié sa patrie, lui. Il est l'ami des Français ! Chez lui, on ne parle même plus bas-breton. C'est une indignité. Mais le bon Dieu le punira comme il mérite. Déjà sa fille, cette créature sans vergogne, qu'il a ramenée on ne sait d'où...
—La Constance ! dit Lorimy avec un accent et un geste de mépris.
—Oui, cette dévergondée qui porte chaperon de velours, basquine et cotte de soie, comme une châtelaine, ni plus ni moins.
 Et qu'est-ce que c'est, je vous demande ? quelque bâtarde que maître Jacques aura eue d'une sauvagesse... hé ! hé ! Je me souviens encore qu'à ce fameux voyage de 1520, d'où elle est revenue avec lui, il était resté neuf mois absent... hé ; hé ! ! neuf mois, vous comprenez !... Cette bonne pâte de Catherine Desgranches n'y a rien vu...
—Catherine Desgranches ! min Gieu ! qui est-ce qui parle de Catherine Desgranches, la femme à maître Jacques, da oui ? cria à ce moment une rude voix au bout de la salle.
Chacun leva les yeux dans la direction du son, et cette exclamation sortit de toutes les bouches :
—Le père Jean !
—Jean Morbihan, en chair et en os, da oui ; joie et prospérité à tout le monde, dit le vieux timonier, qui venait d'entrer dans la halle.
—Vous arrivez comme marée en carême, père Jean, reprit Lorimy, en lui montrant une place vide, à côté de lui, sur le banc. M. Vordec et moi nous avons engagé un pari. Vous pouvez le décider et vous nous aiderez à consommer l'enjeu. En attendant, lestez-vous d'un coup de cidre nouveau.
Disant cela, il lui présenta le pichet de faïence coloriée dont il se servait lui-même.
Le marin avala une longue gorgée et fit claquer sa langue contre son palais.
—Très-bien ! très-bien ; dit-il ; ça vous fait un velours sur l'estomac. Maintenant, qu'y a-t-il pour vous obliger, mes gens ?
—C'est M. Vordec qui me soutient que vous n'avez pas trouvé de l'or, dans votre navigation, répondit Lorimy.
—De l'or ! repartit Morbihan, nous en avons tant et plus.
A preuve !
Et il tira de sa poche un caillou tout rayé de paillettes, qui brillèrent comme des étincelles de feu, dans la demi-obscurité de la salle.
Le buveur solitaire prêtait la plus vive attention à cette scène.
Au même instant, le tavernier remonta de sa cave.
—Par la croix du Dieu vivant ! je suis heureux de vous voir, compère Jean, dit-il en tendant sa main au timonier.
—Et moi, grommela celui-ci, je suis marri contre vous, Clovis, mon homme. Vous avez fait repeindre, en français, m'a-t-on dit, les écritures de votre enseigne. Ça ne me va pas ! Parce que vous êtes du pays haut ce n'est pas une raison pour tâcher de nous imposer votre grimoire, et votre jargon, non da !
—Et vous refusez de me donner la main, compère Jean ? dit le cabaretier, en plaçant un broc d'étain sur la table.
—Min Gieu, vous le mériteriez, Clovis !
—Vous ne savez pas qu'une ordonnance du parlement, siégeant à Rennes...
—Terr i ben ! proféra le marin, jamais ordonnance du parlement ne m'obligera, moi, à baragouiner votre maudit langage !
—Ah ! fit Lorimy, faut pas lui en vouloir. On a enjoint aux aubergistes de mettre, sous peine d'amende, en français : Par permission du Roy et du Parlement, au-dessus de leurs enseignes, et le barbouilleur du voisin Clovis a cru bien faire en changeant toutes les inscriptions.
—Le diable emporte le barbouilleur et les inscriptions ! maugréa Jean Morbihan.
—Eh bien, reprit Lorimy se tournant vers le négociant, êtes-vous convaincu ? est-ce de l'or ?
—Quand je l'aurai essayé, je vous répondrai, dit celui-ci qui roulait avec lenteur le caillou entre ses doigts et l'examinait minutieusement.
—Buvons toujours notre cervoise ! Clovis, versez-nous à boire !
L'hôtelier s'empressa de satisfaire ses pratiques.
—A la santé de maître Jacques ! cria Jean Morbihan en se levant.
—Comment, à la santé de maître Jacques ! objecta le négociant d'un air rechigné.
—Min Gieu, oui ! je bois à la santé du capitaine Cartier, le plus intrépide, le plus illustre des marins bretons ! répliqua fièrement notre timonier, en choquant son gobelet contre celui de Lorimy.
—Excusez-moi, je vais jusqu'à ma boutique essayer ce fragment de roche ; vous me le confiez, n'est-ce pas ? dit M. Vordec.
—Pourquoi pas ? On vous connaît, vous ! fit le père Jean, en haussant les épaules.
Et, quand le commerçant fut sorti, il continua :
—En voilà encore un que j'aimerais voir promener avec une ceinture de paille autour du corps [C'était une des punitions qu'en Bretagne on infligeait alors aux banqueroutiers.], et qui crève de jalousie parce que nous avons eu l'honneur de découvrir un pays où il y a de l'or, en veux-tu, je t'en donne ; des terres si fertiles que tout y pousse sans culture ; du poisson, du gibier, que c'est une bénédiction... C'est là qu'on pourrait établir une fameuse hôtellerie, compère Clovis, da oui !
—Vrai ? s'exclama le tavernier..
—Mais, demanda Lorimy, y a-t-il du monde ?
—Du monde ! il y a des hommes tout nus.
—Tout nus ! Et les femmes ?
—Ouais ! interjeta Morbihan, avec un geste narquois.
—Pas jolies, hein ?
—Rouges comme le cuivre des chaudrons à Clovis ! puis peinturées de la tête aux pieds comme un bateau de plaisance.
—Ah ! reprit Lorimy, père Jean, vous devriez bien nous conter votre voyage.
—Si ça peut vous être agréable !
—Nous être agréable ! dit l'hôtelier ; allez-y, et je paie une bouteille de vin de derrière les fagots.
A cette offre, les yeux du vieux Morbihan rayonnèrent.
—Accepté, dit-il en vidant son pichet.
Divers consommateurs étaient arrivés dans la salle. Ils se groupèrent à la table du vieux timonier. Clovis alluma quelques chandelles de suif, baveuses, fichées dans des chandeliers, de fil de fer, en forme de tire-bouchon. Deux bouteilles tapissées de toiles d'araignée et cachetées de cire verte furent posées devant Morbihan, qui se mit à passer sa langue sur ses lèvres, tandis qu'on les débouchait.
C'était un homme d'une soixantaine d'années, dont le visage, aussi battu par la tempête que le cap du Talut, où il était né, dans l'évêché de Vannes, avait bruni et s'était parcheminé à l'influence du hâle et des émanations salines, comme celui d'une momie. Grand, mince, osseux, les fatigues de la mer ni l'âge n'avaient encore eu de prise sur lui. Il se tenait droit comme un mât, conservait une longue et abondante chevelure, à peine grisonnante, dont les mèches flottaient sur ses épaules et vergettaient ses joues tannées.
Morbihan portait, est-il besoin de le dire ? l'accoutrement breton strictement national : chapeau de feutre grossier aux larges ailes retroussées, jaquette de drap gris, sans col, avec ganse verte et boutons de métal à la bordure du devant ; veste bariolée à double rang de boutons ; ceinture de cuir jaune ; l'ample bragou-bras noué au genou, et les longs bas bleus à bandes rouges sur les coutures.
Au moral, Jean Morbihan était un excellent coeur, courageux, dur au travail, tenace, fidèle à ses affections plus qu'à ses antipathies. On ne lui connaissait qu'une incurable haine : sa gallophohie. Quoiqu'il ne parlât pas le français, il l'entendait cependant. Et cependant aussi, par une de ces contradictions si bizarres auxquelles est sujette la nature humaine, c'était en français que le vieux marin prononçait ses exclamations favorites : Oui da, non da, et min Gieu pour mon Dieu.
—Allons, compère Jean, dégustez-moi ça et filez votre câble en douceur, nous vous écoutons, dit l'hôtelier, après avoir rempli les gobelets.
—Tout le monde est il paré ? interrogea le marin.
—Oui, oui ; allez !
Jean Morbihan vida son gobelet d'un trait et murmura.
—Min Gieu, ça sent encore le pays du haut, ce vin ! J'aimerais bien mieux un coup de gwin ardant.
Néanmoins, il remplit de nouveau son gobelet ingurgita une nouvelle rasade, et commença en ces termes :
«Vous vous souvenez du vingtième d'avril dernier, mes gens. C'est ce jour-là que nous avons levé l'ancre, après que ce faraud d'amiral français nous a eu passés en revue. Il voulait me faire prêter le serment à son roi. Mais va-t'en voir ! Bon ! nous débouquons du havre. Notre bourgeoise, dame Catherine, et la fi-fille à maître Jacques nous avaient quittés à deux ou trois milles des Haies de la Conchée ; et nos navires marchaient de conserve comme deux frères jumeaux, lorsque, vlan ! un coup de ce démon de kirk nous prend en poupe et nous jette brusquement hors du golfe. En arrivant dans la Manche, nous n'avions pas une empointure de voile dehors.
Mais, le vent ayant molli, on mit toute la toile en l'air. La brise continua d'être favorable, si bien que, le 10 mai, nous touchâmes la Terre-Neuve, par le cap de Bonne-Vue. Mais il y avait là des glaces, des glaces, mes gars, hautes comme le donjon du château, et grosses, quand je vous dirai, dix fois, vingt fois, cent fois plus grosses que la tour Qui-Qu'en-Groigne !»
—Vraiment ! fit Lorimy émerveillé.
—Da oui ! appuya le vieux Jean.
«De façon, continua-t-il, que, ne pouvant débarquer là, nous entrâmes dans un port voisin, que maître Jacques nomma Sainte-Catherine, en l'honneur de la sainte patronne de son épouse.
«Dans ce port, nous appareillâmes nos barques, et, au bout de dix jours, fîmes voile, ayant vent d'ouest et tirant au nord, vers une île, tellement couverte d'oiseaux, gros comme des poulets, qu'on aurait dit qu'ils y étaient semés. Min Gieu ! il y en avait, il y en avait et il y en avait encore ! En moins de demi-heure, nos barques en furent chargées comme l'on aurait pu faire de galets.»
—Ces oiseaux sont bons à manger ? interrogea l'hôtelier ?
—Si bons que, en chaque navire, nous en fîmes saler quatre ou cinq tonneaux, sans compter ceux que nous mangeâmes frais ; da oui !.
—Quelle aubaine !
—«Eh ! eh ! tout n'est pas rose. Dans cette île, il y a des ours grands comme la vache au compère Clovis et blancs comme cygnes. Ils viennent s'y repaître des oiseaux. Et le lendemain de Pâques, qui était en mai, nous en prîmes un, mais non sans peine et sans courir risque d'en être dévorés.
Ce fut nous qui le dévorâmes. Sa chair était aussi délicate que celle d'un bouveau. Qui se serait imaginé ça ?
«Montant toujours vers le nord, nous rencontrâmes un golfe, dont les côtes escarpées figuraient des fortifications. On l'appela golfe des Châteaux [Aujourd'hui le détroit, de Belle-Isle, qui sépare le Labrador de Terreneuve.]. Les glaces nous retinrent quelque temps dans ces parages, puis nous nous élevâmes dans le golfe, très-resserré, et reconnûmes plusieurs ports et îlots, inclinant ensuite à l'ouest, nous doublâmes un si grand nombre d'îles qu'il est impossible de les compter.»
—Étaient-elles habitées ? demanda un auditeur.
—«Habitées, pourquoi pas ? Est-ce que le bon Gieu n'a pas mis des habitants sur toute la terre ? Le lendemain de Saint-Barnabe, ayant quitté le port de Brest dans ledit golfe, nous pénétrâmes en un autre havre ou nous plantâmes une croix et qui fut appelé Saint-Servain, un autre Saint-Jacques, un autre Jacques Cartier ; enfin, nous atterrîmes en l'île de Blanc-Sablon. Ces terres sont nues, pelées, il n'y a autre chose que mousse et petites épines. Cependant on y voit des hommes de belle taille et grandeur, mais indomptés et sauvages. Ils ont les cheveux liés au-dessus de la tête et étreints comme une poignée de foin, y mettant au travers un petit bois ou autre chose au lieu de clou ; et ils y lient ensemble quelques plumes d'oiseaux.»
—Et ils sont nus ? dit Lorimy.
—«L'été, da oui ; à l'exception d'un petit jupon d'écorce à la ceinture. Mais l'hiver ils se couvrent avec des peaux de bêtes.»
—Des peaux de bêtes ! Seigneur Jésus ! doivent-ils être laids ! s'écria la femme du cabaretier, qui était venue, sur la pointe des pieds, grossir l'assistance.
—Est-ce que vous n'avez pas la gorge sèche, compère ? demanda l'hôtelier.
—Tout de même, répondit Morbihan, en tendant son gobelet.
Il reprit, après avoir sablé une notable quantité de la liqueur généreuse :
—«Oui, dame Clovis, ils sont hideux, car ils se peignent tout le corps, avec des couleurs rouges ! On vous en fera voir, au surplus ; nous en avons ramené deux, da oui !»
—Fi ! les horreurs ! est-ce qu'ils ne mangent point les chrétiens ?
—«Je ne pense pas ; mais ils se nourrissent de loups marins qu'ils chassent avec leurs bateaux faits d'écorce d'arbre de bouleau. Demain, je pourrai vous en montrer un que nous avons rapporté.»
—Mais leurs femmes ? hasarda curieusement l'hôtesse.
—«Eh ! eh ! dit en souriant le vieux Jean, elles ne sont pas belles, da non ! mais il y en a d'avenantes, de bien avenantes, et si j'avais été un brin plus jeune...»
—Voulez-vous vous taire, libertin ! dit dame Clovis en le menaçant du doigt.
—«Je reviens à notre voyage. Après avoir parcouru avec nos barques la côte septentrionale et les îles du golfe, nous retournâmes aux navires, mouillés dans le port de Brest. Le 18 juin, nous en partîmes, prîmes chemin vers le sud, et découvrîmes de nombreuses îles, comme celles de Saint-Jean, de Margaux, de Brion. Ces îles sont de meilleure terre que nous eussions oncques vues, pleines de grands arbres, prairies, froment sauvage, pois qui étaient fleuris et semblaient avoir été semés par des laboureurs. L'on y voyait aussi des raisins ayant la fleur blanche dessus, des fraises rose incarnat, persil et autres herbes de bonne et forte odeur.»
—Et les animaux ? s'enquit l'aubergiste.
—«Oh ! tant qu'on en voulait. Il y avait de grands boeufs, qui ont deux dents dans la bouche comme un éléphant et vivent même en la mer, et des ours, et des loups, et des cerfs, lièvres, lapins, perdrix et canards...»
—Quels festins vous deviez faire ! interrompit l'hôtelier, la bouche demi-ouverte et les yeux voluptueusement levés au plafond.
—«Des festins ! Êtes-vous fou, compère ? Ne connaissez-vous pas maître Jacques Cartier ? Ne savez-vous pas qu'il est non-seulement brave, habile, vigilant, opiniâtre en ses projets, mais qu'il pousse encore la tempérance jusqu'à l'excès ? On vivait dans l'abondance, et mal à bord. D'ailleurs, on n'avait pas le temps de bien vivre. Nous n'avions pas même embarqué un queux. Les hommes de l'équipage faisaient la cuisine à tour de rôle.»
—Peuh ! quelle gargote ! siffla le maître d'hôtel, d'un air stupéfait.
Jean Morbihan poursuivit :
«Nous fûmes plusieurs semaines à explorer ce golfe. Moi, j'avais idée que la terre neuve était une île (comme on l'avait dit au capitaine, en 1520... ce Normand que nous trouvâmes là-bas.... Je vous ai conté ça, dans le temps) ; mais le capitaine n'en était pas sûr. Le 30 juin, ayant mis le cap au sud-ouest, nous embouquâmes dans un grand fleuve qu'on nomma Fleuve-des-Barques, à cause de quelques barques d'hommes sauvages qui le traversaient. Le pays est beau, bien boisé et paraît très-fertile. Dans les premiers jours de juillet, comme nos navires élongeaient la côte, nous fûmes rencontrés par quarante ou cinquante bateaux d'hommes sauvages, dont, par quelque crainte que nous en eûmes, il fallut se débarrasser, en lâchant deux passe-volants sur eux.
Ils en prirent si grande épouvante qu'ils s'enfuirent, comme si le diable eût été à leurs trousses.»
—Ils n'ont donc pas d'armes à feu ? demanda Lorimy.
—«Des armes à feu ! répéta le père Jean, que nenni !
Ils ne se servent que d'arcs, de flèches, de massues et de haches de pierre. Le lendemain et jours suivants, nous trafiquâmes avec eux. Ils nous baillèrent de magnifiques peaux pour de méchants couteaux, des mitaines [Hachettes, selon Hakluyt.], des clous ou autres ferrements, et je vous assure, nos hommes, que nous ne perdîmes pas aux échanges ! Ce commerce leur plaisait tant qu'ils nous donnaient tout ce qu'ils avaient pour des bagatelles, si bien qu'ils s'en retournaient chez eux nus comme des petits saint Jean. Peu de jours après, on louvoya dans un golfe où il faisait si chaud, si chaud que le brai fondait sur les ponts. Ce golfe fut nommé golfe de la Chaleur.»
—Voyez-vous ça ? dit la femme de l'hôte.
—«Vers le 12 juillet, reprit Morbihan, nous cinglâmes au nord-ouest, et nous eûmes à essuyer un vrai vent impérial. Le 16 nous aperçûmes des gens qui pêchaient des tombes [Maquereaux]. Ils étaient tout nus, hormis un lambeau de pelleterie dont ils se couvrent les hanches. Ce sont de vrais sauvages. Ils mangent la viande presque crue. Cependant, ils nous firent mille amitiés. Et leurs femmes se mirent à caresser notre capitaine, qui pour se les affectionner davantage offrit à chacune d'elles une clochette d'étain.»
—Comment ! comment ! les ribaudes..... commença l'hôtesse indignée.
—«Da oui ! répliqua en riant le vieux Morbihan ; elles le caressèrent à la façon de leur pays, c'est-à-dire en le touchant et le frottant avec les doigts.»
—Et elles étaient nues ?
—Comme ça, la mère, fit le marin, en étalant sa main ouverte sur la table.
Une explosion d'hilarité eut lieu dans l'auditoire.
—Mais, demanda Lorimy, l'or, l'or où l'avez-vous trouvé ?
—Ne soyez pas aussi pressé, mon camarade, j'y arrive.
«Le 24 juillet on planta dans ce lieu [La baie de Gaspé. Récemment on y a découvert plusieurs mines d'or.] une croix haute de trente pieds, au milieu de laquelle on cloua un écusson, relevé avec trois fleurs de lis, et dessus était écrit en grosses lettres, entaillées dans du bois....»
Morbihan s'arrêta, en fronçant les sourcils et grommelant entre ses dents.
Qu'avez-vous ? lui demandèrent les auditeurs. Il frappa du poing sur la table et s'écria d'un ton irrité :
—Terr i ben ! mes hommes, Jean Morbihan n'y était pas, je vous le jure ! Le capitaine a eu beau dire, beau faire, Jean Morbihan n'a pas assisté à cette cérémonie.
Des Bretons prendre possession d'un pays qu'ils viennent de découvrir, au nom d'un roi de France ! non, non ! jamais ! Le vieux Morbihan n'a pas vu dresser cette croix, où était écrit : VIVE LE ROI DE FRANCE. Il ne l'a pas saluée ; il ne la saluera jamais ! terr i ben !
Il y eut un moment de calme plat.
—A boire ! reprit tout à coup le marin, en essuyant, du revers de la main, une grosse larme qui roulait sur sa joue basanée.
L'hôtelier lui remplit son gobelet et lestement Jean en absorba le contenu.
—Mais que faisiez-vous donc, pendant qu'on élevait cette croix ? questionna Lorimy.
—«Ah ! ah ! répondit vivement le timonier, je ne perdais pas mon temps, moi, da non ! Je rôdais dans la campagne, min Gieu, oui ! et je trouvais ça, ajouta-t-il en sortant de son bragou-bras un nouveau caillou, veiné de jaune. Oui, je trouvais ça et bien d'autres comme lui ! On en remplit plusieurs barriques. Ça valait-il pas mieux que d'ériger des croix pour les Français, hein !»
Tous les assistants firent à l'envi des signes d'assentiment.
—«C'est comme ça, mes gens ! acheva triomphalement Morbihan. Quand nous eûmes ramassé de ces pierres d'or, en suffisance, maître Jacques reconnut encore l'embouchure d'un grand fleuve [A son deuxième voyage, Cartier, comme on le verra plus loin, nomma ce fleuve Saint-Laurent.]. Mais il avait hâte de revenir et, le 15 août, jour de l'Assomption, après avoir oui la messe, nous démarrâmes de Blanc-Sablon pour Saint-Malo, où, avec l'aide de Dieu, nous avons débarqué, en bonne santé, la nuit passée.»
—C'est merveilleux, pour le certain, dit Lorimy. Et vous n'avez pas eu d'accident ?
—Pas un seul, mon camarade, pas un seul, hormis deux bourrasques, l'une en partant d'ici, l'autre en y revenant, da oui !
Comme il prononçait ces mots, la porte de l'auberge s'ouvrit et le négociant Vordec reparut.
Il criait en agitant le caillou dans sa main :
—Morbleu ! j'ai perdu ! C'est de l'or, au meilleur titre.
Aussitôt l'homme qui buvait isolé, en un coin, sortit furtivement du cabaret, mais avec une précipitation telle qu'il oublia de payer sa consommation.

Chapitre suivant : CHAPITRE VIII. LES TONDEURS.