CHAPITRE VIII. LES TONDEURS.
D'un pied leste, notre homme franchit les marches branlantes des escaliers qui entrecoupaient la rue des Petits-Degrés. Puis, il tourna à droite, enfila la rue de la Boucherie, traversa le parvis de la cathédrale, et, par une ruelle sombre, si étroite que deux personnes eussent eu de la peine à passer de front, il arriva dans la cour dont nous avons précédemment parlé.
Elle était illuminée avec un éblouissant éclat. Le seigneur de Maisonneuve donnait à ses amis une fête, avant de partir pour un voyage lointain. Tout en ruisselant par les fenêtres de l'hôtel dans la cour, les rayons de cent bougies éclairaient, dans la grande salle du premier étage, un banquet aussi splendide par la rareté et la variété des mets que par leur délicatesse.
Cette salle était tendue de tapisseries de haute lisse. Au milieu se dressait la table, oblongue. Elle ployait sous les cristaux, la vaisselle plate et les riches pièces d'or ou de vermeil merveilleusement ciselées.
Le linge, ouvré, damassé, de Flandre, avait une blancheur et une finesse idéales. Les serviettes des convives étaient parfumées avec des sachets, dont l'odeur mariée à celle des corbeilles de fleurs et de fruits de toute provenance, disposées avec goût sur la table, et des cassolettes d'encens, qui brûlaient sur des consoles embaumait la vaste salle.
Pour ce festin, digne de Lucullus, les quatre éléments avaient été largement mis à contribution. La terre avait fourni ses viandes les plus succulentes, ses vins les plus exquis ; l'onde, ses poissons les plus fins ; l'air, ses plus friands volatiles, le feu, ses chaleurs les plus ardentes et les plus douces.
Le spectacle était réjouissant au possible.
Elle était illuminée avec un éblouissant éclat. Le seigneur de Maisonneuve donnait à ses amis une fête, avant de partir pour un voyage lointain. Tout en ruisselant par les fenêtres de l'hôtel dans la cour, les rayons de cent bougies éclairaient, dans la grande salle du premier étage, un banquet aussi splendide par la rareté et la variété des mets que par leur délicatesse.
Cette salle était tendue de tapisseries de haute lisse. Au milieu se dressait la table, oblongue. Elle ployait sous les cristaux, la vaisselle plate et les riches pièces d'or ou de vermeil merveilleusement ciselées.
Le linge, ouvré, damassé, de Flandre, avait une blancheur et une finesse idéales. Les serviettes des convives étaient parfumées avec des sachets, dont l'odeur mariée à celle des corbeilles de fleurs et de fruits de toute provenance, disposées avec goût sur la table, et des cassolettes d'encens, qui brûlaient sur des consoles embaumait la vaste salle.
Pour ce festin, digne de Lucullus, les quatre éléments avaient été largement mis à contribution. La terre avait fourni ses viandes les plus succulentes, ses vins les plus exquis ; l'onde, ses poissons les plus fins ; l'air, ses plus friands volatiles, le feu, ses chaleurs les plus ardentes et les plus douces.
Le spectacle était réjouissant au possible.
Et pour comble de raffinement, une musique invisible, délicieuse, ne cessait de jouer.
Baignés de lumière, plongés dans une atmosphère enivrante, servis par douze belles jeunes femmes très-légèrement vêtues d'étoffes transparentes, sollicités par toutes les séductions des sens, les douze convives n'avaient, à travers cette profusion de plats inouïe, que l'embarras du choix.
Contrairement à la mode bretonne, l'on s'était mis à table à cinq heures. Mais cela n'avait rien de surprenant, Georges de Maisonneuve ne faisant rien comme les autres.
On en était au dessert, composé de fruits indigènes et exotiques, fruits mûrs, fruits secs, fruits à l'eau-de-vie, gâteaux, échaudés, biscuits, massepains, confitures de Verdun, cotignacs de Tours, gelées, pâtes, crèmes, sorbets et liqueurs. La gaieté bruyante, l'ivresse enflammaient les visages, éclataient dans les bouches. L'amphitryon se leva, et tenant haut un hanap, rempli de rosoglio de Zara, il s'écria :
—Au moment de me séparer de vous pour quelque temps, mes aimables compagnons de plaisirs, mes joyeux amis, je bois à votre santé, à la multiplicité, à la diversité de nos folles amours !
—Malo ! Malo ! [Ou sait que ce cri breton répond à notre ; Vive ! vive !] pour Georges ! et rubis sur l'ongle, ripostèrent ses hôtes, avec des cris assourdissants.
Armés de coupes, pleines jusqu'aux bords, les bras s'allongèrent vers la centre de la table, formant, au-dessus, comme un faisceau de manches et de manchettes bouffantes ; un harmonieux cliquetis de cristal et d'argent se fit entendre, et, d'un trait, chacun vida sa coupe.
C'était le signal de la fin du repas, mais le commencement de la débauche.
Baignés de lumière, plongés dans une atmosphère enivrante, servis par douze belles jeunes femmes très-légèrement vêtues d'étoffes transparentes, sollicités par toutes les séductions des sens, les douze convives n'avaient, à travers cette profusion de plats inouïe, que l'embarras du choix.
Contrairement à la mode bretonne, l'on s'était mis à table à cinq heures. Mais cela n'avait rien de surprenant, Georges de Maisonneuve ne faisant rien comme les autres.
On en était au dessert, composé de fruits indigènes et exotiques, fruits mûrs, fruits secs, fruits à l'eau-de-vie, gâteaux, échaudés, biscuits, massepains, confitures de Verdun, cotignacs de Tours, gelées, pâtes, crèmes, sorbets et liqueurs. La gaieté bruyante, l'ivresse enflammaient les visages, éclataient dans les bouches. L'amphitryon se leva, et tenant haut un hanap, rempli de rosoglio de Zara, il s'écria :
—Au moment de me séparer de vous pour quelque temps, mes aimables compagnons de plaisirs, mes joyeux amis, je bois à votre santé, à la multiplicité, à la diversité de nos folles amours !
—Malo ! Malo ! [Ou sait que ce cri breton répond à notre ; Vive ! vive !] pour Georges ! et rubis sur l'ongle, ripostèrent ses hôtes, avec des cris assourdissants.
Armés de coupes, pleines jusqu'aux bords, les bras s'allongèrent vers la centre de la table, formant, au-dessus, comme un faisceau de manches et de manchettes bouffantes ; un harmonieux cliquetis de cristal et d'argent se fit entendre, et, d'un trait, chacun vida sa coupe.
C'était le signal de la fin du repas, mais le commencement de la débauche.
Elle allait allumer ses feux impurs.
En ce moment, neuf heures sonnèrent à une belle horloge padouane, accrochée à l'un des lambris de la salle.
—Mes amis, dit Georges, vous connaissez notre devise : «Liberté en tout et pour tous.» Une affaire m'appelle au dehors. Mais disposez de la maison et de ce qu'elle renferme comme de biens à vous appartenant.
Écartant alors la portière d'une pièce contiguë, il disparut.
—Il va sans doute encore à quelque rendez-vous d'amour ! est-il heureux ! murmura l'un des convives.
—Qu'est-ce que cela te fait ! s'écria son voisin ; n'avons-nous pas, pour nous distraire, ces voluptueuses houris qu'il a fait venir je ne sais d'où, mais dont la complaisance ne saurait, mon cher, nous faire défaut. Quelle fête ! Quel homme que ce Maisonneuve ! Quel beau rôle il eut joue sous les derniers empereurs romains ! N'est-ce pas, mon ange ? continua-t-il, en faisant ployer sous son bras la taille souple de la jeune fille qui l'avait servi, et dont il rougit l'épaule nue par un baiser.
Des bravos enthousiastes, furieux, couronnèrent ce début de l'orgie.
Pendant qu'ils retentissaient, Georges de Maisonneuve traversait une chambre à coucher somptueusement meublée. De là, il passait dans un cabinet de travail tort élégant, dont une grande bibliothèque sculptée occupait tout un côté. Elle se composait de deux compartiments : l'un, supérieur, vitré, laissait voir sur ses rayons ces admirables reliures qui furent une des gloires du seizième siècle ; l'autre, inférieur, était fermé par deux vantaux de chêne plein.
Georges ouvrit ce deuxième compartiment.
En ce moment, neuf heures sonnèrent à une belle horloge padouane, accrochée à l'un des lambris de la salle.
—Mes amis, dit Georges, vous connaissez notre devise : «Liberté en tout et pour tous.» Une affaire m'appelle au dehors. Mais disposez de la maison et de ce qu'elle renferme comme de biens à vous appartenant.
Écartant alors la portière d'une pièce contiguë, il disparut.
—Il va sans doute encore à quelque rendez-vous d'amour ! est-il heureux ! murmura l'un des convives.
—Qu'est-ce que cela te fait ! s'écria son voisin ; n'avons-nous pas, pour nous distraire, ces voluptueuses houris qu'il a fait venir je ne sais d'où, mais dont la complaisance ne saurait, mon cher, nous faire défaut. Quelle fête ! Quel homme que ce Maisonneuve ! Quel beau rôle il eut joue sous les derniers empereurs romains ! N'est-ce pas, mon ange ? continua-t-il, en faisant ployer sous son bras la taille souple de la jeune fille qui l'avait servi, et dont il rougit l'épaule nue par un baiser.
Des bravos enthousiastes, furieux, couronnèrent ce début de l'orgie.
Pendant qu'ils retentissaient, Georges de Maisonneuve traversait une chambre à coucher somptueusement meublée. De là, il passait dans un cabinet de travail tort élégant, dont une grande bibliothèque sculptée occupait tout un côté. Elle se composait de deux compartiments : l'un, supérieur, vitré, laissait voir sur ses rayons ces admirables reliures qui furent une des gloires du seizième siècle ; l'autre, inférieur, était fermé par deux vantaux de chêne plein.
Georges ouvrit ce deuxième compartiment.
Il était rempli par des in-folios énormes. Le jeune homme en retira quelques-uns et pressa un bouton imperceptible, dans le fond de la bibliothèque. Le panneau glissa, démasquant une ouverture de quelques pieds carrés. Georges se coula à travers cette ouverture ; puis il étendit le bras, remit les volumes à leur place, et fit jouer un nouveau ressort secret, qui referma, tout à la fois, les vantaux extérieurs de la bibliothèque et le panneau intérieur.
Alors il battit le briquet et alluma une petite lanterne sourde, posée à terre. Georges était dans un couloir resserré faisant retour sur l'appartement qu'il avait quitté. Il s'avança d'une vingtaine de pas environ. La galerie était toujours la même, sombre, haute, étroite.
Georges s'arrêta, colla son oreille à l'orifice d'un cornet acoustique, habilement dissimulé.
—Bon, murmura-t-il, après avoir écouté un instant ; bon, mes lurons chantent et s'ébaudissent avec les ribaudes que j'ai fait venir de Rennes ; tout à l'heure, je leur ferai danser la grande danse !
Ayant souri à cette idée, Georges poursuivit son chemin. Quelques pas plus loin, la muraille nue se dressa devant lui. Une corde pendait libre du plafond. Maisonneuve mit sa lanterne dans ses dents, s'accrocha à cette corde et grimpa. Parvenu au point de suspension, il heurta de la tête le plafond qui s'ouvrit. Avec la légèreté d'un chat, Georges s'élança dans l'entrebâillement. Un moment après, il se trouvait dans une vaste pièce qu'on eût pu prendre pour le vestiaire de l'univers. Habillements, équipements, armes, il y en avait pour tous les métiers, pour toutes les nations. On y voyait même quelques costumes africains et asiatiques ou d'origines complètement inconnues.
Ce n'est pas tout.
Alors il battit le briquet et alluma une petite lanterne sourde, posée à terre. Georges était dans un couloir resserré faisant retour sur l'appartement qu'il avait quitté. Il s'avança d'une vingtaine de pas environ. La galerie était toujours la même, sombre, haute, étroite.
Georges s'arrêta, colla son oreille à l'orifice d'un cornet acoustique, habilement dissimulé.
—Bon, murmura-t-il, après avoir écouté un instant ; bon, mes lurons chantent et s'ébaudissent avec les ribaudes que j'ai fait venir de Rennes ; tout à l'heure, je leur ferai danser la grande danse !
Ayant souri à cette idée, Georges poursuivit son chemin. Quelques pas plus loin, la muraille nue se dressa devant lui. Une corde pendait libre du plafond. Maisonneuve mit sa lanterne dans ses dents, s'accrocha à cette corde et grimpa. Parvenu au point de suspension, il heurta de la tête le plafond qui s'ouvrit. Avec la légèreté d'un chat, Georges s'élança dans l'entrebâillement. Un moment après, il se trouvait dans une vaste pièce qu'on eût pu prendre pour le vestiaire de l'univers. Habillements, équipements, armes, il y en avait pour tous les métiers, pour toutes les nations. On y voyait même quelques costumes africains et asiatiques ou d'origines complètement inconnues.
Ce n'est pas tout.
Sur une table longue, une innombrable quantité de pots, fioles, flacons, renfermant des couleurs, des essences, des parfumeries, des fards, depuis l'antique sulfure d'antimoine, jusqu'à la cochenille et à l'orcanette, annonçaient que, dans cette chambre, on pouvait se travestir de la tête aux pieds. Jamais arsenal de coquette ne fut aussi complet. Car les perruques, les coiffures de nuances, de formes diverses ne manquaient pas non plus. Le maquillage moderne y eût été pris d'envie.
Georges portait toute sa barbe. Il se rasa. Ensuite il se débarrassa de son vêtement d'apparat, pour endosser l'accoutrement des gardes du port de Saint-Malo, sur un halecret, à l'épreuve de la balle ; mais en se travestissant et se grimant, avec une perfection telle, que nul, même parmi ceux qui le fréquentaient habituellement, ne l'eût reconnu, sa toilette terminée.
Maisonneuve aussitôt tira deux forts verrous et ouvrit une porte. Il entra dans une chambre de médiocre dimension qui devait appartenir à la tour.
Assis devant une table dans cette chambre, un homme nettoyait la batterie d'une arme récemment inventée à Pistoia, en Toscane, ce qui lui valut d'abord le nom de pistole, puis de pistolet.
Cet homme était le pêcheur que nous avons entrevu à l'auberge de Monsieur Saint Anthoine. Seulement, il avait, lui aussi, opéré une métamorphose, en s'affublant des haillons d'un pillawer, sorte de chiffonnier breton.
—Eh bien, Eric ? demanda Georges, en refermant avec précaution la porte sur lui.
—Eh bien, marquis, tu peux te vanter d'avoir du flair ! Mais quelle raffinerie dans ton déguisement ! Tu es méconnaissable.
Georges portait toute sa barbe. Il se rasa. Ensuite il se débarrassa de son vêtement d'apparat, pour endosser l'accoutrement des gardes du port de Saint-Malo, sur un halecret, à l'épreuve de la balle ; mais en se travestissant et se grimant, avec une perfection telle, que nul, même parmi ceux qui le fréquentaient habituellement, ne l'eût reconnu, sa toilette terminée.
Maisonneuve aussitôt tira deux forts verrous et ouvrit une porte. Il entra dans une chambre de médiocre dimension qui devait appartenir à la tour.
Assis devant une table dans cette chambre, un homme nettoyait la batterie d'une arme récemment inventée à Pistoia, en Toscane, ce qui lui valut d'abord le nom de pistole, puis de pistolet.
Cet homme était le pêcheur que nous avons entrevu à l'auberge de Monsieur Saint Anthoine. Seulement, il avait, lui aussi, opéré une métamorphose, en s'affublant des haillons d'un pillawer, sorte de chiffonnier breton.
—Eh bien, Eric ? demanda Georges, en refermant avec précaution la porte sur lui.
—Eh bien, marquis, tu peux te vanter d'avoir du flair ! Mais quelle raffinerie dans ton déguisement ! Tu es méconnaissable.
N'était le son de ta voix...
—Cartier a rapporté des tonnes d'or, n'est-ce pas ? interrompit Maisonneuve d'un ton brusque.
—Oui, des tonnes, répéta Eric, en se frottant les mains. Voilà prêt ce grand coup que nous attendions tous les deux !
—Allons, conte-moi ça, dit Georges, qui s'assit négligemment sur le bord de la table.
—C'est simple comme bonjour, marquis. Ce matin, le bruit court en ville que l'expédition de Cartier est revenue avec des monceaux d'or. Tu me l'apprends. Je m'habille en pêcheur, je vole aux informations. Les vaisseaux de Cartier étaient effectivement arrivés, durant la nuit, en vue de Saint-Malo. Ils avaient mouillé hors du havre, à l'île Harbourg. Mais, quand je montai sur le rempart, les deux brigs entraient dans la Petite Rade. L'un avait le cap sur Saint-Servain [On disait alors Saint-Servain, au lieu de Saint-Servan.], où probablement il doit être radoubé ; et l'autre venait jeter l'ancré devant Saint-Malo, sous le môle. C'était justement celui de Cartier. Je le reconnus bien, car il portait le pavillon de commandement. Dès qu'il fut amarré, je descendis sur la plage. Adroitement, je questionnai, j'interrogeai. Mais impossible d'obtenir une réponse précise. Ceux-ci disaient que le navire était lesté d'or, ceux-là que le lest n'était que de cailloux, qu'on avait pris pour de l'or. Je te laisse à penser si je fis des tentatives pour me procurer un de ces cailloux ! Pas moyen. Cependant, je rôdai toute la journée sur la grève et je remarquai que la plus grande partie de l'équipage allait à terre. Je dépêchai quelques-uns de nos hommes après les mariniers, afin de les enivrer et de les garder à boire toute la nuit avec eux, s'il se pouvait.
—Cartier a rapporté des tonnes d'or, n'est-ce pas ? interrompit Maisonneuve d'un ton brusque.
—Oui, des tonnes, répéta Eric, en se frottant les mains. Voilà prêt ce grand coup que nous attendions tous les deux !
—Allons, conte-moi ça, dit Georges, qui s'assit négligemment sur le bord de la table.
—C'est simple comme bonjour, marquis. Ce matin, le bruit court en ville que l'expédition de Cartier est revenue avec des monceaux d'or. Tu me l'apprends. Je m'habille en pêcheur, je vole aux informations. Les vaisseaux de Cartier étaient effectivement arrivés, durant la nuit, en vue de Saint-Malo. Ils avaient mouillé hors du havre, à l'île Harbourg. Mais, quand je montai sur le rempart, les deux brigs entraient dans la Petite Rade. L'un avait le cap sur Saint-Servain [On disait alors Saint-Servain, au lieu de Saint-Servan.], où probablement il doit être radoubé ; et l'autre venait jeter l'ancré devant Saint-Malo, sous le môle. C'était justement celui de Cartier. Je le reconnus bien, car il portait le pavillon de commandement. Dès qu'il fut amarré, je descendis sur la plage. Adroitement, je questionnai, j'interrogeai. Mais impossible d'obtenir une réponse précise. Ceux-ci disaient que le navire était lesté d'or, ceux-là que le lest n'était que de cailloux, qu'on avait pris pour de l'or. Je te laisse à penser si je fis des tentatives pour me procurer un de ces cailloux ! Pas moyen. Cependant, je rôdai toute la journée sur la grève et je remarquai que la plus grande partie de l'équipage allait à terre. Je dépêchai quelques-uns de nos hommes après les mariniers, afin de les enivrer et de les garder à boire toute la nuit avec eux, s'il se pouvait.
Instinctivement ensuite, je me rendis à la taverne du père Clovis. Le hasard me servit à souhait. On y causait du sujet qui m'intéressait. Vordec, le joaillier-armateur de la Grand'Rue, ne voulait pas que Cartier eût trouvé de l'or, quand entra un timonier de celui-ci :
—Jean Morbihan, sans doute, dit Georges.
—Je crois que oui. Mais cela ne me préoccupe guère.
Quoi qu'il en soit, mon timonier avait justement une pépite dans sa poche. Il la montre. Vordec la prend, va l'essayer chez lui et revient à l'auberge en disant que c'est de l'or pur. Ma foi, marquis, je n'en ai pas entendu davantage. Je me suis sauvé comme un fol, et en deux minutes j'étais ici.
—Tu vois que j'avais raison ! fit Maisonneuve avec un sourire complaisant.
—Tu as toujours raison, toi, marquis ! répondit Eric, d'un ton de respectueuse admiration.
—Maintenant, reprit Georges, nous allons, comme je l'ai dit ce matin, jouer notre grand jeu.
—C'est convenu. J'ai déjà envoyé nos gens en expédition, au château Richeux, sur la route de Dol. Ils sont tous partis, à l'exception des six plus robustes et meilleurs mariniers.
—Bien, dit Maisonneuve. Nous enlevons le navire de Cartier, tout chargé d'or, et nous faisons voile pour mon château d'Écosse, où nous nous délivrerons aisément de nos complices...
—Mais ici ? demanda Eric.
—Ici, repartit Georges avec un rire de belle humeur ; ici-nous serons morts pour les Tondeurs, aussi bien que pour les habitants de la province.
—Jean Morbihan, sans doute, dit Georges.
—Je crois que oui. Mais cela ne me préoccupe guère.
Quoi qu'il en soit, mon timonier avait justement une pépite dans sa poche. Il la montre. Vordec la prend, va l'essayer chez lui et revient à l'auberge en disant que c'est de l'or pur. Ma foi, marquis, je n'en ai pas entendu davantage. Je me suis sauvé comme un fol, et en deux minutes j'étais ici.
—Tu vois que j'avais raison ! fit Maisonneuve avec un sourire complaisant.
—Tu as toujours raison, toi, marquis ! répondit Eric, d'un ton de respectueuse admiration.
—Maintenant, reprit Georges, nous allons, comme je l'ai dit ce matin, jouer notre grand jeu.
—C'est convenu. J'ai déjà envoyé nos gens en expédition, au château Richeux, sur la route de Dol. Ils sont tous partis, à l'exception des six plus robustes et meilleurs mariniers.
—Bien, dit Maisonneuve. Nous enlevons le navire de Cartier, tout chargé d'or, et nous faisons voile pour mon château d'Écosse, où nous nous délivrerons aisément de nos complices...
—Mais ici ? demanda Eric.
—Ici, repartit Georges avec un rire de belle humeur ; ici-nous serons morts pour les Tondeurs, aussi bien que pour les habitants de la province.
Un plan superbe, mon cher. Tu y applaudiras des deux mains. Tu sais que j'ai convié à un dîner d'adieu les jeunes gens les plus huppés de Saint-Malo. Ils sont là en train de s'enivrer avec des beautés faciles. Eh bien, dès que le navire sera à nous, et tandis qu'avec nos barques tu le remorqueras silencieusement hors de la rade, je remorque aussi la pupille de Cartier !
—Ah ! elle te tient toujours au coeur ! s'écria Eric, avec un geste de désappointement.
—Oui, répliqua Georges d'un ton sombre, je veux la posséder, et je la posséderai. Elle devait être à moi, jeudi prochain. Mais je lui ai écrit aujourd'hui que le retour de son tuteur changeait mes dispositions ; que si elle m'aimait, j'irais la prendre ce soir, pour nous rendre à Césembre où nous nous marierons...
—Te marier ! s'exclama Eric avec un accent de stupéfaction.
—Mais non, mais non... Écoute la fin, répliqua Maisonneuve. Je disais cela à cette fillette pour la décider. Quoique souffrante, elle m'accompagnera, j'en suis sûr. Elle me suit donc. Je la place dans mon bateau, tout prêt à te rejoindre vers les Conchées, où tu m'attendras ; et, donne-moi toute ton attention...
—Je ne perds pas un mot, marquis.
—Cela fait, continua Georges en souriant agréablement, je rentre ici et mets le feu à certaine mèche, communiquant avec les poudres renfermées au rez-de-chaussée de l'hôtel...
—O grand homme ! je te comprends ! s'écria Eric, enthousiasmé. Tes convives sautent avec la maison, et demain l'on croira...
—Qu'infortuné, j'ai péri avec eux ! On m'élèvera un tombeau avec une émouvante inscription pour rappeler le malheur qui atteignit, à la fleur de l'âge, un homme si bon, si généreux, si estimable, si...
La suite de cette phrase se perdit dans un désopilant éclat de rire.
—Ah ! elle te tient toujours au coeur ! s'écria Eric, avec un geste de désappointement.
—Oui, répliqua Georges d'un ton sombre, je veux la posséder, et je la posséderai. Elle devait être à moi, jeudi prochain. Mais je lui ai écrit aujourd'hui que le retour de son tuteur changeait mes dispositions ; que si elle m'aimait, j'irais la prendre ce soir, pour nous rendre à Césembre où nous nous marierons...
—Te marier ! s'exclama Eric avec un accent de stupéfaction.
—Mais non, mais non... Écoute la fin, répliqua Maisonneuve. Je disais cela à cette fillette pour la décider. Quoique souffrante, elle m'accompagnera, j'en suis sûr. Elle me suit donc. Je la place dans mon bateau, tout prêt à te rejoindre vers les Conchées, où tu m'attendras ; et, donne-moi toute ton attention...
—Je ne perds pas un mot, marquis.
—Cela fait, continua Georges en souriant agréablement, je rentre ici et mets le feu à certaine mèche, communiquant avec les poudres renfermées au rez-de-chaussée de l'hôtel...
—O grand homme ! je te comprends ! s'écria Eric, enthousiasmé. Tes convives sautent avec la maison, et demain l'on croira...
—Qu'infortuné, j'ai péri avec eux ! On m'élèvera un tombeau avec une émouvante inscription pour rappeler le malheur qui atteignit, à la fleur de l'âge, un homme si bon, si généreux, si estimable, si...
La suite de cette phrase se perdit dans un désopilant éclat de rire.
Après une courte pause, Georges reprit :
—Mais nous n'avons pas de temps à perdre. A l'oeuvre ! Où sont les hommes ? La mer est étale. Il faut en profiter pour sortir le vaisseau du port.
—Les hommes sont en bas. Ils attendent tes ordres. Comment ferons-nous l'attaque ?
—Rien de plus simple, répondit Georges. Le navire est amarré au rivage, m'as-tu dit ?
—Oui, dans l'anse, derrière le môle, près du Chenil.
—Parfaitement. Tu sors d'ici avec les hommes par le souterrain. Vous montez dans une barque, et vous vous dirigez sans bruit et tout doucement vers le brig. Moi, j'y vais à pied, en suivant la grève. Les chiens me connaissent. Ils ne bougeront pas. Je m'approche du vaisseau. Mon costume de garde du port éloigne les soupçons. J'engage la conversation avec le marinier de faction, sur le tillac. Je lui propose une goutte de vin-de-feu. Il accepte. Pour lui donner à boire, je passe sur le pont du navire. Là, ce joujou,—et Georges exhiba un stylet caché sous son pourpoint,—signe à la sentinelle une commission pour l'éternité. Aussitôt vous accourez. Nous clouons les écoutilles. L'équipage est prisonnier. On largue les amarres, et...
—Bien ! bien ! bien ! s'écria Eric, qui achevait de remonter son pistolet. En route !
Un escalier hélicoïde les conduisit dans une salle inférieure, où ils prirent une demi-douzaine d'individus, de physionomie scélérate, qui jouaient aux dés, en buvant du gwin ardant.
Avec ces gens, tous armés, ils descendirent dans le souterrain que nous avons parcouru, et débouchèrent bientôt par l'issue donnant sur la mer.
La grille de fer fut refermée avec soin.
—Mais nous n'avons pas de temps à perdre. A l'oeuvre ! Où sont les hommes ? La mer est étale. Il faut en profiter pour sortir le vaisseau du port.
—Les hommes sont en bas. Ils attendent tes ordres. Comment ferons-nous l'attaque ?
—Rien de plus simple, répondit Georges. Le navire est amarré au rivage, m'as-tu dit ?
—Oui, dans l'anse, derrière le môle, près du Chenil.
—Parfaitement. Tu sors d'ici avec les hommes par le souterrain. Vous montez dans une barque, et vous vous dirigez sans bruit et tout doucement vers le brig. Moi, j'y vais à pied, en suivant la grève. Les chiens me connaissent. Ils ne bougeront pas. Je m'approche du vaisseau. Mon costume de garde du port éloigne les soupçons. J'engage la conversation avec le marinier de faction, sur le tillac. Je lui propose une goutte de vin-de-feu. Il accepte. Pour lui donner à boire, je passe sur le pont du navire. Là, ce joujou,—et Georges exhiba un stylet caché sous son pourpoint,—signe à la sentinelle une commission pour l'éternité. Aussitôt vous accourez. Nous clouons les écoutilles. L'équipage est prisonnier. On largue les amarres, et...
—Bien ! bien ! bien ! s'écria Eric, qui achevait de remonter son pistolet. En route !
Un escalier hélicoïde les conduisit dans une salle inférieure, où ils prirent une demi-douzaine d'individus, de physionomie scélérate, qui jouaient aux dés, en buvant du gwin ardant.
Avec ces gens, tous armés, ils descendirent dans le souterrain que nous avons parcouru, et débouchèrent bientôt par l'issue donnant sur la mer.
La grille de fer fut refermée avec soin.
Georges de Maisonneuve en prit la clef, et s'avança sur la grève, beaucoup plus escarpée alors qu'aujourd'hui. Car bien que la ville fût aussi populeuse que maintenant, son enceinte fortifiée était moins considérable. Et elle reçut seulement au dix-huitième siècle, en 1708, 1721 et 1737, les développements qu'on lui voit à présent.
Le reste de la troupe des Tondeurs sauta dans un bateau, attaché près de la grille.
Il faisait un temps sombre, brumeux. La marée, dans son plein, baignait, en maintes places, le sentier glissant que Georges avait pris, au pied des remparts de la ville.
Cependant il allait d'un bon pas, comme un homme à qui le chemin était familier.
En cinq minutes, il arriva au Chenil. C'était, je crois, cette maisonnette que l'on aperçoit sur les anciennes Vues de Saint-Malo, près de la porte de Dinan. Quoi qu'il en soit, le Chenil servait de retraite à ces fameux «chiens du guet» qui livrèrent cours à un dicton bien connu.
«En 1158, dit l'abbé Manet, on établit à (Saint-Malo) une garde de chiens pour la sûreté du port. Le nombre de ces chiens fut d'abord de 34, puis de 12 à 13.
«Pendant le jour, on les tenait enfermés exactement dans leur chenil, situé au pied du mur de Gorge du bastion de la Hollande. Le soir, à la fermeture des portes, le gardien les conduisait dans le port et ne les lâchait qu'à dix heures, après le couvre-feu. Il les rappelait une heure avant le jour.
«Dans les derniers siècles, trente boisseaux de blé étaient affectés par le Chapitre pour leur nourriture annuelle ; les deniers de la communauté, les débris de la boucherie et quelques autres curées fournissaient le reste.
Le reste de la troupe des Tondeurs sauta dans un bateau, attaché près de la grille.
Il faisait un temps sombre, brumeux. La marée, dans son plein, baignait, en maintes places, le sentier glissant que Georges avait pris, au pied des remparts de la ville.
Cependant il allait d'un bon pas, comme un homme à qui le chemin était familier.
En cinq minutes, il arriva au Chenil. C'était, je crois, cette maisonnette que l'on aperçoit sur les anciennes Vues de Saint-Malo, près de la porte de Dinan. Quoi qu'il en soit, le Chenil servait de retraite à ces fameux «chiens du guet» qui livrèrent cours à un dicton bien connu.
«En 1158, dit l'abbé Manet, on établit à (Saint-Malo) une garde de chiens pour la sûreté du port. Le nombre de ces chiens fut d'abord de 34, puis de 12 à 13.
«Pendant le jour, on les tenait enfermés exactement dans leur chenil, situé au pied du mur de Gorge du bastion de la Hollande. Le soir, à la fermeture des portes, le gardien les conduisait dans le port et ne les lâchait qu'à dix heures, après le couvre-feu. Il les rappelait une heure avant le jour.
«Dans les derniers siècles, trente boisseaux de blé étaient affectés par le Chapitre pour leur nourriture annuelle ; les deniers de la communauté, les débris de la boucherie et quelques autres curées fournissaient le reste.
C'est cet usage local qui a donné naissance à la chanson de M. Dumolet. Un accident, arrivé le 7 mai 1770, à un jeune officier de marine, qui périt dévoré par ces animaux, décida les juges baillifs, chargés de la police du port, à s'en défaire. Tous ces chiens furent immédiatement empoisonnés [Histoire de la Petite-Bretagne, p. 50.].»
Les terribles molosses vaguaient sur la grève, quand Georges de Maisonneuve dépassa leur chenil.
Ils se précipitèrent en grondant à sa rencontre. Mais leurs grondements n'avaient rien d'hostile. C'était bien plutôt une démonstration amicale. Plusieurs mois auparavant, le jeune homme avait entrepris de les dompter. Il y était parvenu, au moyen de distributions de viande, de caresses, adroitement faites, et d'une fascination particulière qu'il exerçait sur les bêtes aussi bien que sur les gens.
Les chiens l'entourèrent, en bondissant de joie, en agitant la queue. Il les écarta doucement et descendit derrière le petit môle, «proche la Grand'Porte,» vers l'anse où le navire de maître Jacques Cartier était à l'ancre.
Tout se passa d'abord au gré de Georges. Il lia conversation avec l'homme de quart aux bossoirs ; se plaignit de la froide bruine qui tombait et offrit de la combattre par un coup de vin-de-feu.
—Mordienne, ça ne ferait pas de mal, dit le marinier ; par malheur, je n'en ai pas.
—Mais moi, j'en ai, camarade ; un bon matelot ne s'embarque jamais sans biscuit, dit le faux garde. Voulez-vous que je vous jette ma gourde ?
—Elle pourrait tomber à la mer. Sautez plutôt sur le pont.
Georges ne se le fit pas répéter.
Comme il prenait pied sur le tillac, un bruit étouffé d'avirons se fit entendre.
—Qui diable accoste à cette heure ?
Les terribles molosses vaguaient sur la grève, quand Georges de Maisonneuve dépassa leur chenil.
Ils se précipitèrent en grondant à sa rencontre. Mais leurs grondements n'avaient rien d'hostile. C'était bien plutôt une démonstration amicale. Plusieurs mois auparavant, le jeune homme avait entrepris de les dompter. Il y était parvenu, au moyen de distributions de viande, de caresses, adroitement faites, et d'une fascination particulière qu'il exerçait sur les bêtes aussi bien que sur les gens.
Les chiens l'entourèrent, en bondissant de joie, en agitant la queue. Il les écarta doucement et descendit derrière le petit môle, «proche la Grand'Porte,» vers l'anse où le navire de maître Jacques Cartier était à l'ancre.
Tout se passa d'abord au gré de Georges. Il lia conversation avec l'homme de quart aux bossoirs ; se plaignit de la froide bruine qui tombait et offrit de la combattre par un coup de vin-de-feu.
—Mordienne, ça ne ferait pas de mal, dit le marinier ; par malheur, je n'en ai pas.
—Mais moi, j'en ai, camarade ; un bon matelot ne s'embarque jamais sans biscuit, dit le faux garde. Voulez-vous que je vous jette ma gourde ?
—Elle pourrait tomber à la mer. Sautez plutôt sur le pont.
Georges ne se le fit pas répéter.
Comme il prenait pied sur le tillac, un bruit étouffé d'avirons se fit entendre.
—Qui diable accoste à cette heure ?
Si c'étaient les Tondeux, ça ferait votre affaire, hein, monsieur le garde ? dit avec un sourire le factionnaire, en regardant par-dessus la lisse de bâbord.
Le moment était propice. Georges tira son stylet et, d'un mouvement rapide comme l'éclair, le planta dans le dos du pauvre marinier, qui tomba lourdement, pour ne se relever jamais.
La cadence des avirons devenait de plus en plus sensible ; à son tour le chef des Tondeurs se penchait par dessus le bord pour regarder, quand une formidable exclamation le fit tressaillir.
—Terr i ben ! avait-on crié derrière lui.
Il voulut se retourner. Mais déjà dix doigts, inflexibles comme l'acier, avaient serré un carcan à son cou.
Impitoyablement, ils l'étranglaient.
Le moment était propice. Georges tira son stylet et, d'un mouvement rapide comme l'éclair, le planta dans le dos du pauvre marinier, qui tomba lourdement, pour ne se relever jamais.
La cadence des avirons devenait de plus en plus sensible ; à son tour le chef des Tondeurs se penchait par dessus le bord pour regarder, quand une formidable exclamation le fit tressaillir.
—Terr i ben ! avait-on crié derrière lui.
Il voulut se retourner. Mais déjà dix doigts, inflexibles comme l'acier, avaient serré un carcan à son cou.
Impitoyablement, ils l'étranglaient.
Chapitre suivant : CHAPITRE IX. «LE CHARIOT.»