CHAPITRE XVII. RETOUR A SAINT-MALO.
En faisant, dans ses Mémoires, l'éloge de Cartier, Étienne, second fils de Jacques Noël, n'avait point exagéré les admirables qualités du héros. C'était bien l'homme juste impavidus, au coeur bardé du triple airain, dont parle le poète.
Cartier était aussi grand par le coeur que par l'esprit : il appartient à cette race de génies trop rares auxquels l'humanité érige des monuments, témoignages de sa gratitude. Et pourtant, oh ! je le répète ici, avec un vif sentiment de douleur, dans cette France si noble, si généreuse, qui a eu la gloire de lui donner le jour, Jacques Cartier attend encore sa statue !
Mais nous ne connaissons donc pas ses voyages ! mais nous n'en avons donc pas lu les Relations ! mais nous ne savons donc pas perpétuer la mémoire de nos ancêtres ! Nouvelle Athènes, la France restera-t-elle éternellement ingrate envers l'un des meilleurs, l'un des plus dignes de ses enfants ! Le coeur saigne, à cette pensée.
Quand je vois Cartier hardi tout autant que Colomb, son égal en habileté, son supérieur en persévérance ; quand je le vois ce magnifique caractère lutter contre l'ignorance ou le mauvais vouloir de ses compatriotes, résister aux sollicitations de ses affections intimes, opposer une poitrine de fer aux infatigables coups de la fatalité ; ne se laisser abattre ni par les violences inusitées d'une température ordinairement excessive, ni par le déchaînement d'une maladie épouvantable, ni par les menaces, chaque jour plus terribles, des tribus sauvages qui l'entourent, ni enfin par la mort qui frappe, frappe encore, frappe toujours autour de lui ; quand je vois tout cela, je ne crains pas de me demander qui fut le plus méritant du pilote malouin ou du navigateur génois.
Cartier était aussi grand par le coeur que par l'esprit : il appartient à cette race de génies trop rares auxquels l'humanité érige des monuments, témoignages de sa gratitude. Et pourtant, oh ! je le répète ici, avec un vif sentiment de douleur, dans cette France si noble, si généreuse, qui a eu la gloire de lui donner le jour, Jacques Cartier attend encore sa statue !
Mais nous ne connaissons donc pas ses voyages ! mais nous n'en avons donc pas lu les Relations ! mais nous ne savons donc pas perpétuer la mémoire de nos ancêtres ! Nouvelle Athènes, la France restera-t-elle éternellement ingrate envers l'un des meilleurs, l'un des plus dignes de ses enfants ! Le coeur saigne, à cette pensée.
Quand je vois Cartier hardi tout autant que Colomb, son égal en habileté, son supérieur en persévérance ; quand je le vois ce magnifique caractère lutter contre l'ignorance ou le mauvais vouloir de ses compatriotes, résister aux sollicitations de ses affections intimes, opposer une poitrine de fer aux infatigables coups de la fatalité ; ne se laisser abattre ni par les violences inusitées d'une température ordinairement excessive, ni par le déchaînement d'une maladie épouvantable, ni par les menaces, chaque jour plus terribles, des tribus sauvages qui l'entourent, ni enfin par la mort qui frappe, frappe encore, frappe toujours autour de lui ; quand je vois tout cela, je ne crains pas de me demander qui fut le plus méritant du pilote malouin ou du navigateur génois.
Capricieuse déesse que la fortune ! L'univers sait l'histoire de Colomb ; combien y a-t-il de gens, dans sa propre patrie, qui soupçonnent celle de Jacques Cartier ? Qui oserait dire, cependant, que les explorations de celui-ci sont moins estimables que les découvertes de celui-là ? Qui s'aviserait de prétendre que les Canadas et les États-Unis d'Amérique ne valent pas aujourd'hui pour le mouvement civilisateur, comme pour la richesse de toute nature, le Mexique, le Brésil, le Chili ou le Pérou ?
Ah ! si les Français possédaient la vingtième partie de l'esprit vantard, pompeux jusqu'au ridicule des Espagnols et des Portugais, il ne serait pas besoin de venir, trois cents ans après la mort de Cartier, réclamer pour notre honneur, plus encore que pour le sien, une place au soleil de la renommée !
Il fut, sans doute, remarquable par l'habile direction de son expédition jusqu'à Hochelaga. Mais il le fut, à mon sens, bien autrement par sa conduite, durant les quatre mois qu'il passa au milieu de la peste, sur des navires mal approvisionnés, environnés de peuplades hostiles et sous un froid souvent de plus de 30 degrés !
La glace avait six pieds d'épaisseur, la neige quatre et davantage. Le Saint-Laurent était gelé. Le pont s'étendait de la pointe de Stadacone jusqu'à Hochelaga soixante lieues de longueur sur une de large en plusieurs endroits.
La débâcle eut lieu le 22 février, devant Stadacone ; beaucoup plus tard devant Montréal. Mais ce fut le 5 avril [Ces dates et les précédentes sont conformes à l'ancien calendrier. D'après celui que nous suivons, exécuté sous Grégoire XIII et mis en vigueur à partir de 1582, il faut, pour avoir les dates modernes, ajouter dix jours à chaque période.] seulement qu'elle se fit dans la rivière de Sainte-Croix et que les navires se délivrèrent enfin de leurs lourdes entraves de cristal.
Ah ! si les Français possédaient la vingtième partie de l'esprit vantard, pompeux jusqu'au ridicule des Espagnols et des Portugais, il ne serait pas besoin de venir, trois cents ans après la mort de Cartier, réclamer pour notre honneur, plus encore que pour le sien, une place au soleil de la renommée !
Il fut, sans doute, remarquable par l'habile direction de son expédition jusqu'à Hochelaga. Mais il le fut, à mon sens, bien autrement par sa conduite, durant les quatre mois qu'il passa au milieu de la peste, sur des navires mal approvisionnés, environnés de peuplades hostiles et sous un froid souvent de plus de 30 degrés !
La glace avait six pieds d'épaisseur, la neige quatre et davantage. Le Saint-Laurent était gelé. Le pont s'étendait de la pointe de Stadacone jusqu'à Hochelaga soixante lieues de longueur sur une de large en plusieurs endroits.
La débâcle eut lieu le 22 février, devant Stadacone ; beaucoup plus tard devant Montréal. Mais ce fut le 5 avril [Ces dates et les précédentes sont conformes à l'ancien calendrier. D'après celui que nous suivons, exécuté sous Grégoire XIII et mis en vigueur à partir de 1582, il faut, pour avoir les dates modernes, ajouter dix jours à chaque période.] seulement qu'elle se fit dans la rivière de Sainte-Croix et que les navires se délivrèrent enfin de leurs lourdes entraves de cristal.
Le scorbut avait cessé de répandre la mort dans les équipages. Grâce aux infusions et aux cataplasmes d'épinette blanche, nos mariniers se rétablissaient rapidement. D'abord, ils avaient fait des difficultés pour user du remède. Mais l'exemple d'Étienne Noël, sa cure miraculeuse déterminèrent les plus récalcitrants. «Après avoir vu et connu, il y eut, dit Cartier, telle presse sur ladite médecine qu'on se voulait tuer à qui le premier en aurait. De sorte qu'un arbre aussi gros et aussi grand que chêne qui soit en France, a été employé en six jours, lequel a fait telle opération que, si tous les médecins de Louvain et de Montpellier y eussent été avec toutes les drogues d'Alexandrie, ils n'en eussent pas tant fait en un an que ledit arbre en a fait en six jours.»
Mais si la santé était revenue, l'inquiétude régnait toujours au havre de Sainte-Croix. De la part des sauvages on redoutait une attaque. Ils n'apportaient plus comme autrefois des provisions aux équipages. Quand par hasard ils le faisaient, c'était de mauvaise grâce et ils vendaient fort cher leurs denrées.
Donnacona, Taignoagny et d'autres étaient partis, sous couleur d'aller chasser. Mais il était à craindre que ce ne fût dans le but de réunir et de ramener des alliés pour assiéger le fort. Taignoagny ne voulait pas retourner en Europe. Fier des notions qu'il y avait apprises, parce qu'elles lui donnaient un certain empire sur les gens de sa race, il désirait secrètement perdre les Français, dont la supériorité portait ombrage à ses vues ambitieuses. Il se disait que, ceux-ci morts, la route du grand fleuve serait perdue pour les autres. Philippe n'avait pas peu contribué à le pousser dans cette fausse voie ; et, quoique Philippe eût disparu depuis leur entrevue au sommet de la chute, le sauvage y persévérait résolument.
Donnacona, homme faible, versatile, se laissait guider par l'artificieux Taignoagny, qui ne cherchait cependant qu'à lui ravir le pouvoir.
Mais si la santé était revenue, l'inquiétude régnait toujours au havre de Sainte-Croix. De la part des sauvages on redoutait une attaque. Ils n'apportaient plus comme autrefois des provisions aux équipages. Quand par hasard ils le faisaient, c'était de mauvaise grâce et ils vendaient fort cher leurs denrées.
Donnacona, Taignoagny et d'autres étaient partis, sous couleur d'aller chasser. Mais il était à craindre que ce ne fût dans le but de réunir et de ramener des alliés pour assiéger le fort. Taignoagny ne voulait pas retourner en Europe. Fier des notions qu'il y avait apprises, parce qu'elles lui donnaient un certain empire sur les gens de sa race, il désirait secrètement perdre les Français, dont la supériorité portait ombrage à ses vues ambitieuses. Il se disait que, ceux-ci morts, la route du grand fleuve serait perdue pour les autres. Philippe n'avait pas peu contribué à le pousser dans cette fausse voie ; et, quoique Philippe eût disparu depuis leur entrevue au sommet de la chute, le sauvage y persévérait résolument.
Donnacona, homme faible, versatile, se laissait guider par l'artificieux Taignoagny, qui ne cherchait cependant qu'à lui ravir le pouvoir.
Tout en allant «prendre des cerfs et daims,» vers la fin de février, ils firent alliance avec divers chefs des tribus voisines et, deux mois après, ils rentrèrent à Stadacone, suivis d'une foule de guerriers.
Heureusement Jacques Cartier était sur ses gardes. Il avait augmenté les défenses du fort et doublé les postes. En même temps, il pressait l'appareillage de ses navires, bien décidé à retourner eu France, avec la Grande-Hermine et l'Émerillon, aussitôt que tout serait prêt. La Petite-Hermine étant en mauvais état et le nombre des aventuriers ayant diminué, on avait résolu de la démolir et d'en abandonner les pièces inutiles dans le havre de Sainte-Croix.
Le 21 avril, Domagaia se montra sur le bord de la rivière, accompagné de plusieurs jeunes gens, «beaux et puissants.» On l'invita à venir à bord. Il refusa. Ce refus, la présence de ces hommes inconnus réveillèrent toutes les défiances de Jacques Cartier. Aussi, quoique Domagaia lui annonçât que Donnacona était de retour et qu'il lui apporterait de la venaison le lendemain, Cartier envoya-t-il Charles Guyot à terre. C'était, de tous les Visages-Pâles, celui que les Peaux-Rouges aimaient le mieux. Guyot avait ordre d'aller à Stadacone pour observer ce qui s'y passait. Il exécuta avec adresse sa mission et marcha tout droit à la demeure de Donnacona. Mais celui-ci, prévenu de son arrivée, fit le malade et se coucha.
Pourquoi mon frère ne rend-il pas sa visite au grand chef des blancs ? lui dit Guyot qui avait appris la langue du pays.
Mon frère est-il indisposé contre le capitaine Cartier, qui l'attend pour boire avec lui la liqueur rouge et faire chaudière ?
—Non, dit Donnacona ; le chef des blancs est un grand agouhanna. Mon coeur l'aime ; mais mon corps souffre. Donnacona ne peut aller le voir aujourd'hui, il y ira demain.
Heureusement Jacques Cartier était sur ses gardes. Il avait augmenté les défenses du fort et doublé les postes. En même temps, il pressait l'appareillage de ses navires, bien décidé à retourner eu France, avec la Grande-Hermine et l'Émerillon, aussitôt que tout serait prêt. La Petite-Hermine étant en mauvais état et le nombre des aventuriers ayant diminué, on avait résolu de la démolir et d'en abandonner les pièces inutiles dans le havre de Sainte-Croix.
Le 21 avril, Domagaia se montra sur le bord de la rivière, accompagné de plusieurs jeunes gens, «beaux et puissants.» On l'invita à venir à bord. Il refusa. Ce refus, la présence de ces hommes inconnus réveillèrent toutes les défiances de Jacques Cartier. Aussi, quoique Domagaia lui annonçât que Donnacona était de retour et qu'il lui apporterait de la venaison le lendemain, Cartier envoya-t-il Charles Guyot à terre. C'était, de tous les Visages-Pâles, celui que les Peaux-Rouges aimaient le mieux. Guyot avait ordre d'aller à Stadacone pour observer ce qui s'y passait. Il exécuta avec adresse sa mission et marcha tout droit à la demeure de Donnacona. Mais celui-ci, prévenu de son arrivée, fit le malade et se coucha.
Pourquoi mon frère ne rend-il pas sa visite au grand chef des blancs ? lui dit Guyot qui avait appris la langue du pays.
Mon frère est-il indisposé contre le capitaine Cartier, qui l'attend pour boire avec lui la liqueur rouge et faire chaudière ?
—Non, dit Donnacona ; le chef des blancs est un grand agouhanna. Mon coeur l'aime ; mais mon corps souffre. Donnacona ne peut aller le voir aujourd'hui, il y ira demain.
—Voici, reprit Charles, une hache que le chef blanc envoie à son frère le chef rouge.
—Tu lui diras que je ferai mes présents au prochain soleil, repartit Donnacona.
Guyot sortit ensuite et se transporta à la cabane de Taignoagny. Cette hutte, comme les autres du village, était si pleine d'étrangers qu'on n'y pouvait remuer.
Charles engagea Taignoagny à le suivre à bord. L'interprète fit la sourde oreille. Mais il dit au serviteur de Cartier que, «si le Capitaine consentait à prendre avec lui un seigneur du pays, nommé Agonna, qui lui avait fait déplaisir, et l'emmener en France, il ferait tout ce que voudrait ledit capitaine.»
Taignoagny se garda bien d'expliquer le motif de sa haine contre Agonna. Il lui en voulait parce que ce chef était un des favoris de Donnacona, et qu'il devait, suivant toutes probabilités, lui succéder dans la direction des affaires de Stadacone. Taignoagny était trop lâche pour se débarrasser ouvertement d'Agonna. Mais il eût été ravi que Cartier lui rendît de façon ou d'autre ce service. On verra bientôt que les détestables machinations de l'interprète tournèrent contre leur auteur.
Guyot essaya de pénétrer dans d'autres maisons. Taignoagny s'y opposa. Évidemment il se tramait quelque perfidie.
Jacques Cartier connaissait-il la Relation des faits et gestes de Fernand Cortez ? On peut le supposer.
Toujours est-il que le capitaine français adopta, pour se mettre en garde contre les indigènes de la Nouvelle-France, le moyen qu'avait employé le capitaine espagnol contre les naturels du Mexique. Cartier décida de s'emparer de Donnacona, Taignoagny et des principaux Canadiens.
—Tu lui diras que je ferai mes présents au prochain soleil, repartit Donnacona.
Guyot sortit ensuite et se transporta à la cabane de Taignoagny. Cette hutte, comme les autres du village, était si pleine d'étrangers qu'on n'y pouvait remuer.
Charles engagea Taignoagny à le suivre à bord. L'interprète fit la sourde oreille. Mais il dit au serviteur de Cartier que, «si le Capitaine consentait à prendre avec lui un seigneur du pays, nommé Agonna, qui lui avait fait déplaisir, et l'emmener en France, il ferait tout ce que voudrait ledit capitaine.»
Taignoagny se garda bien d'expliquer le motif de sa haine contre Agonna. Il lui en voulait parce que ce chef était un des favoris de Donnacona, et qu'il devait, suivant toutes probabilités, lui succéder dans la direction des affaires de Stadacone. Taignoagny était trop lâche pour se débarrasser ouvertement d'Agonna. Mais il eût été ravi que Cartier lui rendît de façon ou d'autre ce service. On verra bientôt que les détestables machinations de l'interprète tournèrent contre leur auteur.
Guyot essaya de pénétrer dans d'autres maisons. Taignoagny s'y opposa. Évidemment il se tramait quelque perfidie.
Jacques Cartier connaissait-il la Relation des faits et gestes de Fernand Cortez ? On peut le supposer.
Toujours est-il que le capitaine français adopta, pour se mettre en garde contre les indigènes de la Nouvelle-France, le moyen qu'avait employé le capitaine espagnol contre les naturels du Mexique. Cartier décida de s'emparer de Donnacona, Taignoagny et des principaux Canadiens.
Le projet n'était pas d'exécution facile. A la force on ne pouvait songer. Il fallut ruser. Les sauvages étaient très-soupçonneux. Peut-être flairaient-ils le piège. On leur réitéra pendant plusieurs jours les invitations à faire chaudière, c'est-à-dire à banqueter. On les combla de cadeaux. Le fond de la Petite-Hermine leur fut même donné pour qu'ils en utilisassent les clous. Rien n'y faisait. Ils s'obstinaient à fuir le fort. Enfin l'habileté de Cartier l'emporta.
Taignoagny lui avait renouvelé de vive voix sa proposition, d'embarquer avec lui l'individu qui l'avait offensé, le capitaine répondit adroitement que le roi avait défendu d'à amener en France hommes ni femmes du Canada, mais bien deux ou trois petits enfants pour apprendre le langage.»
Rassuré par ces paroles, Taignoagny promit de venir le jour suivant avec Donnacona fêter la Sainte-Croix à bord des navires.
Cartier fit de grands préparatifs pour cette solennité, qui tombait le 3 mai. Ses gens et lui endossèrent leurs plus riches vêtements. On pavoisa les vaisseaux, radoubés, repeints, remâtés, tout prêts à mettre à la voile.
Quoiqu'il fît froid encore, que les bords du fleuve et de la rivière fussent chargés de glaces pourries et de bancs de neige fondante, le temps était beau. Au ciel, gris-pommelé, les petits nuages blancs couraient comme des flocons de laine chassés par la brise.
Déjà les bourgeons rougissaient à l'extrémité des branches ; les oiseaux revenaient chanter leurs amours et la nature ouvrait son sein aux fécondes exhalaisons du printemps.
Après la messe dite, suivant l'habitude, par le capitaine-général, les équipages furent passés en revue. Puis Cartier pour prendre, avant son départ, définitivement possession du pays qu'il avait découvert, fit dresser, près du port, «une belle croix, haute d'environ trente pieds, sous le croisillon de laquelle on voyait un écusson en bosse, des armes de France, avec cette inscription en «lettres antiques» :
Taignoagny lui avait renouvelé de vive voix sa proposition, d'embarquer avec lui l'individu qui l'avait offensé, le capitaine répondit adroitement que le roi avait défendu d'à amener en France hommes ni femmes du Canada, mais bien deux ou trois petits enfants pour apprendre le langage.»
Rassuré par ces paroles, Taignoagny promit de venir le jour suivant avec Donnacona fêter la Sainte-Croix à bord des navires.
Cartier fit de grands préparatifs pour cette solennité, qui tombait le 3 mai. Ses gens et lui endossèrent leurs plus riches vêtements. On pavoisa les vaisseaux, radoubés, repeints, remâtés, tout prêts à mettre à la voile.
Quoiqu'il fît froid encore, que les bords du fleuve et de la rivière fussent chargés de glaces pourries et de bancs de neige fondante, le temps était beau. Au ciel, gris-pommelé, les petits nuages blancs couraient comme des flocons de laine chassés par la brise.
Déjà les bourgeons rougissaient à l'extrémité des branches ; les oiseaux revenaient chanter leurs amours et la nature ouvrait son sein aux fécondes exhalaisons du printemps.
Après la messe dite, suivant l'habitude, par le capitaine-général, les équipages furent passés en revue. Puis Cartier pour prendre, avant son départ, définitivement possession du pays qu'il avait découvert, fit dresser, près du port, «une belle croix, haute d'environ trente pieds, sous le croisillon de laquelle on voyait un écusson en bosse, des armes de France, avec cette inscription en «lettres antiques» :
FRANCISCUS PRIMUS DEI GRATIA FRANCORUM REX REGNAT.
Une salve de vingt coups de canon couronna la cérémonie [Cette prise en possession peut bien passer pour légèrement arbitraire ; mais, au moins, elle a le mérite d'une certaine simplicité. Les Espagnols y mettaient bien plus de cérémonie et d'ostentation. Ils se faisaient accompagner de deux notaires qui rédigeaient très-sérieusement un acte de propriété des terres découvertes. Dans ma Notice sur Sagard, j'ai déjà donné, d'après W. Irving, une de ces étonnantes formules. En voici une autre qui peut servir de pendant à la première.].
Vasco Nunez, venant de découvrir l'océan Pacifique, s'avance, bannière de la Vierge en tête, entre dans la mer jusqu'aux genoux, tire son épée, jette son bouclier sur son épaule et s'écrie :
«Vivent les hauts et puissants monarques don Ferdinand et dona Juanna, souverains de Castille, de Léon et d'Aragon, au nom desquels et pour la couronne royale de Castille, je prends réelle et corporelle et actuelle possession de ces mers, et terres, et côtes, et ports et îles du Sud, et de tout ce qui y est annexé, et des royaumes et provinces qui leur appartiennent et peuvent leur appartenir, en quelque manière ou par quelque droit ou titre, ancien ou moderne, dans les temps passés, présents ou à venir, sans aucune contradiction ; et si autre prince chrétien, ou infidèle, ou aucune loi, acte ou condition quelconque prétend à aucun droit sur ces terres et mers, je suis prêt et disposé à les maintenir et à les défendre au nom des souverains castillans, présents et futurs, qui ont l'empire de la domination sur ces Indes, îles et terre ferme, nord et sud, avec toutes leurs mers, au pôle arctique comme au pôle antarctique, sur chaque côté de la ligne équinoxiale, soit au dedans, soit au dehors des tropiques du Cancer et du Capricorne, maintenant et dans tous les temps, aussi longtemps que durera le monde et jusqu'au jour final du jugement de tout le genre humain.»
Une salve de vingt coups de canon couronna la cérémonie [Cette prise en possession peut bien passer pour légèrement arbitraire ; mais, au moins, elle a le mérite d'une certaine simplicité. Les Espagnols y mettaient bien plus de cérémonie et d'ostentation. Ils se faisaient accompagner de deux notaires qui rédigeaient très-sérieusement un acte de propriété des terres découvertes. Dans ma Notice sur Sagard, j'ai déjà donné, d'après W. Irving, une de ces étonnantes formules. En voici une autre qui peut servir de pendant à la première.].
Vasco Nunez, venant de découvrir l'océan Pacifique, s'avance, bannière de la Vierge en tête, entre dans la mer jusqu'aux genoux, tire son épée, jette son bouclier sur son épaule et s'écrie :
«Vivent les hauts et puissants monarques don Ferdinand et dona Juanna, souverains de Castille, de Léon et d'Aragon, au nom desquels et pour la couronne royale de Castille, je prends réelle et corporelle et actuelle possession de ces mers, et terres, et côtes, et ports et îles du Sud, et de tout ce qui y est annexé, et des royaumes et provinces qui leur appartiennent et peuvent leur appartenir, en quelque manière ou par quelque droit ou titre, ancien ou moderne, dans les temps passés, présents ou à venir, sans aucune contradiction ; et si autre prince chrétien, ou infidèle, ou aucune loi, acte ou condition quelconque prétend à aucun droit sur ces terres et mers, je suis prêt et disposé à les maintenir et à les défendre au nom des souverains castillans, présents et futurs, qui ont l'empire de la domination sur ces Indes, îles et terre ferme, nord et sud, avec toutes leurs mers, au pôle arctique comme au pôle antarctique, sur chaque côté de la ligne équinoxiale, soit au dedans, soit au dehors des tropiques du Cancer et du Capricorne, maintenant et dans tous les temps, aussi longtemps que durera le monde et jusqu'au jour final du jugement de tout le genre humain.»
Les Canadians s'étaient assemblés, en grand nombre pour y assister. Mais ils se tenaient craintivement sur le bord de la rivière. Cartier pria Donnacona d'entrer dans le fort pour y boire et manger avec lui. Taignoagny en dissuada l'agouhanna. Il était deux heures environ. Cartier sortit du parc, vint trouver Donnacona et le pressa d'accepter son offre. Le chef sauvage hésitait. La scène menaçait de traîner en longueur. Jacques Cartier comprit que, s'il laissait échapper cette occasion de mettre la main sur Donnacona, elle ne se représenterait plus. Il prit un parti décisif. Ses gens étaient bien armés, la revue ayant été le prétexte de cet armement. Il ût un signe convenu. Aussitôt les mariniers entourèrent Donnacona, Taignoagny, Domagaia, deux autres «seigneurs» et les arrêtèrent.
La foule s'enfuit épouvantée en poussant des hurlements affreux «les ungs le travers la rivière, les aultres parmy le boys, serchant chacun son avantage.»
Les prisonniers furent enfermés à bord et on accéléra l'appareillage.
Pendant toute la nuit, les sauvages rôdèrent autour du fort, en emplissant l'air de cris affreux.
Le lendemain, appréhendant que l'irritation ne les poussât à quelque résolution désespérée, Cartier ordonna à Donnacona de les rassurer sur son sort. On avait imposé un discours à l'agouhanna. En conséquence, il annonça à ses gens qu'il restait de plein gré sur les vaisseaux où il faisait bonne chère, qu'il partait pour parler au roi de France, lui conter ce qu'il avait vu au Saguenay et qu'il reviendrait à Stadacone dans dix ou douze lunes.
La foule s'enfuit épouvantée en poussant des hurlements affreux «les ungs le travers la rivière, les aultres parmy le boys, serchant chacun son avantage.»
Les prisonniers furent enfermés à bord et on accéléra l'appareillage.
Pendant toute la nuit, les sauvages rôdèrent autour du fort, en emplissant l'air de cris affreux.
Le lendemain, appréhendant que l'irritation ne les poussât à quelque résolution désespérée, Cartier ordonna à Donnacona de les rassurer sur son sort. On avait imposé un discours à l'agouhanna. En conséquence, il annonça à ses gens qu'il restait de plein gré sur les vaisseaux où il faisait bonne chère, qu'il partait pour parler au roi de France, lui conter ce qu'il avait vu au Saguenay et qu'il reviendrait à Stadacone dans dix ou douze lunes.
Cette harangue changea les dispositions des Canadians. Avec la mobilité si particulière à leur race, ils passèrent subitement de la douleur à la joie la plus bruyante.
Un de leurs canouys d'écorce se détacha de la rive, monté par les principaux de la nation, et apporta à Donnacona vingt-quatre colliers d'ésurgny. Jacques Cartier lui donna quelques colifichets que celui-ci envoya à ses femmes et à ses enfants.
Le jour suivant il se fit encore un grand concours de peuple sur le rivage de Sainte-Croix. Jacques Cartier n'était pas sans anxiété. Mais bientôt il vit apparaître quatre des femmes de l'agouhanna dans leur costume d'apparat. Elles montèrent dans un canot qui fut chargé de provisions et dirigé vers la Grande-Hermine.
Le capitaine les reçut de son mieux à bord. Donnacona leur répéta qu'il s'éloignait volontairement et serait de retour dans douze lunes au plus. On embarqua les vivres qu'elles avaient amenés. Les sauvagesses échangèrent avec Cartier quelques menus présents et prirent congé de leur seigneur et maître.
Le 6 mai, au matin, les deux navires sortirent, au bruit du canon, de la rivière Sainte-Croix et ils s'élancèrent vers leur patrie où,—après avoir opéré diverses reconnaissances nouvelles dans le golfe Saint-Laurent et suivi cette fois la route entre Terreneuve et le cap Breton,—ils arrivèrent, le 6 juillet de cette mémorable année 1836.
En abordant à Saint-Malo, Jacques Cartier et Étienne Noël aperçurent dame Catherine et la vieille Manon, s'appuyant l'une au bras de l'autre, et entourées d'une multitude compacte qui se foulait tumultueusement sur la grève pour saluer les hardis navigateurs.
Un de leurs canouys d'écorce se détacha de la rive, monté par les principaux de la nation, et apporta à Donnacona vingt-quatre colliers d'ésurgny. Jacques Cartier lui donna quelques colifichets que celui-ci envoya à ses femmes et à ses enfants.
Le jour suivant il se fit encore un grand concours de peuple sur le rivage de Sainte-Croix. Jacques Cartier n'était pas sans anxiété. Mais bientôt il vit apparaître quatre des femmes de l'agouhanna dans leur costume d'apparat. Elles montèrent dans un canot qui fut chargé de provisions et dirigé vers la Grande-Hermine.
Le capitaine les reçut de son mieux à bord. Donnacona leur répéta qu'il s'éloignait volontairement et serait de retour dans douze lunes au plus. On embarqua les vivres qu'elles avaient amenés. Les sauvagesses échangèrent avec Cartier quelques menus présents et prirent congé de leur seigneur et maître.
Le 6 mai, au matin, les deux navires sortirent, au bruit du canon, de la rivière Sainte-Croix et ils s'élancèrent vers leur patrie où,—après avoir opéré diverses reconnaissances nouvelles dans le golfe Saint-Laurent et suivi cette fois la route entre Terreneuve et le cap Breton,—ils arrivèrent, le 6 juillet de cette mémorable année 1836.
En abordant à Saint-Malo, Jacques Cartier et Étienne Noël aperçurent dame Catherine et la vieille Manon, s'appuyant l'une au bras de l'autre, et entourées d'une multitude compacte qui se foulait tumultueusement sur la grève pour saluer les hardis navigateurs.
—Où est Constance ? demandèrent les yeux des deux hommes, avant que leurs lèvres eussent prononcé une parole.
Baissant la tête, dame Catherine se prit à pleurer.
Baissant la tête, dame Catherine se prit à pleurer.
Chapitre suivant : CHAPITRE XVIII. LES PORTES-CARTIER.