Chapitre 1
Les couloirs de l’étage de l’Institut de la Maîtrise des Réseaux de Pétri (ou IMdRdP) étaient vides. Vides de tout, vides de rien et réciproquement. Bref vides (on ne va pas s’étendre là-dessus quand même pendant vingt pages).Une légère odeur de camembert frit et de fraise flottait dans l’air, unique témoin du pot habituel et traditionnel de la soirée qui venait de se terminer dans l’allégresse.
Cette émouvante tradition permettait de structurer et de renforcer les liens entre les différents membres de l’IMdRdP autour de plats typiques du terroir concoctés par certains d’entre eux. Ainsi, on avait pu ce soir là déguster d’excellents sandwichs au pain, des flétans aux fraises arrosés de crème au caramel ailé, la choucroute à la serpillère, le hamburger au potage, la bouillabaisse sans poissons pour végétaliens, le gâteau de nouilles et, must du must, la ratatouille merdoise spécialité, ô combien appréciée de Saint Merd-la-Breuille et savamment réalisée par son maire Christian Poirier assisté par son fidèle adjoint, Philipe Léclair.
Mais nous nous égarons, revenons à notre sujet.
Les participants s’étaient retirés sur la pointe des pieds, d’autres en marchant sur les mains, d’autres encore en brouette, certains coiffés d’une vessie à glace de style empire en bronze liquide tricoté. Une grande partie d’entre eux avait d’ailleurs été plus qu’aimablement invité à finir la nuit au poste de police le plus proche pour un mémorable tournoi de belote qui devait figurer en bonne place dans les anales de la police débottée.
Dans l’étage déserté le calme régnait. Un calme oppressant. Un calme difficilement respirable et encore moins buvable. Les lumières étaient éteintes (toutes les choses ont une fin) à l’exception des veilleuses de sécurité incendie. On entendait de temps à autre le poisson rouge (victime de l’évolution Darwinienne) du secrétariat tenter l’escalade de son bocal pour la n-ième fois en vue de fuguer vers des eaux plus propices.
Bref il n’y avait pas grand-monde. On pouvait même se risquer (car tel est le but de l’IMdRdP) à dire qu’on ne se bousculait pas au portillon. Un vide qui aurait pu être rempli par le son du carillon de Westminster, mais nous n’étions pas à Londres, ni à Moscou, ni à Lisbonne, ni … car nous sommes en fait à Bagneux, joli port de pêche sur la Bièvre.
C’est à cet instant précis, réglé au cheval près, que l’oreille alerte du féroce et musclé canari de garde détecta un bruit indéfinissable. Vous savez, le genre de bruit que l’on connait mais que l’on n’arrive pas à nommer et qui vous fait systématiquement perdre le camembert victorieux au Trivial Pursuit !!! On a beau se dire que ce bruit est connu, impossible de s’en rappeler, à se faire mal au bout de la langue.
Mais notre canari, doté de son diplôme de gardien délivré par la CASTAGNE (Compagnie d’Action et de Surveillance Tactique Active et Générale du Nebraska Emancipé) identifia immédiatement un bruit de pas feutré sur la moquette du couloir en peau de phoque synthétique, comme celui d’une paire de charentaises usées à qui il manque un lacet (le modèle de Cholet à semelle élastique avec cavité alvéolée).
Ce bruit feutré s’accéléra, s’emporta puis se transforma en une cavalcade effrénée pour se terminer brutalement, irrémédiablement et terminalement contre la porte de l’ascenseur en un cri rauque et angoissé. Choc brutal qui ne laissa aucune chance à l’impétrant, lequel gisait inanimé, tandis que la porte de l’ascenseur s’ouvrait pour déclamer « pour des raisons de sécurité il est interdit de prendre l’ascenseur la nuit ».
Hélas, il était trop tard, et l’ascenseur n’eut qu’à refermer sa porte et retourner à son mutisme mécanique.
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