Chapitre 9
C’est dans l’horreur d’une obscure après-midi sans lune qu’Aline et Pierre arrivèrent à Fribourg. Le temps était plutôt froid, quoique. Les nuages étaient bas et on sentait confusément qu’il allait tomber quelque chose.Ils sortirent de la gare dont l’architecture originale laisse, en général, les voyageurs totalement indifférents. En effet, elle se compose de deux parties : la partie gauche ressemblant à un gigantesque coffre-fort surmonté d’une statue équestre de Guillaume Tell poursuivant les moulins à vent, tandis que la partie droite ressemble à un grand morceau de gruyère dont les trous feraient office de fenêtres. Et entre chaque étage ont peut également admirer des statues d’adorables petites souris entrain de danser sur les corniches.
L’hôtel se situe à trois quart d’heure de marche de la gare, mais Aline et Pierre ne s’en laissèrent pas conter et partirent sur un rythme effréné digne de Porte de Clignancourt - Ouagadougou, tout en chantant des airs d’Offenbach à tue-tête pour se donner du cœur au ventre.
Le temps de déposer leurs bagages à l’hôtel et les voilà partis pour la Domus (ça fait pas mal le latin finalement, ça fait nettement plus érudit).
Ils furent accueillis par un grand silence qui enveloppait le monastère. Vivement impressionnés, ils se demandaient s’ils avaient le droit de troubler la quiétude d’un tel lieu. Prenant alors leur courage à quatre mains, ils frappèrent à l’huis du monastère.
Apres quelques instants, une porte grinça dans le lointain, suivie d’un bruit de pas lents. Le volet de l’oculus grillagé s’ouvrit découvrant la figure découpée et émaciée d’un moine nourri aux endives et aux carottes bouillies : « Que désirez-vous vénérables visiteurs - s’enquit le frère portier ?
- Bonjour mon frère, nous venons de fort loin pour méditer tranquillement dans votre pittoresque église - lui répondit courtoisement Pierre. »
Bien que surpris par une telle demande qui lui semblait aussi sotte que grenue, le frère portier referma l’oculus grillagé et entrepris de dégripper les charnières de la porte à l’aide d’un pot de saindoux. Après quelques essais infructueux, la porte finit par s’ouvrir silencieusement et le frère portier invita ses hôtes à le suivre jusqu’à l’église où ils entrèrent. Aline et Pierre le suivaient silencieusement tout en admirant la démarche chaloupée du frère qui faisait penser à un pingouin essayant de ne pas déraper sur la banquise polaire. Tout en s’approchant ils purent entendre le chœur des moines. C’était une mélopée étrange entre grégorien et reggae. Ils entrèrent dans l’église éclairée par de puissants luminaires multicolores.
Les moines étaient entrain de répéter sous la conduite de leur nouveau chef de chœur, un anglais P. Kollhins, un cantique composé suivant la gamme chinoise formée de onze quintes de toux successives « Cause I can’t stop loving you, Ô Lord ».
Le frère Phil exhortait ses frères « … celui qui s’en est pénétré au point de régler son cœur, son cœur renaît à la justice, à la droiture, à l’affection, à la sincérité. Ayant acquis la justice, la droiture, l’affection, la sincérité, il est joyeux. La joie c’est le calme. Le calme c’est la durée. La durée c’est le ciel. Le ciel c’est la divinité ».
Les moines buvaient littéralement les paroles de leur chef de chœur charismatique. Et c’est avec une plus grande application qu’ils reprirent leur cantique. Les voix s’élevaient au-dessous des voutes semblables aux fumées d’un barbecue, s’enroulaient autour des chapiteaux. Aline et Pierre médusés n’osaient troubler l’atmosphère, ils étaient restés debout, n’osant s’asseoir.
Après quelques minutes de répétition, les frères rangèrent finalement leurs guitares électriques, la batterie de cuisine et s’en allèrent sans bruit sur leurs patins à roulettes.
Le calme se fit alors. Un calme impressionnant.
Aline et Pierre goûtaient ce silence envoûtant qui donne envie de tout plaquer, y compris son pot de yaourt en cours pour venir se refugier au monastère. Le temps passait inexorablement, lentement, pesamment. Mais qu’attendaient-ils donc ?
Tout en regrettant de n’avoir plusieurs bras comme Vishnou, Aline prenant son courage à deux mains se risqua à briser le silence : « A ton avis, quelle est l’importance du papier que Papinou aurait égaré ?
- A dire vrai, je n’en sais rien - répondit Pierre. Mais il ne faut pas perdre de vue, surtout par temps de brouillard, que Papinou travaillait sur une méthode révolutionnaire de modélisation des systèmes défaillants. Après s’être longuement entraîné au bouturage agricole, il semblerait qu’il cherchait à transposer cette technique sur les Arbres de Défaillances et les arbres d’événements.
- Mais quel serait l’intérêt ?
- L’intérêt serait de pouvoir étendre la modélisation à d’autres champs sémantiques que ceux habituellement utilisés.
- Mais bouturer quoi ?
- Là réside toute la question et ses conséquences révolutionnaires. Si Papinou a perdu ses notes sur un tel sujet, nous serions ramenés brutalement et irrémédiablement en arrière, des décennies avant l’an Mil hdbk 217 (du nom d’un célèbre recueil de données de défaillances).
- Ah oui, ça ressemble à une fameuse régression non linéaire.
- Et le problème se complique car Papinou travaillait seul. Tu imagines donc que, si ce papier contient toutes ses notes, étant donné qu’il a perdu la boule, la somme totale de ses travaux est perdue. D’autant plus que, comme il se méfiait de certains de ses collègues, YD et MB pour ne pas les nommer (pratique d’utiliser des initiales non ? on ne met personne en péril de cette façon) je suis prêt à parier un paquet de nougat de Taipei (en plus c’est vrai) qu’il a codé ses informations. Donc il faut retrouver le papier et que Papinou se rappelle de son code.
- Espérons qu’il n’en sera pas ainsi - conclut Aline. »
Alors qu’ils devisaient innocemment, les chapiteaux aux monstres grimaçants semblaient les regarder fouler le sol sacré de la vénérable nef. L’un d’entre eux, les yeux exorbités, semblait se lécher les doigts encore enduits d’une sauce à l’estragon. Un autre semblait sortir de la bouche d’un horrible monstre. Un troisième…

- Mais oui, tu as raison, et où cela nous mène-t-il donc ? »
Sortant alors son couteau suisse équipé d’une paire de jumelle et suivant la direction du regard de la sculpture ischiolithe, sa recherche aboutit sur la sculpture d’un monstre quadrupède et inquiétant tout à la fois : « Et alors ?
- Eh bien regarde, cette bête tourne encore la tête à 90°, quelle drôle de coïncidence !
- Encore exact, voyons où cela nous mène-t-il donc de nouveau ? »
Marchant lentement, tout en sifflotant d’un air détaché pour ne pas éveiller les soupons, il suivait le regard de la bête (car Pierre est bilingue). Ils arrivèrent alors devant une statue monumentale dont la présence ne laissait pas de surprendre dans une église.
Aline s’exclama : « Mais ! C’est Saint Pierre !
- Ah oui ? Et pourquoi ?
- Regarde il tient les clefs du paradis.
- Ne serait-ce pas plutôt Saint Radin, le patron des banquiers suisses ?
- Mais non. Et cela doit aussi signifier que nous devrions trouver une clef ou un indice ou les deux à la fois pour la poursuite de notre quête ? Et Pierre en latin se dit Petri !
- Mais oui, tu as (encore) raison - maugréa Pierre. Mais comment et où trouver cette clef ? »
Ils explorèrent minutieusement les alentours de la statue. Rien sous les bancs, rien dans les troncs, rien, impossible de trouver le moindre indice.
Pierre se sentit submergé avec angoisse par le découragement comme une huitre par un coulis de framboise : « C’est pire que de chercher un grain de parmesan dans un plat de spaghettis. »
C’est à ce moment précis qu’il posa avec désinvolture et sans aucune préméditions, il faut le reconnaitre, sa main sur la clef monumentale du saint.
Ce fut comme s’il venait de libérer tous les monstres enfermés dans les chapiteaux. Un bruit sourd, énorme se fit alors entendre et l’auréole de saint Pierre pivota avec un bruit à faire grincer les dents d’un octogénaire édenté regrettant de n’avoir point une burette d’huile à portée de main. L’auréole en tournant dévoila une cachette habilement camouflée sous la calvitie dudit saint Pierre.
Il ne restait plus qu’a examiner l’intérieur de la cachette. Pierre alla chercher quelques bougies tandis qu’Aline, avec l’aide d’un prie-Dieu, entreprenait d’accéder à la cachette.
« Fais attention à ne pas brûler ce qui s’y trouve et qui doit surement être un papier ou un parchemin - conseilla Pierre.
- Ne t’inquiètes pas, je suis nyctalope - lui répondit Aline.
- Ni quoi ?
- Nyctalope, ca veut dire que je vois dans l’obscurité la plus sombre »
Aline plongea alors la main avec précaution dans la cachette sombre et refroidie par tant d’années d’attente (en fait on ne sait pas quand Papinou, si c’est bien lui, est venu y cacher quelque chose) d’où elle sortit un morceau de papier ainsi qu’un vieux parchemin : ils avaient trouvé le précieux papier tant réclamé par Papinou. Le pressentiment de Pierre s’avérait exact à défaut d’être stochastique.
Mais l’avaient-ils vraiment trouvé car on pouvait lire sur le morceau de papier …
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