Chapitre 54
Vingt quatre heures plus tard, ils se trouvaient au pied de la cathédrale d’Annecy après un voyage plus qu’éprouvant, l’auteur de cet ouvrage n’ayant pas la possibilité de leur payer un voyage en classe business.La cathédrale d’Annecy a cette particularité étrange de présenter une façade très influencée par la Renaissance, surmontée d'une belle rosace, car elle est loin d'évoquer aujourd'hui la chapelle des Franciscains pour lesquels elle fut édifiée en 1535.
Il est vrai que peu de temps après, elle devenait la cathédrale d'emprunt de l'évêque de Fribourg réfugié à Annecy avec son chapitre (encore un indice, mais chut, ils ne le savent pas).
L'intérieur se présente sous l'aspect d'un beau vaisseau d'un style gothique tardif avec 3 nefs de 5 travées.
Le chœur est formé d'un chevet polygonal dont la décoration date du XVIIIème siècle. On y remarque une toile de Mazzola représentant la délivrance de Saint Pierre et, à droite, une descente de croix attribuée au peintre Carravaggio.
Aline se risqua à demander : « Mais que devons nous trouver ici ?
- Je ne sais pas vraiment, mais je pense que nous devons nous laisser guider par notre intuition.
- Autrement dit, il nous faut trouver un autre réseau de Pétri ?
- Oui ou, à défaut, une statue de Saint Pierre.
- Il me semblait - hasarda Aline - avoir vu des peintres cacher dans leurs tableaux certains indices.
- Tu penses à quelqu’un de particulier ?
- Oui, au grand Leonard de Vinci. On dit que ces tableaux ne sont rien d’autres qu’une suite de codes plus ou moins compliqués.
- Tu sais - lui rétorqua Pierre - on a dit beaucoup de choses fausses sur lui. Ce n’est pas parce qu’il écrivait à l’envers que ça signifie quelque chose. Par exemple, mon petit neveu le fait aussi et il n’a rien à cacher. Ca ne prouve rien un truc pareil.
- Oui mais regarde la Joconde par exemple, quand tu la regardes, elle te suit des yeux de partout.
- C’est peut être pour éviter qu’on ne regarde d’autres détails du tableau qui sont mal peints - hasarda Pierre. As-tu remarqué que, quand tu regardes quelqu’un dans les yeux, tu ne peux pas t’apercevoir qu’il a ses lacets défaits ou qu’il a une tache sur son pantalon.
- Tu as raison, ça doit être ça. Il faudra que j’aille vérifier.
- En attendant, à part le tableau de Mazzola, je ne vois pas d’autres peintures dans cette cathédrale. »
Aline et Pierre entreprirent alors d’explorer tous les coins et recoins de la cathédrale. Mais ils eurent beau déambuler dans le chœur, les transepts, la nef, la crypte, la sacristie, les toilettes, le café des sports, les latrines publiques, aucun indice susceptible de les aider n’apparaissait.
Leur désespoir augmentait d’une façon inversement proportionnelle à la hauteur du soleil sur l’horizon. Pierre se reprit alors : « Procédons par ordre, reprenons et commençons par nous repérer »
Ils trouvèrent le plan de l’église. Et sur ce plan se trouvait un point rouge avec cette légende « Vous êtes ici ».
Aline murmura avec effroi : « Qu’est ce que ça veut dire ?
- Cela veut dire que l’ennemi sait où nous sommes, il va falloir redoubler d’attention - répliqua Pierre - ils sont vraiment très très forts. »
Pierre ressorti son fidèle couteau suisse équipé de sa paire de jumelle pour examiner le plan, ce qui le força à se mettre tout au fond de la cathédrale pour mieux voir. Tout en examinant le plan, son attention fut attirée, allez savoir pourquoi, par l’orgue comme par un gigantesque aimant : « Rappelle-toi l’orgue qui joua dans l’église de Fribourg hier.
- Tu penses qu’il peut y avoir un lien - demanda Aline ?
- Je ne sais pas. Mais, pourquoi pas. Voyons. »
Et s’avançant il découvrit, sur un panneau, la décomposition des jeux de l’orgue sous forme de quatre colonnes ainsi composées :
Première colonne, Positif de dos : Montre8, Bourdon 8, Gambe 8, Prestant 4, Dulciane 4, Nasard 2 2/3, Quarte 2, Tierce 1 3/5, Fourniture III, Cromorne 8, Tremblant.
Deuxième colonne, Grand Orgue : Bourdon 16, Montre 8, Bourdon 8, Flute 8, Gambe 8, Prestant 4, Galoubet II, Plein-jeu, Cornet V, Trompette 8, Clairon 4.
Troisième colonne, Récit : Bourdon 8, Bourdon 4, Trompette 8, Basson - Hautbois 8, Voix humaine 8, Tremblant.
Quatrième (et dernière) colonne, Pédale : Montre 16, Bourdon 16, Flute 8, Flute 4, Bombarde 16, Trompette 8.
« Aline, n’y a-t-il rien qui te frappe ?
- Non, pour moi c’est du moldo-samovar antique - répliqua dédaigneusement Aline se rappelant le précédant mais lointain coup de maillet.
- Regarde : le « positif de dos » commence par Montre suivi de 8. Je compte 8 et j’arrive sur Fourniture suivit de III. Je compte 3 et j’arrive sur Bourdon suivi de 16. Je compte 16 et j’arrive sur … ?
- Sur Tremblant. Et alors !
- Mais c’est un code enfin ! Réfléchis un peu. Montre 8, signifie montre-moi ce qu’il y a en 8. Fourniture III, signifie que 3 jeux plus loin on me fournira un nouvel indice, qui est Bourdon 16. Bourdon 16 signifie que l’on s’approche du but. Ne dit-on pas “ avoir le bourdon ” quand on approche du but ? Et le but c’est … ?
- C’est Tremblant je l’ai déjà dit.
- Oui mais tu peux constater que la série s’arrête là car il n’y a pas de chiffre après Tremblant. On appelle ça une série de Lannoy du nom d’un barde Landais qui s’est étouffé en jouant de la cornemuse. Donc ça veut dire que si le tuyau d’orgue correspondant tremble, c’est qu’il est mal fixé. S’il est mal fixé, c’est qu’il faut le défaire parce que quelqu’un y a caché quelque chose et ce quelque chose est peut être ce que nous cherchons.
- Mais bien sûr. Quelle sagacité Pierre ! Mais comment en être sur ? »
Avisant alors un pilleur de tronc entrain de travailler consciencieusement, Pierre l’aborda nonchalamment.
« Excusez-moi mon brave. Peut être pourriez-vous nous renseigner.
- Je veux bien, mais vite fait hein, car j’ai encore du boulot à faire ici - bougonna l’homme.
- Voila, vous connaissez l’histoire de cet orgue je suppose, vu le temps que vous devez passer dans cette cathédrale.
- Oui, bien sur, cet orgue fut construit par Nicolas-Antoine Lété, originaire de Mirecourt, en 1842 puis reconstruit en 1887 par Merklin. Pourquoi cette question ?
- N’avez-vous jamais remarqué que certaines notes n’étaient pas, comment dirais-je, n’étaient pas claires, ne donnaient pas leur pleine puissance ?
- Maintenant que vous me le dites, oui, vous avez raison. Le révérend Colateur n’arrête pas de pester et taper sur certains de ses tuyaux.
- Merci mon brave, je vous laisse à votre travail.
- Ben oui, quoi, c’est pas possible d’être dérangé à tout bout d’champ - marmonna l’homme entre ces dents ébréchées et jaunies. »
Revenant vers Aline : « Tu vois, j’ai raison, cet orgue a un problème et ce problème est le clef de notre problème ».
Faisant alors attention à ne pas être remarqué, Pierre passa derrière l’orgue, trouva le tuyau correspondant qui, effectivement, n’était pas fixé et appliquant alors le fameux proverbe germano-moldave suivant : Man sieht jtzund mehr durch die fingern denn durch die brillen (On voit mieux avec les doigts qu'avec les lunettes), il ôta précautionneusement ledit tuyau et découvrit une feuille de papier jaunie.
Pierre et Aline sentirent alors que la victoire était à portée de main. Leurs cœurs se mirent à battre la chamade (modèle Renault à 16 soupapes, ce qui explique bien des choses). Mais quelle ne fut pas leur déception quand ils constatèrent que sur la feuille se trouvait un nouveau plan !
Pierre grommela : « Zut, flûte et reflûte de paon.
- Un labyrinthe - s'exclama Aline. Pire qu’un réseau de Pétri. Attends, je le connais ce labyrinthe. Où ai-je pu bien le voir ?
- Enfin rappelle-toi, fais un effort. Si nous ne trouvons pas s’en est fait de nous et de Papinou. »
C’est vrai qu’on l’avait complètement oublié celui-là car nos deux héros ont vraiment l’art d’embrouiller les choses. A l’heure actuelle il bavait avec beaucoup d’application dans sa chaise au premier étage du sanatorium de Bagneux, abruti par les médicaments qu’on lui administrait. Il ressemblait à un basque espagnol essayant désespérément de cirer ses espadrilles.
Ah oui, il avait vraiment eu une bonne idée de perdre la raison et la mémoire contre cette porte d’ascenseur.
Au passage, nous avons le plaisir de vous annoncer que Jean-Pierre Kiroul a fait démonter cet ascenseur maudit et conséquemment, tous les matins il monte les 6 étages à pied. Certains on d’ailleurs constaté, mais est-ce véritablement une relation de cause à effet, que depuis ce moment il y a beaucoup moins de visiteurs à L’IMdRdP !
Aline tonna : « C’est le labyrinthe de Chartres. »
(Hé, oh, ça ne va pas de hurler comme ça non, on n’est pas sourd !).
« Direction Chartres - déclara Pierre avec philosophie. »
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