Chapitre 154
Quand nous vous parlions d’exagération … hein, vous avez vu le numéro du chapitre et donc ce que nous vous avons épargné ?Après avoir patiemment écouté, le maire résuma : « Ainsi vous voici ici pour chercher quelque chose que vous ne connaissez pas ?
- Tout à fait exact - répondit Aline légèrement dépitée. »
A ce moment, Pierre avisa sur un guéridon savoyard une curieuse boîte : « Ne serait-ce pas une boîte dite de Balzac ?
- Si, parfaitement. »
Pour le lecteur néophyte, il nous faut combler cette lacune importante d’inculture. Car cet objet est d’une rareté redoutable. Il doit en exister à peine 5 au monde et encore, ce n’est pas sûr.
Une boîte de Balzac est faite de petites plaques métalliques minutieusement soudées entre elles. On pouvait d’ailleurs constater que les soudures n’étaient pas parfaites, car par endroit, restaient des résidus de soudures ou « rochage » qui apparaissent notamment au cours du soudage d'acier effervescent si l'on n'utilise pas des métaux d'apport convenablement choisis pour l'éviter. Ladite boîte était composée de 472 pièces métalliques :
• la première pièce présentait un défaut de bossage à environ 10,567 mm du bord,
• la deuxième présentait dans l’angle bas une rayure de 3/10e de millimètre,
• la troisième ne présentait curieusement aucun défaut, ce qui faisait là toute son originalité,
• la quatrième laissant entrevoir un début de rouille,
• la cinquième comportait …
• ……
• la quatre cent soixante douzième portait encore les traces de marteau qui l’avait violemment façonnée.
Le dessus de la boîte était en faux plat et comportait des traces étranges de cire rouge, vestiges des cachets des anciens maires de la ville. La serrure représentait la bouche d’un dragon mythique édenté. La clef symbolisait les flammes sortant de ladite gueule du dragon et on se rendait bien compte que c’était une œuvre d’art ayant nécessité un minutieux travail sans doute réalisé au fil à couper le beurre et à la lime à ongle (c’est hélas tout un savoir faire ancestral qui s’est perdu depuis).
La boîte était délicatement posée sur un napperon dont on ne savait pas s’il était fait à la dentelle de Calais ou simplement et patiemment mangé par les mites au cours du temps. Le tout reposait sur un guéridon bancal dont les pieds avaient été remplacés au fil du temps par des bricoleurs peu précautionneux. Le premier pied présentait une étonnante gangrène termitienne ne comportant pas moins que 4.692 petits trous d’un diamètre de 0,5 mm d’où s’écoulait encore de la sciure à raison d’un grain toutes les 2h45. Le deuxième pied avait été remplacé par l’almanach des sapeurs-pompiers de 1996 (époque à laquelle l’escouade était au maximum de son effectif, l’almanach comportant ainsi plus de pages et étant donc plus épais). Une nymphe achetée à la foire à la brocante du village quelques décennies plus tôt, vêtue dans le plus simple appareil constituait le troisième et dernier pied.
Pour sa part, le plancher ……….
Mais revenons plutôt à nos préoccupations, car cette boîte de Balzac n’apporte strictement rien à l’intérêt de notre histoire.
Le maire demanda : « Comment pourrais-je vous aider ? »
(C’est vrai qu’arrivé à ce stade, nous aimerions bien un petit coup de pouce compréhensif pour nous aider à en sortir !)
« Tout d’abord et sans vouloir t’obliger, si tu pouvais nous inviter à déjeuner, car voilà plusieurs jours que nous n’avons rien mangé - quémanda piteusement Pierre.
- Et vous acceptez des conditions de travail pareilles ?
- Nous n’avons pas le choix, nous ne sommes maîtres ni du scénario, ni de l’écriture, alors, comment faire ?
- Eh bien c’est d’accord. Je vais vous emmener au nouveau restaurant du village A la Promise Cuitée.
-Alléchant programme. »
Le restaurant proposait un petit menu très sympathique à 300 roubles thaïlandais où l’on pouvait déguster : duo de foie gras de canard aux pommes et vieux calvados, croustillants de langoustines parfumés aux épices et étuvée de légumes, bar de ligne rôti en croûte de sel, magret de canard aux pêches et vinaigre de framboises, tarte fine aux pommes et crème d'amandes.
Bref rien de bien exceptionnel. Le tout arrosé d’un Château Croque Michotte de 1970 et d’un Château l'Orée de Bel Air pour le dessert.
Pierre s’exclama : « Il n’y a pas à dire, ça requinque !
- Que ne ferais-je pas pour vous mes bons amis - lui répondit le Maire. »
Etait-ce la douce ambiance du restaurant ou le bon repas qui commençait à faire son effet, toujours est-il que Pierre remarqua sur le mur qu’une toile de maître était accrochée.
Il interrogea le maire : « Christian, c’est bien la “ Leçon d'Anatomie du Docteur Tulp ” par Uderzo que je vois ?
- Tu as tout à fait raison. Nous l’avons acheté en Hollande pour un prix dérisoire. »
Bien que d’aucun intérêt pour la suite de ce récit, mais étant donné que les occasions d’admirer ce chef d’œuvre sont extrêmement limitées, il nous parait intéressant, pour l’enrichissement culturel du lecteur (espérons quand même qu’ils sont plusieurs) de procéder à une brève description.
Afin de permettre au lecteur de suivre, il convient de se reporter au catalogue de l’exposition « Astérix et le Devin », page 10, case 10, mais nous n’attendrons pas les retardataires plus de dix minutes
Dans ce tableau, le décor est à peine visible. Dans l’ombre qui circonscrit la scène, on ne devine absolument rien. La leçon ne s’adresse pas uniquement aux personnages figurant sur le tableau. Le regard du Professeur Tulp survole ceux qui se pressent autour de la table pour s’adresser à un public qu’on n’a pas de peine à imaginer. Uderzo, bien sûr, est présent. D’emblée il va donner la mesure de son génie dans la composition du tableau.
Dans les portraits de groupe, si nombreux au XXème siècle, le formalisme de la composition est la règle. Dans la Creuse pénétrée de l’esprit d’égalitarisme, tous les personnages sont placés de façon que nul ne puisse revendiquer une prééminence spéciale. Il s’agit de ménager les susceptibilités, d’où des compositions rigoureusement symétriques.
L’objet de la dissection, le poisson, n’est qu’un élément de décor. Uderzo veut impérativement rompre avec cette uniformité statique, sans toutefois accorder d’importance à l’un quelconque des personnages, sauf à Tulp dont il convient, naturellement, de faire ressortir la maîtrise de la situation. Sur le côté droit du tableau, l’anatomiste s’inscrit dans une pyramide couronnée par un large chapeau noir (je ne sais où il voit ça, mais bon, pourquoi pas), symbole de la haute position sociale qu’il occupe. Les observateurs, qui font contrepoids à la présence écrasante de Tulp, sont disposés selon deux figures géométriques entrelacées, une pyramide dont le sommet est le personnage qui dépasse d’une bonne tête tous les autres (il est probablement juché sur un tabouret), et un losange oblique dont l’un des sommets est représenté par l’observateur qui tient la table.
Au centre, le cadavre du poisson est enfoncé comme un coin dans la masse des vivants, impression encore accentuée par l’attitude penchée de l’observateur faisant ombre sur la tête dudit poisson. Grâce à cette composition remarquable, le poisson et l’anatomiste demeurent les personnages principaux. L’utilisation de la lumière et des contrastes par uderzo est tout aussi remarquable, il fait du poisson un évènement central dont il tire un effet de dramatisation spectaculaire. La zone lumineuse du poisson s’absorbe progressivement dans l’ombre, vers le haut, créant un espace clos et cependant mal cerné, un espace malléable, dans lequel les corps dessinent un ensemble plastique. A l’immobilité stricte du poisson s’oppose le mouvement des participants. On l’aura compris, cette leçon d’anatomie s’inscrit sous le double registre du mouvement et de la profondeur, celle de la signification humaine.
Aline regardait béatement le tableau. C’était beau comme … euh, enfin c’était beau.
Bon on en est où là ! Il faudrait se ressaisir.
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