In Libro Veritas

La Tosca

Par Victorien Sardou

Oeuvre du domaine public.

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

Scène première

GENNARINO, EUSEBE, sacristain.
Gennarino dort étendu tout de son long sur l'échafaudage. Eusèbe, venu du fond, s'approche de lui et fait tinter à son oreille un gros trousseau de clefs.
Eusèbe.—Eh ! Gennarino !...
Gennarino, s'éveillant en sursaut.—Hein. Plaît-il ?
Eusèbe.—Tu dors ?...
Gennarino, se frottant les yeux.—Oui !... Je dors un peu.
Eusèbe.—Paresseux !... Je vais en faire autant, du reste... C'est l'heure de la sieste. Il est temps de fermer les portes... Où est ton patron ?
Gennarino.—Il est allé jusqu'au quartier des Juifs, acheter une étoffe pour sa peinture.
Eusèbe.—Voilà bien de mon Français, qui court les rues de Rome, au mois de juin, par la grande chaleur du jour, et qui m'oblige à l'attendre.
Gennarino, debout.—Le seigneur Mario Cavaradossi n'est pas Français, père Eusèbe. Il est Romain, comme vous et moi, et de vieille famille patricienne, s'il vous plaît.
Eusèbe.-Bon, je sais ce que je dis... S'il est Romain par son père, que j'ai bien connu dans ma jeunesse, il est plus Français encore par sa mère, une Parisienne ! En voilà bien la preuve. Si ton maître était un véritable Italien, travaillerait-il à l'heure où tout Romain qui se respecte est occupé à faire un somme ?
Gennarino, préparant la palette.—Son Excellence prétend qu'il n'est pas d'heure plus favorable au travail que celle-ci, où, les portes étant closes, il n'est plus distrait par les Anglais visiteurs, et leurs ciceroni bavards, par le bourdonnement des prières, le chant des cantiques et les sons des orgues ; et que, dans cette solitude et cette fraîcheur silencieuse de l'église, il se sent plus libre, plus inspiré, plus en verve !...
Eusèbe, grommelant.—Oui, pour recevoir les visites de certaine dame.
Gennarino, de même.—Vous dites ?
Eusèbe.—Rien !... Après tout, c'est un généreux seigneur. Il ne quitte jamais la place sans me glisser dans la main trois ou quatre Pauli, en témoignage de son estime. Je regrette seulement, Gennarino, que le cavalier Cavaradossi n'ait pas des sentiments plus religieux.
Gennarino, confirmant.—Oh ! ça !...
Eusèbe.—Car, enfin, je ne l'ai jamais vu assister aux offices, ni marier sa voix à la nôtre à l'heure des vêpres... et, depuis qu'il travaille à cette chapelle, il ne s'est pas confessé une seule fois, pas même au saint jour de Pâques.
Gennarino.—C'est pourtant vrai, père Eusèbe.
Eusèbe.—Un jacobin, Gennarino... un pur jacobin. Il a de qui tenir, d'ailleurs. Le papa Cavaradossi passait déjà pour philosophe. Il avait longtemps vécu à Paris, dans la fréquentation de l'abominable Voltaire, et autres malfaiteurs de la même bande... Prends garde, Gennarino, que le contact de l'impie ne te mène droit en enfer.
Gennarino, bâillant.—Pensez-vous, père Eusèbe, que l'on y dorme, en enfer ?
Eusèbe.—Si l'on y dort !...
Gennarino.—Oui...
Eusèbe.—Au fait... y dort-on ? J'avoue, garçon, que ta question me prend au dépourvu. Il faut que j'interroge sur ce point le père Caraffa, lumière de notre Eglise... Toutefois, je pencherais plutôt pour l'insomnie, qui est un supplice bien fait pour les damnés.
Gennarino, de même.—Oh ! Oui !
Eusèbe.—Tu devrais au moins corriger un peu ce que la conduite de ton maître a de répréhensible, en lui suggérant l'idée d'offrir pour le sacrifice de la messe quelques flacons de ce marsala que je vois dans ta corbeille.
Gennarino.—Ce n'est pas du marsala,... c'est du gragnano.
Eusèbe, tirant le flacon et l'examinant.—Tu m'étonnes, mon enfant... A la couleur, je parierais pour du marsala.
il débouche et flaire
Gennarino.—Vous perdriez, père Eusèbe.
Eusèbe, versant le vin dans un gobelet.—Parbleu, j'en aurai le cœur net.
Il l'avale d'un trait.
Gennarino, sautant à terre.—Hé là donc !
Eusèbe, faisant claquer sa langue.—Tu as raison, mon fils,... c'est du gragnano, et du meilleur.
Gennarino, lui arrachant le flacon.—Et puis le patron dira que c'est moi !
Il rince le gobelet.
Eusèbe.—Bon !... Il est trop amoureux pour y prendre garde. (Il regarde l'heure à sa montre.) D'ailleurs, il me doit bien ce dédommagement pour le temps qu'il me fait perdre à ne pas dormir.
Gennarino, remettant le flacon et le gobelet dans la corbeille.—Il se sera arrêté à voir tes préparatifs de la fête au palais Farnèse.
Eusèbe.—Cette fête-là n'est pas pour le charmer, puisqu'elle célèbre une nouvelle victoire de nos armes sur les troupes françaises.
Gennarino.—Quelle victoire ?
Eusèbe.—Bon Dieu ! se peut-il que tu n'aies pas entendu parler de la reddition de Gênes ?
Gennarino.—Vaguement.
Eusèbe.—C'est-à-dire que le chevalier te laisse volontairement dans l'ignorance de nos triomphes... Sache, donc, enfant, que les Français sont battus sur tous les points, et que le général Masséna, enfermé dans Gênes, a dû capituler et céder la ville aux troupes de Sa Majesté Impériale.
Gennarino.—Ah !
Eusèbe, tirant un journal.—Voici d'ailleurs ce que dit la gazette !... Ecoute ceci, mon garçon, (il lit) Nous recevons de nouveaux détails sur la reddition de Gênes... Le général Masséna est sorti de la ville avec huit mille hommes seulement, plus ou moins éclopés et hors d'état de tenir la campagne. Le général Soult, prisonnier, est grièvement blessé. Les trois quarts des généraux, colonels, officiers français de tout grade, sont captifs comme lui ou blessés, ou morts. C'est un affreux désastre pour ces bandes indisciplinées qui s'intitulent effrontément l'armée française... Et ceci à la suite, (il lit.) Sa Majesté Napolitaine la reine Marie-Caroline, auguste fille de l'impératrice Marie-Thérèse, sœur de l'infortunée Marie-Antoinette, digne et glorieuse épouse de Sa Majesté Napolitaine-Ferdinand IV, notre victorieux protecteur, est venue tout exprès de Livourne où elle était de passage, allant à Vienne, pour donner, ce soir 17 juin, une grande fête au palais Farnèse, en l'honneur de cette victoire... Il y aura concert suivi de bal, avec illumination a giorno, sur la place Farnèse, et musique à tous les carrefours avoisinant le palais. On ne pourra regretter à cette solennité vraiment patriotique, que l'absence de Sa Majesté Ferdinand retenu à Naples par l'obligation d'y effacer les derniers vestiges de l'infâme République parthénopéenne.
Ajoutons qu'aux dernières nouvelles, M. de Mêlas concentrait toutes ses troupes à Alexandrie. Avant peu, nous pourrons fêter une dernière et décisive victoire... Avec M. de Mêlas, Gennarino, cela n'est pas douteux... Il y a bien ce petit général Bonaparte qui serait, dit-on, à Milan ; mais prendrais-tu ce général Bonaparte au sérieux, Gennarino ?
Gennarino.—Moi, je ne sais pas : mais le patron, oh ! oui !
Eusèbe.—Voilà encore de mon jacobin ! Passe pour l'ancien Bonaparte, le vrai... Mais celui-là qui est faux...
Gennarino.—Faux ?
Eusèbe.—Parfaitement. Je tiens de source certaine, que le général Bonaparte est mort en Egypte, noyé dans la mer Rouge comme Pharaon, et que celui-ci n'est autre que son frère Joseph que l'on donne pour le défunt, afin d'inspirer confiance aux soldats français, si découragés qu'ils refusent de se battre !
Gennarino.—Ainsi. Voyez !.
Eusèbe.—Oui, mon garçon, voilà où ils en sont à Paris. Et ce n'est pas tout. Sais-tu ce qu'il a imaginé, ce farceur-là ?...
Gennarino.—Joseph ?
Eusèbe.—Joseph !... Il fait courir, le bruit qu'il a franchi les Alpes avec tous ses canons !... Les Alpes !... Non !... C'est à mourir de rire...
Gennarino.—Voici le patron !

Chapitre suivant : Scène II