Fantôme
J’ai remarqué en arrivant celle qui semble une adolescente africaine en fauteuil roulant. Je l’ai prise pour la fille de Jessi. C’est Fantôme.Fantôme est petite et frêle, mais une grande noblesse émane de sa personne. Je ne saurais lui donner un âge, son visage d'ébène impénétrable laisse entrevoir un œil unique couleur noisette.
L’autre est caché par de curieuses lunettes, transparentes à droite, complètement opaques à gauche. Je suppose qu’elles masquent une cicatrice.
Malgré son corps brisé, Fantôme exhale une joie de vivre et une énergie remarquables. Sa discussion avec Jessi se ponctue d’éclats de rire et de grands gestes à l’italienne. Je songe à la meilleure façon de me présenter quand elle d’avance vers moi et me tend la main en disant :
– Bonjour Exod. Enchantée de faire enfin ta connaissance !
– Moi de même Fan… Fantôme !
Les merveilleuses phrases que j’ai composé des jours durant dans la tête s’effondrent comme château de cartes. J’ai fait de Fantôme ce que j’aurais voulu qu’elle soit : ma Déesse, une perfection physique, le reflet de mes fantasmes de jeune célibataire.
Je ne sais que dire.
Elle reprend :
– J'avais 10 ans. Je traversais la grand'route de gelée de Breuille, pour prendre une baguette à la boulangerie d'en face. Je n'ai rien perçu, ni bruit le moteur, ni coup de frein, et je me suis encastrée dans le radiateur d’un semi–remorque tatoué "marchés Bonprix". Une vraie oeuvre d'art ! Je me prenais pour Robocop ou Wonderwoman, j’ai découvert qu’en fait, j’étais Highlander.
La sensibilité artistique de mon sculpteur routier ne fut pas à la hauteur de sa pitié : Ayant constaté l’impossibilité de me démouler au pied de biche, il a appelé l’hosto. Entre temps, j’avais tant sympathisé avec le Gentletruck, ce camion qui m’avait embrassé, que je lui ai piqué ses roues. Ils sont gentils, à l’hosto, ils m’ont permise de les garder en permanence. Permets moi de répondre aux questions bateau, Exod : Si ça me fait mal ? Pas en ce moment. Si ça me pose des problèmes dans la vie de tous les jours ? Oui, je ne peux pas porter le Jean’s Diesel que ma cousine a envoyé pour mon anniversaire, ni botter les fesses du maire de Breuille. Ces soucis mineurs à part, ça roule. Si l’on excepte les trottoirs trop hauts et les grilles d’égout mal placées. Je suis automotrice, à moins que tu ne ressente l’absolue nécessité de te mettre en mode locomotive arrière pour évacuer ton sentiment de pitié. Et je me serais bien poussée pour t’offrir un tour en BM double pieds, hélas, je n’ai qu’un modèle monoplace.
– Je serai ta locomotive, non pour évacuer ma pitié, mais pour le plaisir de parler avec toi, Fantôme.
– Merci bien ! Tu m’évites des cals en fin de journée.
– Tu es extraordinaire, comment tu prévois…
– Stop ! Les prédictions, c’est le job des astrologues et des décortiqueurs de Nostradamus. Je travaille autrement. Je fais de la balistique.
– Quel rapport ?
Fantôme tourne son œil unique dans ma direction. Elle enchaîne :
– Je me rappelle parfaitement de mon dernier jour en temps que bipède sur cette planète. Si j’avais pu calculer avec précision la trajectoire du Gentletruck comme je sais le faire aujourd’hui, je serais restée au sommet de l’évolution et au comble de mon ignorance, ou j'aurais rejoint le musée d’art moderne de Breuille, avec un beau conservateur pour me chatouiller le popotin du bout du plumeau. Comment t’expliquer… imagines un artilleur de marine pendant la 1° guerre mondiale, capable de définir une zone d’impact de 10 mètres sur des kilomètres carrés, en tenant compte des paraboles, de la direction du vent, et des roulis du bateau…
– Travaillerais–tu en criminologie ?
– Pas du tout ! Fantôme est le dernier maillon entre l’hosto et le cimetière. A ton avis, où travaille t’elle ?
J’imagine mal cette jeune femme officier dans une morgue, aussi laisserai–je le temps m’apporter une intuition miraculeuse. Nous marchons côte à côte. Cavaler sur le pont de bois qui enjambe une cascade chantante, dépasser un groupe de cavaliers parfaitement alignés sur leurs montures baies et alezanes n'amènent nulle idée lumineuse à éclaircir mon esprit embrouillé. Fantôme prend le temps de me gaver d’anecdotes sur sa vie de tous les jours. Peu à peu, elle perd son flou divin et prend des traits plus humains dans mon esprit. Ceux d’une fille joyeuse, qui voit son accident non comme une malédiction, mais un tremplin vers une vie meilleure.
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