In Libro Veritas

La joueuse d'échecs

Par Tsaag Valren

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Table des matières
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Magicien noir

Quelques rires, des murmures, de plus en plus ténus. Je ne suis plus moi–même. Lentement ce café, ses lampes tamisées, ses sièges de cuir pourpres, notre groupe, tous deviennent l’ailleurs, et ma vie glisse vers un champ de bataille de 64 cases, où deux armées antagonistes se font face. Craquement des tours, piaffements d’impatience des cavaliers, quelques rires déments, et le premier ordre fuse comme un coup de tonnerre. Je suis spectateur privilégié, Je survole ce plateau d’échecs qui n’en est plus un. C’est le premier volet d’une bataille épique. Chaque membre des 2 armées, aux ordres de son champion noir ou blanc, est impatient d’en découdre.
Fantôme prend l’initiative. Elle avance le pion devant sa tour de deux cases en avant. J’aurais voulu hurler, c’est là l’une des pires ouvertures de jeu possibles ! Mon cri se perd dans les brumes de ce plateau provisoire. Gambit réagit en vrai professionnel, il dégage son roi afin de l’abriter sous l’ombre protectrice d’une tour. Puis il fonce à l’assaut, noir prédateur suintant d’agressivité. Une véritable hécatombe, une furie perçant, abattant, pulvérisant, écartant, détruisant les troupes de Fantôme. Un vortex invincible qui culbute pions, cavaliers, tours et fous comme autant de quilles. Je vois mes espoirs s’anéantir au fur et à mesure que les coups s’espacent, passant de la tempête à la fine bruine.
Les dernières troupes de fantôme, cavalier, fou, et deux pions, laissent un passage béant sur un roi sans défenses, à la merci de son noir adversaire. Gambit est le champion, le magicien noir. Il s’avance sur le plateau de verre, ses bottes métalliques claquant à chaque pas. Le magicien noir, incernable, enveloppé d’une ample cape, visage pâle enfoncé dans une capuche. Il a gagné et le sait.

Fantôme se tient en lévitation aux côtés de son roi, Déesse à la peau noire vêtue de blancs nuages. Dans sa terrible situation, elle conserve toute sa noblesse et un calme étonnant. Une petite voix, celle de l’intuition peut–être, me souffle de garder foi en ma Déesse. Pourtant, sa victoire est désormais impossible. Impossible oui. Des flots  parasites semblent s’inviter dans ma tête. Gambit. J'entend toutes les pensées de Gambit !

Elle a un plan, oui, un plan. Pourquoi parier si gros ? Un truc de dernière minute. Je ne suis pas tranquille. Me faire tomber avec 5 pièces ? Allons bon. Pourquoi ai–je peur ?

Fantôme la Blanche tend une main, pour saisir la branche droite de ses lunettes semi opaques. L’objet révèle un œil gauche aussi profond et parfait que le droit. Nulle blessure, nulle cicatrice ancienne ne déforme sa peau. Pourquoi avoir caché cet œil ?
Il y a un truc. Un truc. Gambit ? Tu penses trop fort. C’est en rapport avec ses lunettes. Ouais. Elle… les lunettes… Je sais ! Elle veut m’hypnotiser ! Mais je ne la regarderai pas. Jamais ! Je connais son plan, elle l'ignore !

 
Fantôme garde les yeux mi–clos, tâtonnants, sur le plateau de verre. Les pensées de Gambit m'imprègnent à nouveau :
 
Un piège, pour que je la regarde. Forcément. Oui mais comment ? Je dois trouver. Trouver. Comment elle compte me forcer à la regarder… Je regarde où d’habitude ? Mes pièces. Le plateau ! Je regarde forcément le plateau,  il est en verre ! Elle va fixer le plateau pour que ses yeux  se reflètent dessus… Je ne dois pas voir le plateau !  Je peux jouer en me l’imaginant, j’ai l’habitude ! Tu as perdu, Fantôme ! Je déjoue tes plans ! Je suis trop fort pour toi !
 

– Gambit ? Tu rêves ?
– Oui ?
L’interpellé a relevé la tête, pour répondre poliment à son interlocutrice. Il ne se rend compte que trop tard de sa stupide erreur, déjà il est aspiré par le regard pénétrant, plus attirant que les meilleurs romans d’aventures, plus addictif que le tabac, les drogues, plus… Gambit n’a ni la force, ni la volonté de résister. Le vortex invincible se laisse aspirer par les yeux de Fantôme, en s’abandonnant à la douce torpeur qui l’entraîne dans un monde doux, sûr et beau. Il ne cherche plus à lutter. Il se laisse porter.

Je vois le magicien noir s’effondrer, vaporisé en milliers de gouttelettes de fumée. Sans l’adversaire, mon plateau illusoire n’a plus lieu d’être et se dissout dans les brumes de mon esprit. Je retrouve nôtre café, ses lampes tamisées, son velours pourpre, Gambit tranquillement assis dans sa chaise. Les forumeurs ne semblent pas comprendre ce qui vient de se passer. Les regards errent, les paroles de Fantôme semblent distantes.
–   Gambit ? Tu n’entends que ma voix Gambit. C’est à ton tour de jouer.  Dégages ton roi Gambit. Il doit faire face à son destin.
Fantôme envoie tranquillement ses deux pions dans le camp adverse, d’où ils sont sacrés reine et tour. Puis elle referme son piège et la partie s’achève sur échec… et mat. Une victoire totale.

– Gambit, quand je dirais 3, tu te réveillera. 1…2 et 3 !

L'intéressé sursaute et regarde le plateau, comme éveillé d’un long rêve qui laisse un arrière goût de paradis perdu. Perdu. Dépouillé de son arrogance et de ses certitudes, il salue sa surprenante adversaire et avoue :

– Tu as mérité cette victoire.

– Oh, j’ai triché ! murmure Fantôme. A quoi bon un dîner aux chandelles quand le monde est à nous ? Garde ton invitation pour une personne chère, Gambit. Moi…

Elle replace ses curieuses lunettes sur son nez en m'adressant un clin d'oeil complice. Dès lors, j'ai su que nos chemins ne se sépareront jamais.


– Gambit ? Tu n’entends que ma voix Gambit. C’est à ton tour de jouer. Dégages ton roi Gambit. Il doit faire face à son destin.


Fantôme envoie tranquillement ses deux pions dans le camp adverse, d’où ils sont sacrés reine et tour. Puis elle referme son piège et la partie s’achève sur échec… et mat. Une victoire totale.


– Gambit, quand je dirais 3, tu te réveillera. 1…2 et 3 !


L'intéressé sursaute et regarde le plateau, comme éveillé d’un long rêve qui laisse un arrière goût de paradis perdu. Perdu. Dépouillé de son arrogance et de ses certitudes, il salue sa surprenante adversaire et avoue :


– Tu as mérité cette victoire.


– Oh, j’ai triché ! murmure Fantôme. A quoi bon un dîner aux chandelles quand le monde est à nous ? Garde ton invitation pour une personne chère, Gambit. Moi…


Elle replace ses curieuses lunettes sur son nez en m'adressant un clin d'oeil complice. Dès lors, j'ai su que nos chemins ne se sépareront jamais.