Samedi 30 avril, 9H35
[Cette nouvelle est un hommage au Joueur d'échecs de Stefan Zweig.Bonne lecture]
Hâte.
Je suis passager d’un Train Express Régional bariolé de graph’s, symphonie de couleurs flashys contrastant sous sa pellicule de saletés grisâtres. Le TER s'immobilise avec force grincements voie 21 de la gare de Hord. Hâte, dans moins d'une heure débutera cette marche en forêt que j'attends depuis des mois. Hâte, je maudis les immobiles machines métalliques qui goûtent et recrachent mon ticket, non sans y répandre leur bave bleuâtre datée du jour. Répugnant, mais pas autant que la station de métro, chargée d'un subtil mélange d'urine, de sueur et de métal chaud, ponctuée de senteurs chimiques citron ou lavande. Je plisse le nez, les yeux. J’affronte les dizaines d’affiches publicitaires défraîchies vantant la fraîcheur d’un déo ou le feu d’un resto. J’arpente les dédales de couloirs, les escaliers parsemés de vieux chewing-gums incrustés dans le béton, je fuis la chaleur mécanique de l'inhumanité.
Mauvais moment à passer. Contribuables entassés comme sardines en boite relâchés en jungle urbaine. Fauve parmi le troupeau, je me fraie un chemin à coups d'épaules, contre le flot de voyageurs en sens inverse, en écrasant quelques chaussures de cuir impeccablement cirées au passage.
Me voilà au point de rendez-vous. Je respire.
Sortie n°1 de la station d'Ibrevent. Senteurs de pins. Forêt. Cette rencontre, une « I.R.L » a été convenue voici des mois, sur un forum d'internautes. Au programme : marche en forêt entrecoupée de pauses café, et beaucoup, beaucoup de questions.
J'avance, je cherche. Nous ne connaissons que nos pseudonymes, et nos photos pour ceux qui l'ont postée dans le trombinoscope. L'administrateur du forum, Babel, fut sûrement le premier à arriver ! Premier à m'accueillir, il ne diffère en rien de l'image que je me faisais de lui : Grand, brun, cheveux à l'épaules, lunettes de geek, vêtu classe et décontracté, jean's noir et T-shirt blanc, avec l'adresse du forum au recto, son pseudo au verso.
- Salut Exod ! Me lance t'il gaiement. Tu m'excuseras de t'appeler par ton pseudo, je n’arrive pas à retenir tous nos prénoms. Sois le bienvenu ! Pas de problèmes de transport ?
- Aucun. Un dimanche sans manif’s, on en profite.
Il me serre la main, puis s'éloigne en coup de vent, murmurant un petit "excuse-moi". Une autre internaute vient d'arriver.
- Salut Yuna !
Echange de bises entre la plus jeune fille de la sortie, une blonde survoltée de 14 ans, et nôtre administrateur. Je fais rapidement le tour de la communauté pour imprimer les visages, et m’imprégner de cette chaleur humaine qui me fait défaut sur le vaste et parfois traître Internet.
Gambit est une célébrité bien au delà de nôtre forum.
Champion de France junior d'échecs il y a 4 ans, il est également spécialiste en sécurité réseaux et informaticien. Le type posé, sûr de lui, avec un je-ne-sais-quoi de calculateur dans le regard. Un esprit changeant, capable de passer du sérieux le plus absolu à la franche rigolade en un quart de seconde.
Jessie, notre maman africaine très bavarde, avec ses enfants, Eline et Joss, 13 et 10 ans. Sa fille est en fauteuil roulant. La pauvre, je ne savais pas...
Snail, nôtre cynique préféré.
Tazze, un modérateur hyper sévère, qui se révèle en fait un grand déconneur.
Je trouve amusant que l'on s'appelle tous par nos pseudonymes, incapables de retenir nos prénoms.
On échange bises, poignées de main, ragots... Je suis déçu. Elle n'est pas là. La seule personne dont j'ignore quasiment tout, celle dont la présence aujourd'hui éclipserait la terre entière. Fantôme.
Fantôme est un mythe. Jamais elle n'a utilisé de photo, d'avatar, ni d'image en signature sur notre forum. Elle n'est ni la plus bavarde, ni le membre le plus ancien, ni modératrice, ni affiliée aux projets importants de la communauté. Elle se contente d'écrire juste.
Chaque intervention de Fantôme est si exacte, si profonde, que je ne serais pas étonné qu'elle soit une Déesse. Elle semble capable de prévoir chaque événement des semaines à l'avance. Elle a deviné le scénario du dernier roman fantastique dont on parlait en section littérature bien avant qu'il ne soit publié. Elle a prévu les nouvelles lois du gouvernement, découvert l’identité d’un hacker triplement inscrit sur le forum (là où même Gambit a échoué) et anticipé les manifestations contre la réforme des retraites de fonctionnaires, qui nous paralysent depuis le début de la semaine.
Je l’imagine de haute taille, brune aux yeux verts, d’un certain âge, une telle clairvoyance ne pouvant émaner que d’une femme avec une grande expérience de la vie.
Capturer les infos qu’elle laisse filtrer sur sa personne a été pour moi un vrai jeu de piste. Je peux me tromper lourdement. On n’est même pas sûrs que Fantôme soit une femme. Je me base sur des pronoms échappés, des déductions indirectes, et mon intuition. La petite voix qui chuchote à l’oreille du jeune célibataire que je suis.
Babel lance « en route ! » à la cantonade. Je me retourne pour lui demander, le plus innocemment du monde :
- Tout le monde est là ? Même Fantôme ?
- Fantôme ? Là-bas, en train de discuter avec Jessie et son fils.
Chapitre suivant : Fantôme