Gambit
La chaleur ambiante commence à nous accabler, et le fils de Jessi a réclamé des toilettes. Aussi fait-on halte au premier café venu, dans l’intention de se rafraîchir autour d’une table. Par un curieux hasard, Gambit, l’ex champion régional d’échecs, a garé sa voiture à moins de cent mètres. Je suis à peine surpris qu’il sorte 5 minutes pour nous ramener son échiquier : De magnifiques figurines d’inspiration médiévale sur un plateau de verre reflétant les lampes tamisées. La dame blanche semble fée en lévitation sur un océan sans vagues. Gambit ouvre les hostilités en annonçant que pour nous, il va jouer gentiment.L’honneur de la première défaite revient à Jessi. Son armée blanche a plié en moins de 5 minutes sous les assauts mécaniques et répétés de Gambit. Il a prit un malin plaisir à tirer parti des erreurs d’une mère de famille novice... Pulvériser le record de la plus rapide victoire. Jouer gentiment, mon œil ! Il nargue. Se vante.
L’autosuffisance de Gambit et son habileté à canaliser tous les regards admiratifs m’exaspèrent. Alors qu’il accule le roi noir de nôtre administrateur, Babel, je demande à participer à la bataille suivante. Pour l’honneur du forum.
Chaque membre de ce forum est comme un frère ou une sœur de clan. Malgré nôtre éloignement physique, nous en savons très long sur les uns et les autres. J’ai réconforté Jessi alors qu’elle me confiait, effondrée, la tentative de suicide de son père. J’ai démystifié pour son fils, Joss, cette terrible épreuve que fut le passage en 6°. J’ai épaulé l’administrateur, partagé mes joies et mes peines avec la plupart des personnes présentes autour de nôtre table de café.
Parmi nous, je suis le seul à posséder de bonnes notions de jeu. Voilà 4 ans maintenant que je m'entraîne en ligne sur le réseau ludothéquaire de Paris. Bien qu’aucun de mes adversaires ne puisse avoir le niveau de Gambit, j’ai affronté des retraités désœuvrées, des mères de familles avec leur bébé sur les genoux, des étudiants en systémique ou des littéraires impulsifs tous les dimanches, et je m’en sors plutôt bien.
Gambit accepte mon invitation avec un large sourire. Prêt, je suis prêt à vendre chèrement les 16 peaux métalliques de mes blanches troupes. Face à Gambit, sur une chaise de velours pourpre, inspiration, je prends un premier pion. Expiration, je le po… se ?
Non !
Une main me retient ?
Fantôme.
- Exod, me dit-elle à voix basse, tu vas perdre.
Je tente de poursuivre mon geste, mais la poigne de Fantôme semble verrouillée autour de mon poignet. Incroyable qu’une femme si frêle ait tant de force. Je tente la négociation.
- Je le sais. Je veux me battre, fuir serait lâche...
- Je peux gagner. Laisse moi ta place, s’il te plaît.
Gambit suit l’échange avec une curiosité amusée. Une jolie révérence, puis il s’adresse à Fantôme :
- Mademoiselle, ce serait grand honneur pour moi d’accepter vôtre défi. J’ai suivi vos interventions forumesques avec vif intérêt et je ne doute pas que vous serez une passionnante adversaire !
- Vraiment ? répond l’intéressée. Dans ce cas monsieur Gambit, permettez moi d’adjoindre un prix à ce duel.
Une douzaine d’yeux ennuyés se teintent d’une lueur d’intérêt.
Fantôme parie sur sa victoire ?
Folie ! Mais... Que sait-on de cette femme douée d’étranges dons de prédiction ?
D’une boisson, les enchères montent à un resto, puis à de vrais billets bleus, décorés de vitraux.
Je tente de raisonner Fantôme une dernière fois, mais n’accroche que son œil droit. De plus près, il révéle d’incroyables nuances de brun, de roux et de vert. Je n’ai qu’une envie : m’y plonger, m’y noyer. Boire Fantôme comme Pégase a bu à sa fontaine. Une main sur l'épaule me fait reculer.Jessi.
- Exod, ça va ?
- Oui. Merci.
Plus que ma place, je viens d’abandonner toute ma confiance et une partie de mon cœur à Fantôme. Jessi me gratifie d’un clin d’œil complice. J’ouvre la page de garde d’un roman fantastique.
Le prix vient d’être fixé à un dîner au Bouquet’s payé par le perdant. Gambit, fidèle à lui-même, impénétrable, pose lentement ses pions, en caressant la peinture noire avec une tendresse digne du sein d’une femme. Il a pris la liberté de jouer en vantant ses exploits devant nous, cette fois, il ne laisse filtrer qu’un profond sérieux professionnel.
Fantôme saisit les pièces blanches et les eut toutes placées avant que Gambit n’achève son cérémonial pour les pions.
Quelques murmures de stupeur s’élèvent parmi nous, spectateurs impuissants. Dans l’armée de Fantôme, roi et reine, ainsi que cavaliers et fous, ont interverti leurs places.
Son rituel achevé, Gambit fait craquer ses phalanges et interpelle gentiment Fantôme sur son erreur, non sans la gratifier d’un sourire narquois teinté d’une absolue certitude de victoire.
- Oh, pardon ! Ma Déesse replace ses pièces comme convenu.
- Ma dernière partie remonte à l’âge de 10 ans, avec mon grand-père, poursuit-elle.
Gambit lui demande ses exigences particulières, mais Fantôme se contente de se frotter le menton en fixant le plateau d’un air songeur.
- Pas plus de 2 minutes pour jouer un coup. Règles traditionnelles. A moins que tu les ignores ?
- Je me souviens des déplacements, ne t’inquiète pas. Tu m’autorises à parler pendant la partie ?
- Si cela peut t’aider, bien sûr !
Silence. Le défi est lancé.
Chapitre suivant : Magicien noir