Scène 1
Le rideau se lève sur la salle du Café de Mar-sur-Mer.
Maurice, le patron du café est debout derrière son comptoir. C'est un homme d'une quarantaine d'années. Il est de taille moyenne, mince. Son visage est brun. Les traits sont réguliers. Il a des cheveux noirs gominés. Il porte une fine moustache.
Entre Ali un habitué du café. Grand de taille. Un visage innocent et sympathique. Il a des cheveux noirs bouclés. Il est en bras de chemise(blanche).
Scène 1. Ali, Maurice
Ali : Bonjour Patron !
Maurice :'Jour Ali. Un p'tit café comme d'hab' ?
Ali : Oui mais alors, un express rapide !
Maurice : ( Tout en préparant le café) Ali, un express est toujours rapide.
Ali :Je sais bien, Patron, mais entre tes mains l'express devient un tortillard.
Maurice : Hé ! Hé ! Tu fais du mauvais esprit de bon matin.
Ali : Je suis pressé.
Maurice : Tu es bien le seul à Mar-sur-Mer qui soit pressé. Où vas-tu ? Tu vas au stade ou tu vas jouer aux boules avec Zidane ?
Ali : Je vais nulle part mais si Zidane il t'entend il va t'envoyer quelque part.
Maurice : Ben quoi ? Je plaisantais. Alors, pourquoi qu' t'es pressé ?
Ali : Je suis pressé de boire mon café.
Maurice : C'est une bonne raison.
Ali : J'ai mal dormi.
Maurice : Je comprends pas qu'on puisse mal dormir au bord de la mer.
Ali : Tu appelles ça la mer ? C'est l'Atlantique.
Maurice : Elle est différente l'Atlantique, chez toi, en Algérie ?
Ali : Elle est plus calme.
Maurice : C'est vrai, j'oubliais ! C'est le Pacifique que vous avez là-bas. (Il pose la tasse de café sur le comptoir) Allez, tiens ! V'la ton express. Il est un peu en retard mais il est bon. J'ai dû faire chauffer la machine. Tu te pointes tous les matins à l'ouverture.
Ali : T’en fais pas. (Il boit)
Maurice : Mange un croissant, ils sont tout frais de chez la boulangère.
Ali : Merci tu es chic. Mais moi, le matin, avec le café, ya qu' la cigarette qui m' faut. (Il allume une "Gitane")
Maurice : Ah ! Tu me fais envie ! J'ai arrêté de fumer il y a six mois et ça me manque plusse que le pain.
Ali : Ouais. Cette saleté de cigarette, c'est dur de s'en passer. Pour le Ramadan, à Alger, ça me tuait de pas pouvoir fumer. Surtout qu' là-bas, les cigarettes elles sont bonnes. C'est pas de la paille comme ici avec tous ces filtres et tous ces tampons.
(Il finit son café)
Maurice : Je t'en fais un autre pour finir ta clope ?
Ali : Ouais.
Maurice : Dis-moi qué'que chose, Ali. J'ai remarqué que la p'tite Jeannette, elle a l'air de bien être à ton goût. Pas vrai ?
Ali : Ouais et alors ? Tu fais l'espion maint'nant ? Tu trouves que j'en ai pas assez avec les flics que le maire Pinson il a foutu dans la ville et qui me regardent avec suspicion ?
Maurice : Suspectation ! Suspectation c'est le mot correct.
Ali : Tu laisses rien passer ! Faut toujours que tu fasses étalage de ton éducation.
Maurice : C'est que quand on tient un mastroquet, on en entend des choses ! Alors forcément on apprend.
Ali : Bon. Allez ! Si tu veux. Suspectation. Mais toi aussi, souvent, tu comprends tout de travers.
Maurice : Ah oui ? Et quand ?
Ali : Ben, tiens ! L'autre jour qu'on regardait ici la télé et qu'un mec y disait que l'amour c'était le "don de soi ", tu as cru qu'il fallait donner de la soie pour faire l'amour. Hi, hi, hi !
Maurice : Ben quoi ? Les femmes, elles aiment la soie. C'est pas pour ça que je comprends tout de travers. Et toi, alors, qui utilises des grands mots inconnus qui n'existent pas comme "suspicion"…
Ali : Quoi qu'il en soit, pour en revenir au maire, vivement qu'on le balance aux nouvelles élections, le Pinson. Il a bien chanté sur not' dos, maint'nant qu'il aille danser.
Maurice : Jeannette n'est pas comme Pinson, elle, c'est plutôt la colombe.
Ali : (Sans vraie conviction dans la voix) Mam'selle Jeannette, elle est comme les autres. Elle en a rien à faire d'un Maghrébin ? J'suis pas un p'tit blondinet.
Maurice : Moi non plus. Et pourtant j' m'ennuie pas.
Ali : C'est pas la même chose… Toi tu as un café…, tu as une situation… Mais moi, j'ai une petite " alimentation " sur la place avec des rentrées qui sont plutôt des "sorties"… Et puis… et puis… je suis un…
Maurice : Si tu te réfères à ce que je crois que tu te réfères, là, je peux te dire que la p'tite n'est pas raciste.
Ali : Tout le monde il est raciste. Même Dieu il est raciste.
Maurice : Comment veux-tu que Dieu soit raciste ?
Ali : C’est Lui qui a inventé les races, non ?
Maurice : Bof ! C'est pas sûr. Je crois plutôt que c'est les races qui ont inventé Dieu.
Ali : Faut pas parler comme ça !
Maurice : Enfin, moi j' te dis que la p'tite Jeannette, elle est pas raciste et je me demande même si tu ne lui a pas tapé dans l'œil…
Ali : Allez ! Tais-toi !
Maurice : Pourquoi qu' tu lui parles pas ?
Ali : J'ai pas envie de me faire arrêter.
Maurice : C’que tu peux être coño ! Tiens ! Voilà ton café. C'est un express rapide çui-là.
Ali : Merci, mon frère.
Maurice : En parlant de frère, v'là la p'tite sœur qui s'amène. Elle est de bonne heure aujourd'hui.
Ali : (Effrayé) Alors j' me sauve ! Mon garçon il peut pas rester seul trop longtemps à la boutique.
Maurice : Mais non ! Attends. Finis ton café.
Jeannette fait son entrée. C'est une belle fille de trente-cinq ans. Pleine de santé et de force.
LES MÊMES, Jeannette
Jeannette : 'Jour Maurice ! ' Jour Ali ! Déjà là ?
Ali : Oui mademoiselle.
Maurice : (A voix basse) Il a mal dormi cette nuit. (Plus haut) J'vous sers un café crème ? (Elle hoche la tête pour acquiescer) Vous en faites une tête, mam'zelle Jeannette. Ça va pas fort ?
Jeannette : Je suis soucieuse.
Maurice : Vous avez des ennuis ?
Jeannette : Oui et non.
Maurice : Oui ou non ?
Jeannette : Oui et non. Oui, parce que ces ennuis sont sublimes, et non, parce que je ne sais pas si j'en serais digne.
Ali : Alors là, mademoiselle, je peux vous dire qu'on est toujours digne de ses ennuis.
Maurice : Et moi, j'ajoute que les ennuis ne sont jamais sublimes. Maintenant je vous conseille d'oublier tout. De boire votre petit " crème " et de redevenir comme avant : joyeuse et insouciante telle la blanche tourterelle.
Jeannette : Impossible. J'ai pris ma décision.
Maurice : C'est-à-dire ?
Jeannette : J'ai décidé de devenir mère.
Maurice : Ah ! C'est ça ? C'est faisable. Vous en avez déjà la rondeur et avec un bon régime vous arriverez à avoir celle de monsieur Pinson.
Jeannette : Je n'y ai pas encore travaillé.
Maurice : C'est vrai. Il vous faudra les voix pour devenir maire.
Jeannette : Mais dites donc ! J'ai mes voies naturelles comme toutes les femmes ! Et meilleures même !
Maurice : Je dis pas le contraire.
Ali : Je suis très heureux pour vous, mademoiselle. Si je peux vous aider…
Jeannette : Nous verrons ça plus tard. En ce moment je ne me sens pas très bien. J'ai mal aux pieds. J'ai faim et j'ai envie de vomir.
Ali : Les pieds c'est normal mais le reste me paraît bizarre.
Maurice : Pas moi. Quand je rentre chez moi j'ai faim mais dès que j'embrasse ma femme j'ai un mauvais goût dans la bouche. Allez savoir ! Mais dites-moi, mam'zelle Jeannette ! Une fille Maire dans Mar-sur-Mer ça va être rare.
Maurice :Mais il y en a partout dans le pays. Je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas l'être ici. Êtes-vous devenus chauvins ? Vous pensez qu'une fille ne peut pas se débrouiller toute seule ?
Ali : Non ! Pas moi ! Je n'veux pas qu'à cause d'un arabe vous soyez malheureuse… Après on dira que tous les arabes causent des ennuis.
Jeannette : Ne craignez rien, Ali.
Maurice : Enfin vous ne nous avez pas dit pourquoi vous voulez subitement devenir Maire.
Jeannette : Pour la joie.
Maurice : La joie. Oui. Mais il n'y a pas que ça. Cela va vous causer du travail, des tourments, des nuits sans sommeil des… je sais pas, moi… !
Jeannette : Je n'ai pas peur.
Maurice : Enfin, ne croyez-vous pas que M. Pinson risque d'être jaloux ?
Jeannette : Jaloux ?! Pourquoi le serait-il ? Je lui aurais donné la primeur mais il est trop vieux et trop bête.
Ali : (A voix basse) Vous avez raison.
Maurice : C'est vrai qu'il commence à se faire vieux mais il est toujours, du moins, jusqu'aux élections, un maire.
Jeannette : Et moi, je serai, tout de suite après les élections, une mère. Quel mal y a-t-il ? Il parle d'ouailles quand moi je parle d'enfant de la Patrie.
Ali : Un beau discours, ma parole !
Maurice : C'est de la folie.
Jeannette : Ali ! Voulez-vous être mon partenaire ? Mon adjoint ? Mon cheval de bataille ?
Ali : Mais ! je…
Jeannette : « Je… » quoi ? Je vous plais. Vous me plaisez. On peut faire route ensemble. Vivre un grand moment.
Maurice : J' t'ai dit que t'avais la barre avec cette fille ! Allez ! Laisse-toi faire. Je vote pour toi.
Ali : Je suis un arabe.
Jeannette : Vous êtes un homme.
Ali : Vous voulez un cheval.
Jeannette : On peut pas tout avoir dans la vie.
Ali : Je suis pauvre.
Jeannette : Je serai pleine à craquer.
Ali : Je n'ai pas de carte de travail…
Jeannette : Pas besoin de travail ! Que du plaisir.
Ali : Alors comme ça, ça va ! Je marche avec vous, mademoiselle.
Maurice : Bravo. Allez ! Ça s'arrose. Qu'est-ce que je vous sers ?
Ali : Merci. La prochaine fois. Il faut maint'nant que j'aille à la boutique voir ce qui s' passe !
Jeannette : Et moi, je dois aller me préparer. Me préparer pour ce grand événement. Je veux par cet acte historique, défendre les droits de la femme, de toutes les femmes. Elles n'auront plus désormais à marcher la tête basse. Elle n'auront plus désormais à dépendre d'un homme, d'un ami, d'un amant pour donner à manger à leur enfant. (Elle s'enflamme et déclame avec emphase au public) Acceptez-moi dans votre cœur ! Laissez-moi devenir la Fille Mère de Mar-sur-Mer et vous aurez réussi où notre Président de la République a échoué. Ma devise est la suivante : " Une fille mère vaut mieux qu'un fils de son père. "
Ali et Maurice applaudissent tandis que devant la porte du café des badauds se joignent à leur liesse. Ensuite Ali et Jeannette sortent. Apparaît M. Pinson, le maire de Mar-sur-Mer. Il fait face à la foule qui remplit la salle face au comptoir.
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