In cauda venenum
In cauda venenum Jacques Larance était archéologue. Depuis son plus jeune âge, la passion des ruines et des vieilles pierres l’habitait. Tout près de sa maison natale s’allongeait un pré dans lequel on trouvait fréquemment des débris de tuiles romaines, des tessons de poteries anciennes… Enfant, il avait alors peut-être dix ou douze ans, il trouva même une pièce de monnaie à l’effigie de Marc Aurèle !
Depuis ce moment, cette pièce ne le quitta jamais. C’était devenu une sorte de talisman. Et quand il fit ses études, lors d’examens difficiles, il lui semblait que la possession de ce disque de métal usé le protégeait et l’encourageait à persévérer. A donner le meilleur de lui-même. Il aimait à dire que son véritable maître était Marc Aurèle.
Tout naturellement, il se spécialisa dans l’antiquité gréco-romaine. Ce qui le passionnait le plus dans son métier, c’étaient les campagnes de fouilles sur les sites mêmes où avaient vécu les hommes dont il contribuait à retracer la vie et l’histoire.
Cependant, il savait bien qu’une découverte intéressante était rarement fortuite et que, pour quelques trouvailles exceptionnelles dues au hasard, il existait d’innombrables chantiers dans lesquels un labeur patient et le plus souvent ingrat permettait, petit à petit, de reconstituer réellement le puzzle de l’histoire ; et que quelques tessons, quelques inscriptions funéraires en apprenaient souvent beaucoup plus qu’un magnifique objet de musée.
Souvent, la lecture de vieux manuscrits ou le déchiffrage d’anciennes inscriptions étaient à l’origine de fouilles intéressantes et c’est ainsi qu’un jour, il fit la découverte, modeste en apparence, qui allait bouleverser sa vie, un peu comme la découverte des jarres et des sceaux portant le nom de Toutankhamon bouleversa le destin de Carter en 1915. On se souvient en effet, que c’est à partir de ces modestes inscriptions trouvées dans la Vallée des Rois que Carter se persuada que le tombeau de ce pharaon devait bel et bien exister. Il ne le découvrit que sept longues années plus tard ! Avec le retentissement mondial que l’on connaît et dont les ondes ne se sont pas encore complètement apaisées.
Jacques Larance, quant à lui, découvrit une inscription à moitié effacée sur une stèle d’origine étrusque mais qui avait été remaniée et gravée de nouveau, sorte de palimpseste de pierre qui révélait, autant qu’il pût le déterminer, l’existence d’une bibliothèque gravée dans la pierre et mise ainsi à l’abri des incendies. Bibliothèque minérale que Ptolémée XV aurait fait graver et aurait dissimulée quelque part au sud du Soudan, vers les sources du Nil… Enfin, c’est ce qu’il crut déchiffrer. Il n’était pas sûr de la localisation.
Ainsi, ce petit souverain d’une Egypte décadente et romanisée aurait voulu sauver la partie de la bibliothèque d’Alexandrie qui avait survécu au terrible incendie de 47 avant Jésus-Christ. Les fameux onze manuscrits, demeurés introuvables depuis lors, mais dont l’existence a été réaffirmée à plusieurs reprises par des auteurs aussi éminents que Zédore de Pamphilie, Pomponius Méla, Ivernian Bore, ou plus récemment, G.
Courtialis dont les travaux en la matière font référence. Ce petit souverain aurait ainsi donné au monde davantage que les plus grands empereurs.
Pourtant Jacques Larance ne voulait pas croire à l’existence de cette fabuleuse bibliothèque dont personne n’avait jamais entendu parler et qui, si elle avait réellement existé, devait être depuis longtemps détruite… Car le volume que cela devait représenter - une bibliothèque entière gravée dans la pierre ! - ne serait pas passé inaperçu au fil des siècles.
Néanmoins, comme il ne voulait rien laisser au hasard et au moins par acquis de conscience, il commença des recherches. Il essaya d’abord de compulser tous les catalogues existants : était-il fait mention quelque part de cette bibliothèque ? En vain. Il consulta ses confrères, voyagea beaucoup, remua beaucoup d’air sinon de terre… et ne trouva rien qui se rapportât à cette bibliothèque mythique. Il n’avait en définitive, en tout et pour tout, comme base de recherche que cette petite inscription grecque, peut-être œuvre d’un farceur antique, trouvée sur cette stèle au bord de la via Appia, dans les faubourgs de Rome, certainement l’œuvre d’un farceur.
Il allait arrêter ses recherches quand un de ses correspondants lui signala qu’en Irlande un homme parlait lui aussi d’une bibliothèque minérale. Immédiatement, il se rendit sur place et rencontra un vieil érudit spécialisé dans le déchiffrage des runes. Ce vieillard, qui travaillait seul, lui montra, non sans réticence, une inscription oghamique, donc celte, gravée dans une grotte et qui, d’après lui, signifiait qu’une bibliothèque de pierre se trouvait « au centre de l’extrémité de trois triangles ».
Il avait cherché vainement ce que pouvait signifier cette inscription, et lui aussi, pourtant un vieux sage, avait conclu à une vieille farce.
C’est alors que Jacques Larance se souvint que l’inscription grecque qu’il avait trouvée était gravée sur une stèle de forme triangulaire… tout comme les runes irlandaises étaient disposées, sur la paroi de la caverne, en triangle… Et, contrairement à son interlocuteur, il savait très bien que l’Irlande (la sauvage Hibernia des romains, si bien décrite au deuxième siècle avant Jésus-Christ par le géographe Ptolémée, tiens ! encore un Ptolémée !) était connue depuis la plus haute antiquité. Il pensa, sans en rien dire, qu’il avait découvert deux des trois triangles. Il lui restait à trouver le troisième ! Et aussi la signification de cette expression pour le moins bizarre : « au centre de l’extrémité… ».
Ragaillardi par cette découverte, il prit congé du vieil homme, sans mot dire, et se mit en quête du troisième triangle.
Bientôt toute sa vie ne fut plus occupée que par cette recherche. Il délaissait tous ses autres travaux dans l’espoir fou de réaliser la plus importante découverte archéologique de tous les temps. La bibliothèque de pierre !
Si les deux inscriptions, dont il était le seul à avoir connaissance, formaient un côté du triangle, alors le troisième triangle devait, logiquement, se trouver dans un rayon déterminé par la distance entre l’inscription irlandaise et l’inscription romaine. Il traça un cercle imaginaire, étudia tous les lieux possibles.
Il partit sur la base d’un triangle équilatéral. Il poursuivit dans d’autres directions. Toujours sans rien trouver. Rien, rien, rien. Il vieillissait, ses forces déclinaient. Il songea à transmettre son secret à un archéologue plus jeune pour que ses recherches soient poursuivies après sa mort qu’il devinait proche. Mais soit qu’il ne trouvât personne de confiance, soit qu’un reste d’orgueil et d’espoir lui fasse encore désirer la gloire de s’attribuer cette découverte, il ne communiqua rien à personne.
Un jour, il eut, dans son sommeil, une illumination : la stèle romaine citait le Soudan. Et si les trois triangles n’étaient pas les sommets d’un vaste triangle géographique, mais simplement trois points d’une ligne droite. Il suffisait de prolonger la ligne reliant la grotte irlandaise à la Via Appia, de la prolonger de la même longueur…et on tombait, si on se dirigeait vers le Nord-Ouest sur les glaces polaires. A l’évidence, ce n’était pas là qu’il fallait chercher. A moins que sous la banquise… Une sorte de fébrilité s’empara de Jacques Larance, devenu un très vieux fou ; si on prolongeait au Sud-Est, on arrivait… on arrivait pile sur les pyramides de Gizeh ! Cela ne pouvait être un hasard ! Quelle forme ont les pyramides ? Triangles. Combien sont-elles ? Trois. Quelle figure forment-elles ? Un triangle. Combien de pyramidions devant celle de Mykérinos ? Trois !
C’était là que se trouvait la bibliothèque de pierre. C’était là, en Egypte et pas au Soudan, que Ptolémée avait caché son œuvre. Le mystère des pyramides ? Foutaise. Le mystère de la bibliothèque de pierre. Et c’est lui, Jacques Larance qui l’avait trouvée !
Enfin trouvée, pas tout à fait. Pour l’instant, ce n’était qu’une construction de l’esprit. Mais il ne pouvait en être autrement. Il en était certain. Il lui restait donc à monter une expédition, à convaincre un mécène, à trouver son « Lord Carnavon ». Mais qui pouvait croire ce vieux fou de Jacques Larance aujourd’hui ?
Personne. Personne. Personne.
Il utilisa le reste de sa fortune, pas grand’chose, pour se payer un billet d’avion Paris-Le Caire. C’était bien là l’extrémité de la ligne formée par les trois triangles, celui d’Irlande, celui de la via Appia et, pour finir, celui des pyramides. Il lui restait juste à découvrir ce que représentait le centre de cette extrémité. Mais il ne disposait d’aucun moyen, d’aucune aide, d’aucune autorisation, d’aucun soutien. Epuisé, il mourut quelque temps après, devant la grande pyramide de Kheops, emportant avec lui ses découvertes.
Il tomba, frappé par un scorpion, et en s’affaissant, son corps heurta de la tête la face extérieure des pierres de la Grande Pyramide… ignorant que ces mêmes pierres portaient, gravés sur leur face intérieure, le texte des onze manuscrits d’Alexandrie !
Ptolémée, dernier pharaon à connaître le vrai secret de la grande Pyramide, avait, en son temps démonté, gravé, puis remonté la montagne triangulaire : le centre de l’extrémité des trois triangles. La bibliothèque de pierre est gravée au CENTRE de la grande pyramide. Cela, Jacques Larance ne l’a jamais su !
Les titres auxquels vous avez échappé :
- Géométriquement vôtre
- Le dernier mystère de la grande pyramide
- Merci Edgar
- Limites habituelles de la narratologie
- Faut pas pousser le bouchon trop loin
- Etc.