Sauveterre
Il ne s’attendait pas à un voyage aussi mouvementé, vraiment ! Les pneus du fourgon crevés, deux belles entailles à l’avant, et un autochtone, peu bavard, à l’œil goguenard, qui lui dit qu’il n’a pas le téléphone ni de véhicule tout en mâchonnant un mégot éteint dans le vacarme de brouteux bêlant. James Sardan ne se voit pas dormir dans ce hameau hostile. Le soleil est encore haut, quand il perce les nuages noirs tumultueux et instables de cette fin de mois d’avril.
Tout est allé si vite, depuis la mort de sa mère. Les obsèques, cette foule de cousins et d’amis inconnus, d’huiles fraîchement promues ministres et de députés locaux. Ce vieux monde français, ces racines qu’il n’a connues que 10 ans avant de partir pour les States, dans ce palace prés de Malibu, à deux pas de la cité administrative de la Sardan Petroleum.
SP lit–on sur les panneaux qui jalonnent les routes de la planète, annonçant la prochaine station service. La société qui domine le marché des agrocarburants c’est lui : James Sardan, et James, l’homme le plus riche du monde, est perdu dans un bled au milieu du causse de Sauveterre, portable nase et pneus crevés.
Qui peut lui en vouloir ? Dans ce plateau calcaire, labouré de vallons sinistres où se nichent deux ou trois maisons serrées aux toits de lauzes éboulés.
Ce vieux berger ? Mais pourquoi ? James n’a jamais foutu les pieds dans cette région de France, et sa physionomie est peu connue. James est un P.D.G. discret, peu enclin à étaler, sur les magazines, sa vie privée et ses signes extérieurs de richesse. Alors, pourquoi la veille, une vieille boulangère de Séverac le château l’avait dévisagé ainsi ? Paranoïa, sans doute, d’un type qui part avec son sac à dos sur le bord d’une route déserte, en observant le nuage qui va le rincer.
Il s’en voulait d’avoir plongé dans le passé de sa famille, au fond de ce grenier poussiéreux qui lui arrachait des éternuements à chaque malle refermée. Des vieilles fringues, de vieux draps brodés SL, les initiales de sa grand–mère paternelle Sardan Laurence, que sa mère avait gardée jusqu’à sa mort.
Il y avait des photos, des tonnes de photos, des noirs et blancs essentiellement ou sépia, des gueules inconnues, fringuées classe, posant classe, beaucoup de photos de son père enfant, et de sa grand mère, mais jamais aucune de son grand père. Beaucoup de photos découpées au raz de sa grand–mère. Dans le vide de cette amputation, le spectre d’Émile Sardan fondateur de la Pétroleum, dansait dans l’imagination de James. Il ne connaissait de lui que son écriture, et sa signature, qu’il avait pu voir dans quelques archives de la société, mais de portraits aucun.
Sa biographie: née le 18 AOÛT 1918 à paris, décédé dramatiquement, au large de la Corse, le 8 mai 1968 après une chute dans son yoat . Les forages en Algérie, la fortune qui s'en suivit, c'était à peu près tout, mais pas un mot de la part de son père lorsqu'il était enfant, ni même de sa grand–mère paternelle qu’il voyait, parfois, quand il retournait voir sa mère, retiré en France. Bref depuis qu’il était le seul maître à bord de la SP .
De sa farfouille dans le grenier, il retira un bon rhume allergique, la photo d’une étrange et belle jeune femme, où, à son dos, l'on pouvait lire : Octavia pour la vie, signé Émile Sardan.
Un morceau d’une vieille carte d’état–major avec encore le nom d’Octavia écrit de la main de son grand–père et un point mystérieux sur un village dont le nom était mal lisible.
En sortant du grenier, James eut le sentiment qu’un secret de famille planait sur ce grand père.
Il marche à présent, sur une petite route déserte, où doivent passer deux véhicules par jour, un vent frisquet le saisit, puis insensiblement un crachin glacial pulvérise l’atmosphère. Il presse le pas. Soudain une voiture arrive face à lui, il pense sa délivrance proche. Elle ralentit et s’immobilise en même temps qu’il presse le pas vers elle. Elle démarre en trombe et le frôle sans s'arrêter, il tombe dans le fossé. Le voilà trempé et épouvanté, on a essayé de le renverser, cela ne fait pas l’ombre d’un doute.
Mais Bon Dieu! pourquoi ? se dit–il.
Qui peut me connaître et m’en vouloir au fin fond de ce causse, où je n’ai jamais mis les pieds ?
Il était allé interroger son demi–frère, Pierre, de 10 ans son aîné, il avait 20 ans à la mort d’Émile, peut–être avait–il entendu un mot à son sujet, malgré l’omerta familiale. En effet, un souvenir venu de la grande tante Cécile, émergea de la mémoire du grand frère. La sœur d’Émile, institutrice célibataire, ne craignait pas de boire du vin et fumer beaucoup. À la mort d’Émile, elle se fit rare, voire indésirable. Pierre avait pourtant le souvenir d’un repas de famille, où, un peu éméchée, elle avait jeté un froid en criant :
Vous me faites bien rire, vous savez bien qu’Émile n’a pas quitté le Rec out, par goût de l’aventure ! Mais parce qu'il n’y avait plus rien à manger sur le causse. C’est la misère qui l’a poussé à quitter son village pour L'Algérie !
Que venait faire ce rec out sur le causse? Quel lieu aux consonances anglo–saxon se trouvait là?
C’est cette phrase volée au souvenir de Pierre, qui a conduit James sur cette route sinistre d’un causse aveyronnais, après avoir sillonné les autres causses cévenols à la recherche d’indices.À présent le seul indice qui se fait jour est la subite hostilité de certains habitants du pays.
D’énormes flocons humides, comme seule une fin de mois d’avril sait en fabriquer, s’abattent sur le vallon où il marche, les sens aux aguets, dans un brouillard à couper au couteau.
Venu d'une trouée dans le rideau noir des nuages, un rayon de soleil vient inonder à son tour le paysage. La lumière l'éblouit en se projetant sur les flaques qui tapissent la chaussée.
Soudain un martellement lointain se fait entendre, un troupeau de moutons qu'un berger triomphant pilote, aidé de ses chiens, jaillit d'un virage. James ébauche un bonjour timide, toujours dans la crainte de nouvelles représailles, mais le jeune gardien du troupeau lui répond avec un grand sourire. Voilà qui le rassure, tout le causse ne s'est pas ligué contre moi, pense–t–il.
À l'arrière du troupeau une voiture vient s'immobiliser, puis progresse lentement. Arrivée à auteur de James, la vitre s'ouvre et un beau visage de femme apparaît. L'aspect du randonneur doit lui paraître pitoyable pour qu'elle ose s'enquérir de son état. James, lui, n'en revient pas d'autant d'attention après tant d'attentats. Il lui demande son chemin. Il apprend ainsi que le prochain village est à 20 km. Probablement touchée par son désappointement, la femme lui propose de l'accompagner en faisant demi–tour. Là, James, reprend foi en l'âme caussenarde et à son hospitalité.
Il monte dans la voiture, une AUDI qui en dit déjà long sur le statut social de sa guide.C'est une belle femme, en vérité, cheveux courts, mince sous un sweat sport et un jean serré, des tennis blancs. Quelques ridules aux yeux, et quelques taches sur les mains trahissent un age qui doit approcher la soixantaine ou la dépasser. Son parfum transporte James, son charme n’envie rien aux pétulantes femmes de trente ans qui courent dans les couloirs de la SP. Sa voix est restée juvénile.
Chemin faisant, il lui raconte ses mésaventures, elle se tourne souvent vers lui avec un regard insistant, et sincèrement peiné par le récit de sa randonnée, parfois avec un air mélancolique. Sa voix se voile, par moment, semblant réprimer un sanglot, mais, peut–être, est–ce sa façon de manifester son empathie. Elle lui propose de l'accompagner chez elle, pour faire sécher ses vêtements et prendre une bonne douche. James est étonné de la confiance que lui porte, cette belle femme, lui le randonneur solitaire, mal rasé et trempé.
–Vous verrez, le Recou est un village charmant !
Si le Recou est aussi charmant qu'elle ... , pense–t–il, je veux bien y poser mon sac à dos quelques jours.
Bizarrement, il se sent attiré par cette femme de probablement plus d'une décennie son aînée, elle ne lui paraît pas étrangère, il a le sentiment de l'avoir déjà vu, d'avoir déjà entendu sa voix, et humer son parfum.
Elle habite une maison cossue, et isolée, au–dessus du village. Elle a croisé deux villageois, qui l'ont dévisagé et qu'elle n'a pas salués.
Elle installe James au rez de chaussé dans un gîte indépendant avec cuisine et salle de bain. Il y a un peignoir d'homme et des pantoufles, juste à sa taille, et même des habits de rechanges qui lui vont à merveille. Quelques minutes plus tard, il peut rejoindre son hôtesse dans un état plus présentable.
Dans le salon, au premier, une grande cheminée crépite, l'hotesse est assise à côté. Absorbée par ses pensées, elle n'a pas entendu James, elle sursaute à sa vue. Ses yeux s'embrument.
Dans le salon, au premier, une grande cheminée crépite, l'hotesse est assise à côté. Absorbée par ses pensées, elle n'a pas entendu James, elle sursaute à sa vue. Ses yeux s'embrument.
La soirée se déroule doucement à la lueur du feu, à la chaleur de l'âtre. Ils mangent sur la table basse, posée tout près des braises, où elle a enfoui quelques pommes de terre habillées de papier aluminium. Ils parlent de tout et de rien, James n’a pas avoué le motif de sa venue sur le causse, elle ne lui pose pas de question. Elle vit seule dans le village depuis le décès de son compagnon, il y a 10 ans. Elle se prénomme Tiphaine. Elle et lui laissent planer un voile sur leur vie.
Une atmosphère mélancolique règne dans le salon ou seule la cheminée apporte la lumière. Dans ce clair obscur, le visage triste et pale de Tiphaine se détache. Mais, son regard s'illumine quand il croise celui de James. Lui, quand sa main ou son genou l'effleure accidentellement, sent curieusement des frissons. Ces effleurements se font insensiblement plus fréquents, chacun d'eux semble les provoquer. James refoule un désir qui l'envahit, le désir de la serrer contre lui, le désir de la faire rire, de la faire jouir, d'extirper la mélancolie de son corps. Jamais il n'a ressenti cela, jamais il n'a désiré une femme ainsi, jamais il n'a embrassé une femme beaucoup plus agée que lui. C'est pourtant ce qu'il va faire. C'est précisément ce qu 'elle attendait. Il ne parle pas , il se laisse guider par son désir, elle semble anticiper ses pulsions. Sa peau n'est pas celle d'une jeune femme, ses seins ne sont plus ceux de ses 20 ans, et pourtant il aime ce corps, il aime ses formes, sa plastique juste moins tendu, sa peau juste assez souple, pour aimer la sillonner avec ses doigts, doucement. Il sait où il la fera se cambrer d'aise, elle sait ce qu'il lui arrachera un râle. La danse de leur corps reptile, sur le tapis prés de la cheminée, semble réglée par un chorégraphe invisible. Il sait ce qu'elle attend, elle fait ce qu'il aime. Mais la mélancolie est toujours là, ils font l'amour gravement, en silence mais paradoxalement avec une infinie volupté. Leur râle de bonheur accompagne la dernière flammèche de la dernière bûche, le sommeil les saisit.
James est réveillé par le froid, la maigre couverture et la mort des dernières braises dans un lit de cendre, ont eu raison de son rêve. Il revoyait sa grand–tante éméchée criant:
— Le rec out! Le rec out! Devant son grand–père livide, qui murmurait :
— Non Le Recou ma chère soeur.
La dernière image de ce songe, les dernières paroles de son grand–père, lui laissent un sentiment d'étrangeté, puis une évidence le saisit.
Le Recou et non le REC OUT comme l'avait entendu son frère. C'est bien cela qui est écrit sur le morceau de carte d'état–major, et le point sur la carte est bien l'emplacement de la maison de Tiphaine. Il se lève, il appelle son hôtesse en vain. La pièce est obscure, il ouvre une fenêtre, un air glacial le transit. Il observe le salon, peuplé d'objets hétéroclites, plus ou moins bien rangés, couverts de poussières comme abandonnés. Il soulève un cadre machinalement, essuie la poussière et révèle doucement, le visage de Tiphaine puis, collé contre sa joue, son propre visage. Il lâche le cadre effrayé. Pour la première fois de sa vie il touche au surnaturel. D'autre cadre avec son portrait seul ou en couple avec Tiphaine, trône sur différent meuble. Sur le dernier, découvert, est écrit au feutres sous le portrait de son hôtesse : Octavia mon amour. Il détaille un peu plus la photo, Octavia doit avoir une vingtaine d'années, mais les traits son bien ceux de sa compagne de la nuit, pas de doute. En revanche, Il ne se souvient pas d'avoir porté une telle chemise à fleurs. Et si...
Il enfile à la hâte ses fringues sèches, parcours la maison, sans retrouver Tiphaine.
Il sort et descend dans le village, croisant quelques autochtones, dont certains font un signe de croix à sa vue, surtout les plus âgés. Il arrive enfin devant l'église, le cimetière l'entoure, il ouvre la grille parcours l'allée principale.
Au fond, dans un angle mort, une femme en noir est accroupie devant une tombe. James s'approche doucement, il n'a pas de mal à reconnaître la fine silhouette de Tiphaine, elle pleure tout en murmurant :
— Pardon Émile ! Je te demande pardon.
James reste derrière elle, puis s'accroupit à côté d'elle. Elle se retourne vers lui honteuse puis fixe la pierre tombale où est gravé Émile Sardan.
— Tu lui ressembles tant ! Tu es son sosie parfait, comprends–tu ?
Ils s'enlacent tendrement.
Chapitre suivant : Epilogue