1.Premiers symptomes
Paul s'égarait à nouveau dans des rêves absurdes. Cette fois il s'était envolé au rythme des gouttes de pluie qui martelaient inlassablement le dôme de verre de sa maison.
C'était la troisième fois depuis le début de la semaine qu'il se déconnectait de son unité vitale.
Il pensa tout d'abord à un virus contracté lors de ses déplacements sur les planètes sœurs.
Mais l'ordi-médical n'avait rien détecté d'anormal. Il lui avait juste prescrit un léger euphorisant, que d’ailleurs, sans trop savoir pourquoi il n’avait pas pris.
Il observait le ciel enserrant dans sa voûte de plomb, les hautes sphères de verre de la cité.
La pluie venait de cesser et les nuages effilaient leurs grosses masses grises en minces écharpes blanches puis translucides et soudain le ciel s'illumina.
Paul ne se souvenait pas d'avoir vu un spectacle aussi beau, peut-être dans l'espace, noyé dans les myriades d'étoiles, mais c'était différent. Là, tout son être se dissolvait dans ces couleurs étranges, inconnues qui doraient l'horizon métallique.
Il appela sa femme :
- Mira, viens voir le ciel .C’est extraordinaire!
La jeune femme qui s'était avancée, observa le ciel gris et morne, puis elle dévisagea son mari en fronçant ses minces sourcils bruns.
- C'est gris ! Comme d'habitude
- Mais Mira, tu ne vois pas là- bas, les couleurs, l'arc-en-ciel d'or et... …. Paul stoppa net son envolée lyrique. Puis il ferma les yeux, les rouvrit lentement et regarda à nouveau le ciel. Il avait repris la teinte de la limaille de fer.
- Tu te sens bien, Paul? Demanda prudemment Mira en lui effleurant la main.
Celui-ci haussa les épaules et répondit d’un sourire triste :
- Je sors.
- Où vas-tu, Paul ?
- A la base, je dois rendre mon rapport sur la planète Terra 2.
- Mais enfin, dit-elle en baissant la voix, c’est jour de repos obligatoire pour la reconnection mensuelle. Et l’inquiétude jeta une ombre fugace dans ses jolies prunelles violines.
Paul prit son blouson et s'enfuit presque par le sas de sortie, pour s'enfoncer dans la brume qui noyait la cité. Instinctivement il remonta son col de fourrure et fourra les mains profondément dans ses poches.
Il aspira de grandes goulées d'air humide. Il se sentait mieux à présent. Il aimait marcher au hasard des immenses avenues sans âme. La ville semblait oubliée des hommes, la plupart d’entre eux devaient se trouver branchés à l’unité vitale dans leur petit cocon ionisé.
Tout en vagabondant au hasard de son humeur, Paul se mit à contempler la chaussée qui offrait d'infinies figures rectilignes scintillantes de rosée. La pluie avait laissé sur le bitume noir de larges flaques d'eau. Elles lui renvoyaient le reflet troublé de sa haute et svelte silhouette.
Il s'arrêta devant l'une de ces petites mares aux contours irréguliers et envoya un léger coup de pied. La surface de l'eau frissonna et son image se fragmenta dans un clapotis boueux. Amusé, il recommença encore et encore et pris d'une subite euphorie, il sauta à pieds joints dans toutes les flaques en riant aux éclats. Ses pantalons furent rapidement recouverts d'une pellicule de limon noirâtre mais il ne s'en souciait pas. Il ressentait une allégresse qu'il n'avait jamais connue. Son rire résonnait dans la brume et il ne regardait rien d'autres que ses pieds dans les flaques, mais quand il leva la tête, il s'aperçut que des dizaines de personnes formaient un cercle autour de lui, immobiles, muettes, elles le regardaient jouer avec désapprobation.
Une sirène hurla dans le brouillard. La Sécurité Sanitaire ! pensa Paul affolé, et il se mit à courir, bousculant les ombres noires qui l'observaient .Il devait se cacher sinon il serait arrêté pour trouble de l'ordre public.
Paul obliqua rapidement dans une ruelle de la zone NC - non conforme- autrement dit zone à détruire - et alla s’abriter sous une alcôve de pierres, vestiges des temps passés que le gouvernement s’appliquait à détruire pour les remplacer par des matériaux plus adaptés aux temps nouveaux.
Sous le porche délabré, bien à l'abri des regards indiscrets, il savourait cette délicieuse sensation d'avoir fait une «bêtise». Il était ravi, délicieusement ravi de son forfait.
Au loin, il entrevit le véhicule de la Sanitaire arriver en trombe. Les badauds se dispersèrent rapidement, personne n’aimait se colleter aux androïdes blancs de l'Ordre Sanitaire. Le fourgon noir repartit sans chercher plus loin, la Sécurité ne s'aventurait guère dans ces ruelles mal famées.
Quand l’agitation sembla se calmer, Paul reprit ses esprits et décida de retourner chez lui. Il ne pouvait rester plus longtemps dehors. La situation lui échappait.
Il rentra hors d'haleine, et alla s'enfermer dans sa chambre.
Il s'allongea dans sa couche étroite et ferma ses grands yeux noirs. Sa respiration s'apaisa. Il attendait, il savait que des images allaient l'envahir. Son corps vibrait, sa tête s'alourdissait. Il fut happé dans un tourbillon bleu, puis des paysages magnifiques défilèrent. Des champs de fleurs, de blés dorés, des odeurs même, portées par un souffle léger depuis les collines alentours chatouillaient délicatement ses narines et, soudain, surgit cette petite silhouette, toujours la même depuis des jours. Une silhouette agile, qui gambadait, sautait, grimpait aux arbres et qui parfois stoppait sa course au milieu d'un champs et semblait lui dire :
- Viens, Paul, viens jouer avec moi. Et la silhouette repartait en riant, d'un rire plein de bonheur, d'insouciance.
Le jeune homme se réveilla en sueurs. Qui était ce personnage? Il le saurait bientôt. Cette fois, avant de s'endormir il avait branché sur ses tempes son rythmo-rêve. Il avait tout enregistré.
Chapitre suivant : 2.L'ordi-médical