Les clochards infernaux
Les clochards infernaux, conte de Noël écrit à la mémoire de Jack Kerouac.Le monde nous avait oubliés, clochards parmi les clochards, et le monde festoyait cette nuit-là. Noël. Oh ! C’était il y a cinq ou six ans, et depuis d’autres joies sont advenues.
Mais je me souviendrai de cette nuit longtemps encore : nous entendions faire une action d’éclat. Disons plus simplement : prendre du bon temps. Une revanche sur les fêtards du monde entier.
Vincent disait : « Le moment est venu pour nous de réaliser enfin l’accord profond en nous-mêmes de l’action et de la pensée, et pour cela il faut mettre en œuvre un projet formidable qui fera changer le cours de la vie pour nous deux et amusera les conversations dans les chaumières. »
C’était le genre de discours farfelu qu’il tenait. Puis il ajoutait : « Maintenant, sortons dans la nuit de la ville et voyons ensemble les bonnes choses que nous pouvons faire ensemble. »
Ce soir-là, nous enfilâmes donc nos pardessus miteux et je pris une bouteille de vin qui me restait, pour la route. Et nous voilà bientôt dans la rue, échafaudant mille entreprises loufoques…
Comme nous passions devant un chantier, Vincent tomba en arrêt devant un énorme bulldozer.
« Regarde, mon vieux, la puissance fantastique de ce tas de ferraille. Imagine un peu le conducteur au volant de cet engin : il peut renverser des montagnes sans autre effort que de peser sur des manettes ! C’est tout à fait ce qu’il nous faut pour assouvir notre sentiment de déréliction en ces heures follement splendides de Noël. »
Il employait parfois des mots sans en connaître parfaitement le sens mais ils sonnaient étrangement justes dans sa bouche, et j’étais un peu effrayé par l’idée qui germait dans le cerveau enfiévré de mon ami. Dans quelle histoire impossible allait-il encore me jeter ? Je lui fis remarquer à tout hasard que nous ne savions pas piloter une telle machine. Il balaya l’objection en me répliquant : « Sache, mon camarade, que j’ai travaillé tout un été dans ma jeunesse comme conducteur de bull, et d’ailleurs il n’y a rien de plus facile. Je te prierai donc d’être un peu moins sceptique en ce qui concerne nos possibilités de conduire un tel engin, et même moins sceptique en général. »
Je n’avais plus rien à dire. Et nous voilà donc juchés sur ce monstre de bulldozer, parcourant les rues noires de la ville le soir de Noël. Jamais loufoquerie ne fut aussi loufoque que ce spectacle. Vincent tenait à peu près ce langage : « Regarde, mon vieux camarade, regarde, autrefois les gens avaient des baguettes magiques ou des génies pour accomplir toutes sortes de choses magnifiques, et maintenant, on se sert de ces admirables mécaniques pour bâtir d’affreux et éphémères buildings. En 1789, il a fallu des centaines de personnes, bien culottées d’ailleurs, pour venir à bout de la Bastille, alors qu’aujourd’hui, nous pouvons démolir la prison de la ville en cinq minutes à l’aide de cet instrument magique, du moment qu’il est entre les mains des rois mages inspirés que nous sommes ce soir. »
C’était bien la première fois que j’étais un roi mage inspiré, mais j’étais de plus en plus excité en écoutant les discours de Vincent.
Nous nous dirigeâmes donc vers la prison avec notre engin cahotant. Les rues étaient désertes ; une légère brume verte donnait un air fantomatique à la ville.
Arrivé devant l’infâme bâtisse, Vincent prit du recul et fonça sur la porte de la prison avec toute la vitesse dont le bull était capable tandis que je me cramponnais sur le siège. Je vis alors la porte et tout un pan de mur s’effondrer en silence et comme dans un ralenti de cinéma. C’était vraiment un instant magique ! Quelques secondes plus tard, nous parvint le bruit extraordinaire de cet écroulement ; un bruit pareil au cri de tous les prisonniers de la terre, montant du fond de leur geôle. Vincent faisait ronfler le moteur pour se dégager de cet enchevêtrement de poutres et de pierres.
Très vite, les gardiens s’agitèrent en tous sens, puis nous prirent en chasse, tout en s’époumonant en invectives diverses. Alors Vincent brûla un feu rouge, mais les gardiens, tout noirs dans leurs uniformes, n’osèrent violer ainsi le symbole de la loi et de l’ordre d’un grand pays civilisé. Ce fut pour eux un réflexe naturel, presque inné, une question-réponse, une évidence, un fait allant de soi, que de s’arrêter au carrefour et d’attendre que la machine tricolore veuille bien leur les inviter à passer en passant elle-même au vert…
Evidemment, nous avions mis ces quelques secondes de répit à contribution pour disparaître dans une petite rue, puis, toujours sur son bulldozer magique, Vincent me déclara : « J’ai soif. »
Je lui tendis la bouteille de vin et ce n’est qu’après en avoir bu une large rasade qu’il descendit et alla tranquillement se promener dans la nuit…