In Libro Veritas

Trames étranges. 2. La noce

Par Francine Ségeste

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Table des matières
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La noce


La rumeur de la noce tambourinait, elle semblait monter de partout. On lui disait que c'était sa noce et elle secouait encore la tête. Marysa venait d'arriver dans la grande cour et se laissait traîner entre deux chaînes vivantes : ses compagnes, aux joues rougies par l'excitation, qui lui criaient d'obscènes encouragements tout en dansant sur place. Voilà qu’elle avait quitté pour toujours, et sans un regard en arrière, la grande maison noire de son enfance. Désormais la mère ne la connaissait plus. « Conduis-toi bien », avaient été ses derniers mots. Jusqu'au soir, elle allait devoir se tenir immobile, dans l'amoncellement du tulle et des perles, sous les vergers de confettis. Immobile, la peau fardée et la langue sèche. Comme une tour dressée pour la noce, imprenable jusqu'au soir.

    Marysa regardait les hommes qui commençaient à tourner autour d'elle, visages tapis sous leurs chapeaux à larges bords. Tourner comme devant les bestiaux, les jours d'enchères et de grande foire. Et elle, les yeux baissés, sous ses longs cils, elle essayait de deviner lequel l'aurait. Lequel la jetterait bas, quittant le fard et les masques au seuil d'un grand silence...

    Immobile dans la tuyauterie de dentelle, le visage rougi, les yeux brillants de larmes, elle essayait de deviner à qui, de tous ces hommes avides et brutaux, elle serait vendue. Elle imaginait, à partir de bribes aperçues à la dérobée, les mains de l'un, les dents d'un autre... Se souvenait de ce qu'elle avait entendu, les soirs de fête dans les granges, rires, coups, caresses, ou halètements. Et pire encore, les souliers noirs et légers des danseurs, les cravaches, les lassos, tout cela déferlant dans une sarabande éhontée, les morsures, les crachats peut-être. Mais pas les visages bien sûr, cachés sous l'aile des chapeaux. Les hommes, les hommes, rudes, impatients, prêts à s'abattre comme un vol de corbeaux. Et, les tenant à distance, faisant un rempart provisoire autour de la fiancée, les femmes : secrètes, elles aussi, sous leurs mantilles et leurs jupes empesées qui bruissaient comme de la cellophane. Leurs voix sûres glapissaient plus fort que les accordéons, faisant se retourner les mâles.

    Un homme soudain s'échappa, voulant toucher la robe immaculée. C'était le fou, celui qu'on tenait à l'écart et qu'on chassait du village les jours de fête. Comme, jeté à ses genoux, il avait levé vers elle son visage, Marysa eut le temps d'apercevoir ses yeux, deux vagues grises inquiètes, désespérées. N'avait-elle pas déjà connu ailleurs cette insistance, ce désir insoutenable ? Un rêve, ou un mauvais souvenir d'enfance, voulait remonter en elle, précis, intense, mais ne le pouvait pas. Elle se penchait, muette, émue, prête à le relever. Mais, après avoir baisé la robe, le fou entrouvrit brutalement sa chemise. Marysa en vit gicler du sang. Et elle cria.

    Tous s'étaient déjà rués sur lui. Renversé à terre, il hurlait : « Je me suis tailladé pour elle. Aucun de vous ne l'aime comme je l'aime! » Indignés, les hommes l'emmenèrent à l'écart et le fustigèrent jusqu'au soir. Tout le temps que dura ce châtiment, les femmes s'agglutinèrent autour de Marysa, lui prodiguant des caresses, des confitures, et secouant le pollen qui continuait de l'enrober. Il fallait à tout prix qu'elle oublie cet incident ! Qu'elle ne pense ni à l'amour ni à la mort. Prêter attention à de si funestes présages la perdrait à jamais. Peut-être avaient-elles déjà deviné, ces vieilles espionnes, que l'esprit de Marysa venait de chavirer ?

    Sa voisine le savait bien, qui ne la quittait pas des yeux. Refusant le costume noir et la mantille, Saanar avait revêtu une insolente robe rouge ornée de fleurs géantes. À vingt lieues à la ronde, on la connaissait pour sa vie scandaleuse. Parée pour cette mise à mort, belle comme une insensée, elle allait et venait dans la cour, traçant une ronde perpétuelle autour de l'assemblée, tandis qu'une odeur folle s'échappait de ses seins, de ses aisselles.

***
    Quand le soir vint, les hommes refluèrent dans la cour qui devenait de plus en plus rose de pollen et embuée. On lâcha les taureaux et les concurrents commencèrent à les affronter. Postée sur le balcon de pierre, la nuque raidie de terreur, Marysa les voyait passer montés sur leurs chevaux vertigineux qui émergeaient de la poussière, comme enfourchant des troncs et dévalant des torrents. Sans un cri, tous les muscles bandés, ils se ruaient sur les fauves, les fuyaient, les harcelaient. Quand les pieux s'enfonçaient dans la chair, faisant couler des torrents de sang, Marysa se mordait les lèvres pour ne pas crier. Parfois, une corne éventrait au passage un cheval. Hennissant, dressé dans un ressac d'horreur, l'animal semblait saluer, de ses sabots battant l'air, la tour blême qui vacillait à l'extrémité de la cour.

    L'heure approchait. À chaque taureau tué, les rivaux se comptaient. On commençait à dire que le plus jeune allait remporter la victoire. Déjà les femmes accouraient avec des vases remplis d'eau et de fleurs d'oranger, pour laver la fiancée. On l'entraîna loin des regards dans la cour intérieure, et là, nue comme une lune, entourée du rideau des mantilles, frissonnant encore du râle des taureaux et des hennissements, elle se laissa laver et embaumer, éblouie une dernière fois par la vue de son corps virginal.

    Puis, comme les femmes allaient chercher les deux coupes de lait, ainsi que les anneaux de bronze qu'on devait passer autour de ses poignets et de ses chevilles, elle attendit, tremblante dans la poussière, sans penser à la suite. Le sentiment d'une misère indicible lui était tombé dessus à l'improviste. Maintenant que son visage était débarrassé de la carapace de fards et de sueur, les larmes trouvaient mieux leur chemin, elles descendaient en chatouillant ses joues, descendaient comme un fleuve intarissable.

    Derrière ce rideau de brume, le village était loin. Marysa se trouvait perdue dans une étendue couverte d'eaux tumultueuses, où dérivaient, pattes en l'air et ventres gonflés comme des outres, des théories de taureaux tués. Elle aussi dérivait, blanche sur une barque trouée, laissant la foule enfiévrée loin derrière elle sur les rives. Une longue, une si longue absence qu'elle n'en reviendrait pas.

    Sa voisine, qui était aussi sa cousine, en profita pour enlever prestement sa robe rouge de prostituée. Son torse nu, une jambe, une autre jambe s'échappèrent soudain du tissu flamboyant. Elle s'éclaboussa de l'eau lustrale destinée à la fiancée, riant et secouant sur ses fortes épaules une fourrure de cheveux sombres. Puis en toute hâte elle revêtit la robe de guipure et de tulle qui, lavée à grande eau, avait séché dans le vent. Personne ne s'en aperçut, tant les deux femmes se ressemblaient. Même stature, haute, un peu lourde comme chez toutes les femmes d'ici, mais les reins souples et cambrés. Même cou dressé comme un mât sous un visage impavide. Même regard fixe et noir, sous la danse des longs cils. Seule différait la couleur de la peau. Cependant sous le pollen et la poussière elles étaient devenues semblables, couleur d'aubépine.

    À peine Saanar fut-elle habillée que la nuit tomba pour cacher l'imposture. Quant à Marysa, revenue de son étrange dérive, elle ne pensa tout d'abord qu'à admirer la belle cousine : la bouche de cette mariée n'était-elle pas plus rouge et plus gonflée que la sienne, les gestes plus impérieux, et celle-là ne connaissait-elle pas déjà tout de l'amour ? Marysa n'avait fait qu'un pas à côté de son destin, ce qu'il fallait pour tout intervertir. Il y avait en elle un étonnement profond, mais il lui semblait qu'aucun geste ne pourrait empêcher ce qui se mettait en place. Et maintenant, cachée derrière le paravent, elle regardait sa rivale avec une sourde admiration.

    Le fiancé, désigné par sa victoire, entra avant que la vérité n’apparût. Il avait lancé derrière lui son sabre et son chapeau dans la poussière, s'était agenouillé au centre de la cour, après s'être lavé le visage et les mains. Il riait, on devinait l'éclat de ses dents au coeur de l'ombre. Toutes le disaient beau et bienvenu.

    Il enlaça la femme en robe blanche et, tandis que jaillissaient pétards et fusées, ils dansèrent au milieu de la fête. Sur le sol battu et rebattu, leurs deux corps tourbillonnaient, se soulevaient parfois comme deux flambeaux et replongeaient dans la nuit. Puis il l'emmena dans la maison des noces.

***
    Suffocant de douleur, Marysa revêtit la robe rouge qui lui allait parfaitement. Elle ne pouvait désormais retourner dans la maison de son enfance et courut se réfugier dans la grange. Elle y resta longtemps, méditant sur le sort qui l'attendait, tandis que tournait dans la nuit la fête ivre et titubante.

    Il était bien connu dans ce village qu'une femme sans homme appartenait à tous. Il ne lui resterait donc plus qu'à pleurer sa honte. Au matin, les veuves à grands cris viendraient déplorer sa ruine et arroser du sang d'un bouc les portes de sa maison. Ainsi faisait-on aux prostituées de tous les temps. Marysa gémit et se jeta, s'enfonça à corps perdu dans la colline de blé qui s’amoncelait à l’étage de la grange.

    Dans cette odeur de grains, cette douceur qui enveloppait sa chair d'une immense robe froide, elle se souvint du fou qui l'avait touchée. En sa tendre enfance on lui avait parlé d'un Vuk, un voyageur perdu qui hante les rêves et revient dans les villages quand on ne s'y attend pas : c'était lui le grand prostitueur. Lui qui faisait dériver les aiguilles des boussoles et dictait l'avenir en vous regardant dans les yeux. À cause du danger qu'il représentait, on l'écartait soigneusement, mais elle, au jour de sa noce, défiant toutes les lois, l'avait laissé s'approcher. Pourquoi ?

    Elle avait beau se débattre contre cet insistant ‘pourquoi’, l'horreur revenait, plus précise, et son cœur tapait fort, si fort. Hoquetant de dégoût, elle se dégagea dans un sursaut de la grande masse mouvante des blés et courut à la porte. La nuit fraîche, immense, et elle, prête à vomir. Une faiblesse de petite fille l'avait envahie.

    Alors elle se souvint du parent lointain qui l'avait approchée. Tandis qu'elle dormait ou faisait semblant, il arrivait, défaisait sa chemise, et, déchirant à l'aveugle le petit corps fermé, haletait, suffoquait sur elle. Elle se souvint de cette sueur, du sang, et de ses cris qu'il étouffait de la main. Elle se souvint de sa honte, de ce puits sans fond où elle s'engouffrait, et du très profond engourdissement de son enfance. Ainsi lui avait-il ouvert tout grand ce destin de prostituée. Vuk, Vuk le fou, était revenu à l'improviste pour l'empêcher de nouer d'autres noces.

    Elle sortit comme en rêve de la grange. La terre roulait à corps perdu dans l'abîme. Elle y engouffrerait cette orgie, ces collines, ces forêts. Tous l'ignoraient. C'était terrible et un profond désir de mort la faisait maintenant trembler. Toute la nuit, dans les fourrés, près de l'étang, dans les prairies, une corde à la main, elle rechercha cet homme.

***
    À l'aube, Marysa se réveilla dans la cour, au milieu des chaises cassées et des cadavres des taureaux. On ne regardait plus la jeune fille. Elle n'était rien. La foule dansait des farandoles autour de la blanche robe fantomatique dressée sur un piquet. À une question qu'elle posa, on répondit que Vuk était mort depuis quinze ans, quand elle était encore enfant. Il s'était pendu.
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2. La Noce