In Libro Veritas

Trames étranges. 3. Et les cris de la fée

Par Francine Ségeste

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Table des matières
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Et les cris de la fée


Toute d'une pièce encore dans le sommeil, Suzanna déploie lentement ses jambes et les volutes de ses bras. Les nuages demeurent amarrés à un soleil hésitant. Le jour est faible, puis la lumière se précise, se moule aux objets, comme s'ils n'étaient pas que du vide, des atomes tournoyant dans le vide. Insolente lumière qui deviendra si pertinente à midi, se moquera, plaquera sur la matière son grand éclat sans ombre.

    Ne pas perdre un instant. Suzanna écarte les draps, secoue le globe de feu qu'est sa tête.  Aujourd'hui, c’est le Quinze août ! La fête de l'Assomption, sa fête par excellence. La grande gloriole de la femme vierge qui s'envole, les hommes blottis sous sa longue robe comme une montgolfière.

    Suzanna voudrait que, pour une fois, la ville s'ouvre les veines pour ce Quinze août : foire, carnaval, courses de taureaux, festival échevelé ! Des faubourgs, des campagnes, les habitants vont dévaler vers la place, les estivants, les étrangers. Une foule immense. La liesse, un grand charivari... Et elle, arrivant sur un char fleuri ! Elle, Suzanna, la baladine, sur un char fleuri. Quel grand éclat de rire blanc sera la rue, pour une fois. Et s'il n'y a pas de char, elle inventera autre chose. Créer quelque chose à la mesure de l'attente. Hors cette attente imprécise, mortelle, il n’y a rien de commun entre elle et les autres. Elle est parmi eux comme une extra-terrestre. Et pourtant c’est pour eux qu’elle monte à la ville et qu'elle y retourne jour après jour, ne cessant de butiner les regards, d’éveiller la curiosité.

    D'autres femmes font le thé sitôt levées, ou secouent longuement les draps à la fenêtre. Suzanna a oublié ces gestes à force de solitude. Elle ne se lève que pour sortir, et elle ne sort que pour paraître : elle ne connaît d'ici que ce chemin du lit à la glace.

    La voici devant la glace. Si droite, étroite : ce long cou, ce visage aigu, couronné d'une chevelure rousse frisée. Elle se regarde comme une étrangère, corps d'éphèbe auréole de flammes, visage irréprochable. Elle cherche son profil, tourne le col, tourne les yeux, retourne son regard vers son reflet. La droite et la gauche peuvent bien s'écarteler, mais le centre est unique, le cerveau, le cœur, l'utérus.

    « La danse que je ferai tout à l'heure, ordonnée autour du grand axe, dira cela... »

    Elle s'est assise rêveusement et commence son maquillage. Tout son être doit devenir aussi vif, aussi irradiant que ses cheveux. Les fards qu'elle applique l'un sur l'autre montent de ton jusqu'à la transformer en cuivre. Or et rose incarnat. Elle va devenir elle-même. Elle va déterrer Suzanna, l'écorchée vive. Elle se relève et tambourine son ventre, ses cuisses, ses joues. Le sang court dans sa peau, tape fort et monte à la surface avec la salive et la sueur. La sueur ruisselle et les fards s'étirent en traînées bariolées, rivières de boues rouges plus vives, effervescentes. La voici peinte comme il se doit, icône dévastée. Seul le regard ne sera pas souligné : il n'existe que pour d'autres regards. Et l'essentiel, pour une barbare, c'est la bouche. Suzanna applique les rouges à lèvres, du plus clair au plus foncé. Il a fallu toujours cette superposition pour arriver au violacé. Du dahlia qu'on écrase, de l'iris délirant. Le violet, c'est pour le malheur. Et que nul n'approche cette bouche.

    Elle s'effraie maintenant de son corps gracile aux couleurs écarlates. Éclat de fleur vivante, de chair dans la pénombre. Fébrilement elle enfile six jupons, trois corsages, puis sa grande robe à volants. Le rouge ardent de ce tissu jure merveilleusement avec ses lèvres. Elle choisit un châle vert citron, frissonnant. Ainsi la verra-t-on à la fête !

    Enfer peut la laisser sortir. Il s'étire, se dresse, debout contre elle, grande masse noire, jappe doucement. Ainsi chaque matin. Oh ! Quelle enfance dehors, quelle cristalline effervescence ! Le soleil étincelle. Elle tire la porte, avance rapidement, tache de sang sur le flamboiement de sel. La terrasse qui vibre à franchir vite, l'escalier à dégringoler en évitant les lézards et les rameaux de chèvrefeuilles enchevêtrés.

***

    Chaque jour, Suzanna attend le car auprès des mêmes voyageurs, mais c'est toujours comme si personne ne la connaissait. On la regarde avec un air de jamais vu. Un étonnement : comment se peut-il qu'une femme de cette sorte, de cette race étrange, habite ici ? Suzanna ne rencontre aucun écho sur ces visages embrumés. « Nulle n'est danseuse en son pays »... Son seul recours : la ville. Des milliers de regards à quêter, à appréhender autrement.

    La ville. Suzanna continue de l'inventer, de la sublimer, dans les cahots, le visage collé contre la vitre. Ma ville bien aimée, rutilante, scintillante. Nébuleuse métropole, architecture sublime de tes ponts, tes coupoles, tes blancs créneaux qui se mêlent aux nuages. Ville de la stratosphère pour ce Quinze août. De partout s'avancent des convois dans les avenues bordées de lauriers roses, dans le poudroiement des confettis. Suzanna saute du char fleuri en faisant la roue et la foule s'ouvre comme un éventail à son passage, s'ouvre et se referme. Elle n'en finit pas de sauter, de tournoyer. Ses mains, ses pieds, ses mains, ses pieds... Quelques enfants noirs l'ont rejointe et rivalisent avec elle.

    Au fond de l'avenue, dans les lumières et les flonflons de la foire, une grande vierge en fleurs blanches se balance. Vierge sage, vierge folle... Quand on y mettra le feu, elle s'envolera. C'est l'Assomption, c'est l'été qui s'envole en flammes, un poudroiement des chairs. Au-dessous de l'effigie passe une calèche où trône une femme nue, couleur de blé. Elle est femme et cependant caresse ses attributs virils, imberbes, innocents comme ceux d'une enfant. Elle passe et repasse. La fête bat son plein. Des fanfares traversent les airs bruissant de rires, de voix. Des groupes se font, se défont autour des bateleurs, des danseurs dressés sur des tréteaux comme des toupies, un brouhaha, la roue de la fortune lancée quelque part dans la foire.

    Mais la roue de l’infortune, c'est Suzanna. Elle ne peut plus que tournoyer, un soleil détaché de sa place éternelle déboulant dans l'espace. Les mains, les pieds, les mains, les pieds....

***
    Suzanna descend du car au centre de la ville. Quelques pas sur l'avenue désolée, déserte, boutiques closes. Quelques pas sous un soleil plus écrasant que jamais. C'est comme une musique attendue qui ne commence pas. Ce jour sera-t-il pire que les autres ? Carcasse vidée de vie, couleur de rien. Et pourtant il va falloir cheminer ici à la recherche de la fête, de voix, de regards. Ouvrir un Quinze août, ouvrir un parachute ascensionnel... Puis viendra un crépuscule sans souffle dans un jardin qu'on ferme.

    Sa robe balaie le trottoir. Elle se fait l'effet d'un voilier sans vent, un voilier qui n'aurait plus de passager. Fière comme toujours malgré l'angoisse, elle remonte l'avenue sans rencontrer personne, puis d'autres rues.

    Près de la gare, les trains sifflent, emportant vers les plages les derniers estivants de la ville. Avec l'instinct sûr de son public, de son plaisir à venir, la jeune femme devine qu'il lui faut se planter ici. Elle retiendra ces fuyards, elle empêchera cette fatale hémorragie de la ville.

    Quelqu'un l'a devancée. Un homme en gilet de corps, les cheveux trempés de sueur s'agite devant un petit cercle de badauds. L'avaleur de feu ! Elle l'a rencontré plusieurs fois et il lui semble qu'il lui porte chance. Elle lui sourit et en réponse il crache sa plus belle flamme. « V'la qui j'annonçais ! », crie-t-il à son public. Il s'incline devant elle puis, relevant sa face blême aux yeux vitreux, il fait mine de disparaître.

    Elle pose son baluchon contre les grilles, hume l’odeur du bitume, trace au sol un cercle de craie, puis ses mains se délient, ses pieds commencent à trépigner sous elle, tristes, obsédés d'un rythme à faire naître, et elle chante vaguement, des cris modulés comme une plainte.

    À reculons comme toujours elle se dirige vers le cercle où elle devra danser, y apportant le monde extérieur, puis, courant, elle gagne un autre point pour revenir de la même façon à ce centre qui chaque fois devient plus brûlant, plus assoiffé d'elle. Maintenant, rivée là, les jambes écartées, elle oscille comme sous un vent violent, déchaînant ses bras en cascades et son tronc secoué de rafales. De loin, les passants surprennent, sonate affolante, le martèlement des pieds. Des gamins accourent, des hommes, des femmes, tous sur le départ. Ils s'arrêtent, ils ont oublié leur train. Ils doivent rester là, rester des heures. Suzanna met en œuvre tout son art, toute sa violence. Elle tourne autour du point où elle avait commencé de danser, et ses gestes deviennent plus lents, plus intenses, absolus. Onde qui prend de l'amplitude. Elle danse tout près de chacun, passant si près que certains frémissent, de peur d'être touchés. Quand tous sont vraiment à sa merci, elle les lie d'un seul regard. Ils sont tous là, figés, d'une même matière, statues de pierre accolées.

    Alors commence sa lévitation. Elle monte droit au cœur de ce cercle, puis, les yeux dans ceux de ses partenaires d'un instant, elle se met presque à l'horizontale et tourne lentement, suivant le cercle. Un champ magnétique les unit tous. Hypnotique, elle plonge son regard profond de l'un à l'autre, y creusant des puits. Et elle tourne, tourne, lente noria, à deux mètres du sol.

    Le premier qui la délie, par fatigue sans doute, est un jeune garçon d'une quinzaine d'années.

    Ayant repris pied sur le sol, elle doit faire une effort. La terre semble tourner encore, se dérober sous ses pas, grand falbalas. Pour le public, il y a toujours un moment d'affolement : un phare vient de s'éteindre et c'est comme un silence de pleine nuit. La foule n'aime jamais cette impression. La magie dissipée, chacun voudrait s'éloigner mais reste comme engourdi. Que s’est-il produit ? Où aller maintenant ? Que faire de leur journée, de leur vie ?

    Seul le jeune garçon paraît n'avoir pas perdu ses sens, il dévisage Suzanna avec une grande curiosité. Si ce n’est par fatigue qu'il l'a déliée, pourquoi donc ? Intriguée, Suzanna s'avance vers lui et lui prend la main. Il la retire vite et son visage si pâle, presque enfantin, prend une expression triste, inquiète :

    « À quoi ça rime ? N'y a-t-il rien de mieux à faire ? »

    Suzanna sourit : « Je n'ai rien de mieux à faire. J'ai vraiment fait ce que je pouvais faire de mieux... »

    Mais, saisie d'une angoisse bizarre, elle voudrait le questionner, en savoir plus sur ce qu'il attend. Non, il ne propose rien, il secoue la tête, prenant les autres à témoin : « Nous ne sommes pas des hommes volants. Nous attendons autre chose. Vous comprenez, nous ne sommes pas restés ici pour si peu... » Il regarde ses mains impuissantes : « Je suis sûr qu'il y a quelque chose de mieux à faire pour unir tous ces gens. »

    Quelqu'un marmonne : « Le dernier train est parti. Nous voici enfermés dans la ville pour la journée. Putain de sorcière ! » Une pierre, deux pierres sont lancées vers elle. L'une heurte la bouche du jeune garçon et fait jaillir le sang. Suzanna a l'habitude de ces retournements de la foule, de ces injures. Elle va ramasser son baluchon.

    L'avaleur de feu la suit. Elle entend son pas se rapprocher. Il appelle doucement : Suzanna.

    « Tu sais, lui raconte-t-il en marchant à longues enjambées à ses côtés, moi c'est pareil. On a également peur de moi : cracher du feu, ce n'est pourtant pas mettre le feu à leurs maisons ! On ne m'injurie pas, mais on me reproche de vivre comme ça. Je t'assure, dès que je m'arrête, dès qu'ils cessent d'être intéressés, je les entends : c'est un pauvre gars, faut être fou pour gagner sa vie en se démolissant. Je ne démolis que ma carcasse, j'ai bien le droit quand même ! Moi, je ne vais pas regarder ce qu'ils font, et ils en font tous autant, non ? Ils se démolissent pour rien, à petit feu... »  Il répète, satisfait : à tout petit feu.

    Suzanna avance vite, cherchant à le devancer. Elle arpente plusieurs avenues, suivie de ce dragon de flammes. Mais elle ne voit que le visage blême et chargé de reproches du jeune homme. Il lui semble qu'il ressurgit devant elle à chaque carrefour, avec ce puits de sang aux lèvres.

    Pour fuir cette obsession, elle propose à son compagnon d'entrer dans un café. Quitte à boire un verre de vin blanc en guise de déjeuner, il serait bon de rester avec l'avaleur de feu une partie de la journée. Cependant, le soir, elle le laissera pour aller seule dans le quartier des Noirs : auprès d'eux elle veut paraître seule, reine sans partage. Elle finit ses journées dans ces rues grouillantes,
soulevant une extase fiévreuse. Reine bariolée, totem d'Afrique.

    Qu’y aurait-il d’autre à faire ? Elle sait qu’elle danse sur un volcan, mais cette danse magique, c’est comme un cri proféré sur les entrailles du monde...