In Libro Veritas

Les Grands Orateurs de la Révolution

Par François Alphonse Aulard

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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II.-L'ÉDUCATION ORATOIRE DE VERGNIAUD

Comment Vergniaud se prépara-t-il à l'éloquence politique ? Il n'eut certes pas, nous le savons déjà, l'éducation oratoire d'un Mirabeau. Il n'était pas curieux, et il laissa plutôt l'expérience venir à lui qu'il ne la provoqua. Toutefois, il ne faut pas se le représenter comme un ignorant. Il avait fait de bonnes études classiques. Il avait lu Montesquieu et le possédait, comme tous les Français instruits en 1789.

Si ses tentatives poétiques ne lui avaient pas appris grand'chose, ses relations mondaines lui avaient fait connaître les hommes. Mais il manquait, sur presque toutes les questions économiques, de connaissances précises, et il y avait, dans son bagage intellectuel, des lacunes notables. Son instinct lui faisait sentir son insuffisance et le portait à préférer les idées générales aux faits et à user en toute occasion de cette philosophie généreuse et vague, qu'il devait à quelques lectures et à beaucoup de rêverie. En toutes circonstances, il comptait sur son génie, sur les rencontres heureuses de son imagination. Il n'avait travaillé sérieusement qu'une partie de l'éloquence, la forme, et il était devenu un artiste habile. Encouragé par les applaudissements du prétoire de Bordeaux, il avait pris une confiance presque naïve dans l'infaillibilité de sa rhétorique.

Il y a des traces de préciosité et de mauvais goût dans ses premiers plaidoyers, comme dans ses essais poétiques. «On m'accuse, fait-il dire à une fille accusée d'infanticide, on m'accuse d'avoir flétri le printemps de mes jours, d'avoir cédé au désir de devenir mère avant qu'un noeud sacré eût légitimé ce désir et que la religion l'eût épuré aux autels de l'hymen.
Que dis-je ? on m'accuse, non pas d'avoir perdu toute pudeur, outragé la vertu, offensé la religion ; je ne suis pas seulement une marâtre injuste et cruelle ; je suis un monstre, l'horreur de l'humanité ! On m'accuse d'avoir porté des mains parricides sur le fruit de mes débauches, de lui avoir donné pour sépulture des lieux immondes qu'on ose à peine nommer, d'où il a été tiré ensuite par des animaux que la voracité appelait dans ce cloaque pour y chercher pâture.» C'est ainsi que Vergniaud parlait vers l'âge de trente ans.

Quatre ans plus tard, plaidant contre un homme qui avait voulu enlever, de nuit, des bestiaux séquestrés, il est encore subtil et prétentieux.

«S'ils vous appartenaient, dit-il, développez-nous les causes de cet enlèvement furtif que vous méditiez, les motifs de cette extraordinaire générosité par laquelle vous cherchiez à séduire le gardien d'une marchandise dont vous auriez été le propriétaire ? N'aimez-vous à jouir que dans les ténèbres ?»

Il se corrigea peu à peu de ces traits qui rappelaient trop l'Almanach des Muses ou les récitations du Musée.

En 1790, dans un plaidoyer pour des paysans d'Allassac, soulevés contre leur ancien seigneur, son génie paraît et s'élève assez haut pour interpréter les passions des misérables et des ignorants, étonnés d'être libres et grisés de cet air nouveau.

Quoique les succès de Vergniaud au barreau eussent été réels, quoiqu'on l'eût applaudi plus d'une fois, contrairement à l'usage, [C'est lui-même qui nous l'apprend dans sa correspondance ; Vatel, ouv. cité, t. I, p. 115, 129, 135.] il n'était pas, comme avocat, en possession de l'incontestable autorité qu'il exercera comme orateur. Nous avons entendu celui-là même qui devait demander la proscription des Girondins à la tête des sections de Paris, le fougueux Rousselin, déclarer qu'il était divin à entendre. Les Bordelais furent plus réfractaires à son éloquence, et il résulte du jugement porté par l'auteur du Barreau de Bordeaux, d'après les traditions locales, qu'à Bordeaux on trouvait les artifices de Vergniaud un peu trop visibles, et que les malveillants affectaient de voir en lui un charlatan. «Rhéteur admirable, dit M. Chauvot, simulant à merveille la conviction la plus profonde, Vergniaud tient surtout sa supériorité de la faculté qu'il possède de parler, avec l'imagination, le langage du coeur. Esprit plus étendu que juste, esprit poétique, enrichi par de sérieuses études et par la contemplation des beautés de la nature, qui eurent toujours pour lui tant de charmes, il devait au calcul, bien plus qu'à l'inspiration, ces formes éloquentes par lesquelles il excellait à rendre sa pensée : de là ces emprunts fréquents à l'histoire, à la mythologie, où il moissonnait avec bonheur ; de là encore ce calme qui ne l'abandonne jamais, cette parole élégante et châtiée. On sent que son coeur s'échauffe rarement ; mais, par une puissance que la nature a départie à peu d'hommes, il paraît que l'enthousiasme le plus vrai illuminait ses traits et voilait les combinaisons de son art. Aussi, quand la cause intéressait Vergniaud, son plaidoyer devenait-il un drame, et un drame joué par un merveilleux acteur.» [Le Barreau de Bordeaux, p. 99.]
Qu'il y eût du rhéteur dans cet avocat, il n'en faut pas disconvenir ; mais c'était un rhéteur sincère. Ce qui donnait le change aux Bordelais, c'était le contraste qu'ils remarquaient entre le flegme ordinaire de Vergniaud et sa véhémence à la barre. Ce changement à vue leur semblait une comédie. Ils se trompaient, je crois : Vergniaud ne se masquait, ni ne se grimait en revêtant la toge ; il montrait un côté de sa nature que le public ne pouvait connaître. Il était réellement autre quand il parlait, aussi naturel et aussi sincère dans sa surexcitation des grands jours que dans son apathie quotidienne.

      *       *       *       *       *

Mais ce n'est pas seulement au barreau que Vergniaud put se préparer à l'éloquence politique. En 1790, les électeurs de la Gironde l'appelèrent à l'administration du département où il soutint, comme membre du Conseil, les mesures les plus populaires. C'est surtout aux Jacobins de Bordeaux qu'il préluda à son rôle futur d'orateur et de rédacteur de manifestes. Sa politique est alors d'interpréter la Constitution dans le sens libéral, [Après la fuite à Varennes, il n'hésita pas, dans une adresse à la Constituante, à demander la mise en jugement du roi.] mais de s'y tenir, et, dans les questions religieuses, d'étaler une orthodoxie qui n'altéra en rien l'indépendance de ses opinions intimes.

MM. Chauvot et Vatel ont dépouillé les procès-verbaux du club de Bordeaux et donné les extraits des principaux discours de Vergniaud. On voit qu'en 1791, plus artiste qu'homme de parti, il professait pour Mirabeau une admiration presque idolâtre, quoique celui-ci déviât visiblement de la ligne populaire. Mais, dans un voyage à Paris, il avait entendu l'orateur et vu en lui le dieu de l'éloquence. Il rêvait déjà de l'imiter, et en effet il l'imitera plus d'une fois. Le 7 février 1791, il décida les Jacobins de Bordeaux à commander au peintre Boze le portrait de Mirabeau et, le 17 avril, en qualité de président, il prononça un éloge funèbre du grand tribun, où je relève des indications curieuses sur l'idéal oratoire qu'il se proposait dès lors.

Pour lui, le génie est tout. Racontant le duel de tribune que la discussion sur le droit de paix et de guerre avait amené entre Barnave et Mirabeau, il admire si fort l'exorde de celui-ci qu'il s'aveugle sur la faiblesse et sur le peu de sincérité de ses arguments : il n'admet pas que tant d'éloquence puisse avoir tort. A ses yeux, le vrai politique est avant tout un poète. N'est-ce pas son rôle futur qu'il trace à grands traits dans ce portrait de l'homme de génie ? «Il embrasse, dans sa pensée bienfaisante, tous les temps, tous les lieux, tous les hommes.

Il n'est borné ni par la mer, ni par les montagnes. Les siècles futurs sont tous en sa présence, et il ne craint pas de régler leurs destinées.

Quand il a posé les principes généraux, il en fait découler les principes secondaires...»

Ce n'est pas seulement, pour Vergniaud, une théorie politique de poser d'abord les principes ; ce sera la forme même de son argumentation oratoire. L'amour des idées générales amène la pompe du style, et le Girondin loue précisément dans Mirabeau cette qualité dangereuse qui sera plus d'une fois l'écueil de son propre talent, «qui garantit la précision, dit-il, d'une sécheresse fatigante, qui embellit la raison, qui donne un coloris magique à la plus aride discussion et qui fait jeter un voile séducteur jusque sur les écarts d'une éloquence dominée quelquefois par la fougue du patriotisme.»

Ce coloris magique et ce voile séducteur seront précisément les artifices de Vergniaud, tour à tour agréables et fatigants. Il aime à orner ses sentiments les plus vrais. Sincèrement ému à l'idée de louer publiquement Mirabeau, pourquoi dit-il qu'il s'est senti frappé d'un saisissement religieux ? Camille Desmoulins avait raconté avec son cœur la mort du grand homme. Vergniaud fait un récit d'écolier : «Mirabeau ... c'est en vain que sa patrie l'appelle, il ne l'entend plus : celui qui invita l'univers à porter le deuil du génie tutélaire de l'Amérique, parvenu lui-même au faîte de la gloire, vient de tomber à son tour au milieu de l'univers en pleurs. Mirabeau !... Il est mort.» Le citoyen P.- H. Duvigneau s'était écrié dans la même séance :

  Où va ce peuple en désespoir ?

  D'où naissent cet effroi, ces publiques alarmes ?...

Vergniaud ne resta pas en arrière. Sur ce thème : «Mirabeau méritait les honneurs du Panthéon,» voici comment il brode : «Mais que vois-je ? Un temple auguste s'élève vers les cieux : il est le chef-d'oeuvre des arts.

J'approche pour admirer et je lis : Aux grands hommes la patrie reconnaissante. Ah ! c'est un élysée qu'elle a créé pour ceux qui la rendirent heureuse.» Suit tout un développement selon les roueries de la rhétorique scolaire : P.-H. Duvigneau n'a pas fait mieux.

Il était temps, on le voit, que Vergniaud fût appelé sur un plus vaste théâtre et quittât cette école bordelaise. Il avait besoin d'aller respirer l'air de Paris : il n'y perdra pas toute sa rhétorique, mais il deviendra plus difficile sur le choix de ses artifices, et d'ailleurs le sentiment du danger, en élevant son âme, épurera son goût. Il trouvera, lui aussi, le plus pur de son éloquence, non dans ses recettes compliquées dont il est trop fier, mais dans son patriotisme qui lui inspire déjà, dans l'éloge de Mirabeau, cette parole simple et vraie :

«Si, comme lui, nous voulons mourir avec gloire, il faut, comme lui, consacrer notre vie au bonheur de la patrie et à la défense de la liberté.»

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Le 31 août 1791, Vergniaud fut nommé à l'Assemblée législative, le quatrième sur douze, avant Guadet, Gensonné et Grangeneuve. Les députés de la Gironde partirent ensemble dans la même voiture publique. «Un témoin fort respectable, dit Michelet, nullement enthousiaste, Allemand de naissance, diplomate pendant cinquante ans, M. de Reinhart, nous a raconté qu'en 1791, il était venu de Bordeaux à Paris par une voiture publique qui amenait les Girondins. C'étaient les Vergniaud, les Guadet, les Gensonn, les Ducos, les Fonfrède, [Note : C'est une erreur :

Fonfrède ne fit pas partie de la Législative.] etc., la fameuse pléiade en qui se personnifia le génie de la nouvelle assemblée. L'Allemand, fort cultivé, très instruit des choses et des hommes, observait ses compagnons, et il en était charmé. C'étaient des hommes pleins d'énergie et de grâce, d'une jeunesse admirable, d'une verve extraordinaire, d'un dévouement sans borne aux idées. Avec cela, il vit bien vite qu'ils étaient fort ignorants, d'une étrange inexpérience, légers, parleurs et batailleurs, dominés (ce qui diminuait en eux l'invention et l'initiative) par les habitudes du barreau. Et, toutefois, le charme était tel qu'il ne se sépara pas d'eux. Dès lors, disait-il, je pris la France pour patrie, et j'y suis resté.»

Cette ardeur des Girondins, si poétiquement dépeinte par Michelet, se montra, dès les premières séances de cette Assemblée composée d'hommes nouveaux et obscurs, qui se regardaient entre eux avec curiosité et inquiétude. Ce fut la députation de la Gironde qui rompit la glace, commença la bataille parlementaire et inaugura la tribune, établissant du coup son autorité sur l'Assemblée.
Le 5 octobre 1791, Grangeneuve et Guadet ouvrent le feu, à propos du mode de correspondance entre le roi et le pouvoir législatif. Vergniaud prend deux fois la parole pour soutenir ses amis. C'est dans cette séance qu'on rendit le décret agressif sur le cérémonial avec lequel il convenait de recevoir le roi.

Le rapport de ce décret, demandé le lendemain, fut combattu par Vergniaud en un petit discours fort applaudi. Le 7 octobre, il est nommé membre de la députation chargée d'aller au-devant du roi. Le 17, il est élu vice-président. Le 25, il prononce un grand discours sur la question des émigrés. Le voilà définitivement en scène. Il a la confiance et la sympathie de l'Assemblée. Désormais, sa biographie se confond avec l'histoire de la Législative, et ce serait nous écarter de notre but que de suivre pas à pas la carrière de Vergniaud. Examinons plutôt la matière de ses discours, c'est-à-dire sa politique ; nous citerons ensuite des exemples de son éloquence, et nous étudierons sa méthode.