VII.-LA MÉTHODE ORATOIRE DE VERGNIAUD
Nous connaissons maintenant les principaux traits de la carrière oratoire de Vergniaud. Il reste à parler de sa méthode et de son style.
Et d'abord, improvisait-il ?
Comme avocat, il écrivait et lisait ses plaidoiries : on le voit et on le sait. Il ne fit d'ailleurs que suivre en cela les usages du barreau de Bordeaux.
A la tribune, il ne lisait pas. Mais récitait-il ? Mme Roland, dans le portrait qu'elle a tracé de lui, parle de ses discours préparés, et dit qu'il n'improvisait pas, comme Guadet. Cependant il parla sans préparation, le 16 mai 1792, sur les prêtres insermentés, et dit lui-même de la motion qu'il fit dans cette occasion : «Au reste, je la livre à votre réflexion ; n'ayant pu prévoir que cette matière serait mise inopinément à l'ordre du jour, je n'ai pu moi-même la méditer ni en préparer les développements.» Son grand discours du 31 décembre 1792, sur l'appel au peuple, donna aux contemporains l'impression d'une éloquence improvisée. Il en fut de même de son opinion du 13 mars 1793.
La Convention en avait voté l'impression. Craignant qu'il n'en atténuât les phrases les plus vives et les plus compromettantes pour la Gironde, Thuriot et Tallien demandèrent qu'il déposât son manuscrit sur le bureau de l'Assemblée. Vergniaud laissa entendre qu'il avait improvisé : «S'il fallait donner la copie littérale, dit-il, de ce que j'ai prononcé, j'avouerai que cela ne me serait pas possible : ainsi, à ce sujet, je demande moi-même le rapport du décret qui en a ordonné l'impression.»
Enfin sa longue réponse à Robespierre (10 avril 1793), qu'il prononça séance tenante, est généralement considérée comme une improvisation.
On hésite cependant à appeler Vergniaud un improvisateur dans le sens propre du terme. Sans doute, il imagina brusquement, pour le fond et pour la forme, nombre de petites harangues dont il ne pouvait avoir prévu ni l'occasion ni le sujet, comme celles que lui inspirèrent, sur-le-champ, les événements du 31 mai. Mais est-il possible d'admettre qu'il inventa de même les développements si méthodiques, si combinés, si proportionnés entre eux, qui forment le fond des discours sur l'appel au peuple, sur la journée du 10 mars, sur les accusations de Robespierre ?
Sans doute il n'est pas en état, le 13 mars 1793, de déposer son manuscrit sur le bureau de la Convention ; mais il avait été chargé, par le Comité Valazé, quarante-huit heures auparavant, de prendre la parole dans cette circonstance au nom des Girondins. Il avait donc eu le temps de se préparer. Le discours sur l'appel au peuple fut peut-être débité sans le secours d'un manuscrit ; mais s'il est un sujet que Vergniaud ait eu le temps de méditer, c'est le procès de Louis XVI. L'occasion de sa réponse à Robespierre ne pouvait être prévue ; mais l'accusation même flottait, pour ainsi dire, dans l'air ; il avait pu la saisir dans toutes les feuilles montagnardes. Son apologie s'était préparée d'elle-même dans sa tête ; son discours était fait ; il ne restait plus qu'à l'adapter à la circonstance qui le forcerait à le prononcer, ce qu'il fit d'ailleurs avec une prestesse heureuse.
Il n'improvisait qu'à moitié ses grands discours. Il les avait préparés fortement, et parlait d'ordinaire sur des notes.
Nous savons déjà, grâce au manuscrit de sa défense, quel était le caractère de ces notes. La charpente du discours s'y trouvait marquée avec beaucoup de relief, dans un plan solide, clair, classique. Tout s'y ramenait à cinq ou six idées maîtresses, comme dans la rhétorique de la chaire. On voit que la première préoccupation de l'orateur était de répartir en des paragraphes nettement délimités les principaux chefs de son argumentation. Ainsi, pour sa défense, cinq points, comme dans un sermon de Bourdaloue, et un numérotage dont il n'aurait sans doute pas fait grâce à l'auditeur : 1° royalisme ; 2° fédération ; 3° guerre civile ; 4° guerre étrangère ; 5° faction. Et chacun de ces développements aura un certain nombre de subdivisions. Ainsi le premier développement, royalisme, comprend seize paragraphes, soit neuf arguments et sept objections avec réponse. Peu de phrases complètes : des indications sommaires faciles à distinguer d'un coup d'oeil et qui guideront la mémoire de l'orateur ou dont la présence le rassurera, sans qu'il ait presque besoin de baisser les yeux sur son papier.
Vergniaud montait donc à la tribune avec un plan écrit, dont les divisions et les subdivisions se détachaient et où les arguments étaient rangés selon une graduation rigoureuse : d'abord le dessein général du discours, puis les groupes d'idées qui forment ce dessein, puis les idées isolées, enfin les faits complexes et les faits simples sur lesquels s'appuient les arguments. On dirait d'un ouvrage de menuiserie compliqué, dans lequel cinq ou six tiroirs, ouverts l'un après l'autre, laisseraient voir des cases qui contiendraient d'autres boîtes plus petites, lesquelles, ouvertes à leur tour, en renfermeraient de minuscules.
C'est dans ces dernières seulement que l'ouvrier a placé les faits, ces faits qui, dans notre éloquence contemporaine, viennent en première ligne, et auxquels, à cette époque, Danton fut le seul à donner une place d'honneur.
Aidé de cette machine savante, mais dont il a le secret, Vergniaud n'a pas de crainte de s'égarer : il n'a qu'à toucher dans un ordre déterminé les différents ressorts ; les compartiments s'ouvrent et se ferment tour à tour, et toute l'argumentation en sort, sans encombre et sans erreur.
L'orateur est sûr de ne rien oublier, de ne rien intervertir, de donner à chaque argument toute sa valeur. Son esprit se tranquillise sur la conduite même de son discours : toute son imagination peut jouer, sans inquiétude, le rôle qu'il lui a assigné.
Ce rôle, c'est l'élocution proprement dite, et c'est ici que Vergniaud improvise davantage ; c'est ici qu'il dépend des circonstances, du hasard, de son humeur. Il s'agit de trouver sur l'heure même, la forme de ces arguments, encore nus sur le papier et dessinés d'un trait sommaire. Ou plutôt les idées, dans le manuscrit, sont présentées sous forme implicite ; il s'agit de les dérouler et de leur donner tout leur lustre. C'est alors que Vergniaud écoute son démon intérieur et qu'il met en jeu ses plus hautes facultés. Si le plan est fait d'avance, le style et l'action sont en partie improvisés, et, comme l'orateur n'est pleinement lui-même qu'à la tribune, ce second effort se trouve être plus heureux que le premier ; l'exécution vaut mieux que la matière, et il y a plus d'art inspiré dans la draperie que dans le corps même du discours.
Mais cette part laissée à l'imprévu, Vergniaud la restreint encore, en joueur habile qui se défie de la fortune. Ainsi tout le style n'est pas improvisé. Certains ornements sont esquissés d'avance ; il ne reste plus qu'à en finir le détail. Par exemple, ces comparaisons antiques, qui semblent suggérées au girondin dans la chaleur même de la parole et de l'action ne lui échappent jamais : il les a prévues ; il en a calculé le nombre et fixé la place. Sa défense devait renfermer quatre allusions à l'antiquité. 1° Première partie, paragraphe septième : «Sur le reproche de Billaud-Varenne d'avoir voté pour l'appel et pour la mort, voyez l'histoire de la soeur de Caligula.» Vergniaud veut dire : «Vous m'avez fait voter la mort du roi, et vous me reprochez ce vote. Vous faites omme Caligula qui, après avoir débauché ses soeurs, les exila comme adultères.» 2° Troisième partie : Il veut dire qu'il saurait souffrir pour ses opinions, et il ajoute cette indication à développer :
«Présentez-moi le réchaud de Scaevola.» 3° Un peu plus loin, il écrit les noms de Rutilius et d'Aristide, qui furent exilés pour leur vertu, comme Vergniaud va être guillotiné pour son amour de la justice. Mais il s'aperçoit que l'exil à Smyrne de P. Rutilius Rufus n'est pas assez connu du public, et, en marge de ses notes, il remplace ce nom par celui de Thémistocle. 4° Enfin, dans la cinquième partie, à l'appui de cette idée qu'il ne faut pas préférer sa popularité à la vérité, il se proposait d'alléguer les grands hommes de l'antiquité victimes de leur droiture.
Le même nombre d'allusions, comme l'a justement remarqué M. Vatel, se retrouve dans les quatre grands discours de Vergniaud, où elles sont espacées à peu près de la même manière que dans le projet de défense, amenées avec art et sobrement développées.
Ainsi, dans le discours du 3 juillet 1792, il représente les députés comme «placés sur les bouches de l'Etna pour conjurer la foudre». Il compare Louis XVI au tyran Lysandre. Il se demande si le jour n'est pas venu «de réunir ceux qui sont dans Rome et ceux qui sont sur le mont Aventin». Il offre à ses collègues un moyen de vivre dans la mémoire des hommes : «Ce sera d'imiter les braves Spartiates qui s'immolèrent aux Thermopyles ; ces vieillards vénérables qui, sortant du sénat romain, allèrent attendre, sur le seuil de leurs portes, la mort, que des vainqueurs farouches faisaient marcher devant eux.» L'orateur avait fait en sorte que chaque développement reçût un ornement antique.
Dans le discours sur l'appel au peuple, il est question de Catilina et de la minorité insolente qui le suivait ; les Montagnards sont appelés des «Catilinas» et ironiquement «ces vaillants Brutus». Si les Girondins sont dénoncés au peuple, ils savent «que Tiberius Gracchus périt par les mains d'un peuple égaré qu'il avait constamment défendu». Il n'y a pas grand courage à frapper Louis vaincu : «Un soldat cimbre entre dans la prison de Marius pour l'égorger. Effrayé à l'aspect de sa victime, il s'enfuit sans oser le frapper. Si ce soldat eût été membre d'un sénat, doutez-vous qu'il eût hésité à voter la mort du tyran ?»-Même nombre, même distribution d'allusions classiques que dans le projet de défense.
Le 13 mars 1793, alors que «les émissaires de Catilina ne se présentent pas seulement aux portes de Rome, mais qu'ils ont l'insolente audace de venir jusque dans cette enceinte déployer les signes de la contre-révolution», il ne peut garder un silence qui deviendrait une véritable trahison. Il montre la Révolution, «comme Saturne, dévorant successivement tous ses enfants [Cette comparaison avait déjà été plus d'une fois apportée à la tribune. Ainsi Français (de Nantes), s'adressant à la Rome papale, avait dit ; «Es-tu donc comme Saturne à qui il faut tous les soirs des holocaustes nouveaux ?» Moniteur, réimpression, t. XII, p. 305.]». Si la Convention a échappé au péril, c'est que «plus d'un Brutus veillait à sa sûreté et que, si parmi ses membres elle avait trouvé des décemvirs, ils n'auraient pas vécu plus d'un jour». «Un tyran de l'antiquité, dit-il au peuple, avait un lit de fer sur lequel il faisait étendre ses victimes, mutilant celles qui étaient plus grandes que le lit, disloquant douloureusement celles qui l'étaient moins pour leur faire atteindre le niveau. Ce tyran aimait l'égalité ; et voilà celle des scélérats qui te déchirent par leur fureur.»
Enfin, dans sa réplique à Robespierre (10 avril 1793), il s'élève contre ceux «qui s'efforcent de nous faire entr'égorger comme les soldats de Cadmus, pour livrer notre place vacante au premier despote qu'ils ont l'audace de vouloir nous donner». Repoussant l'accusation de haïr Paris, il rappelle qu'il a dit dans la Commission des Vingt-et-un : «Si l'Assemblée législative sortait de Paris, ce ne pourrait être que comme Thémistocle sortit d'Athènes, c'est-à-dire avec tous les citoyens, etc.»
A propos de Fournier, l'Américain mandé au Tribunal révolutionnaire comme témoin et non comme accusé : «C'est à peu près comme si, à Rome, le sénat eût décrété que Lentulus pourrait servir de témoin dans la conjuration de Catilina.»
Il est à remarquer que, dans ces quatre exemples, les allusions antiques offrent comme un résumé de toute l'argumentation : c'est que Vergniaud, à dessein, en a orné de préférence les points les plus saillants de son discours. Son but est de laisser dans la mémoire de l'auditeur une formule élégante et classique qu'il ne puisse oublier et qui fasse vivre l'idée qu'elle contient. Il y a réussi dans la comparaison de la Révolution avec Saturne, qui est restée populaire. Il a été moins heureux dans les autres comparaisons, comme dans celle des soldats de Cadmus. Ce sont de froides et laborieuses élégances.
S'il allègue aussi les modernes, Cromwell, quelques orateurs contemporains, et Mirabeau, qu'il imite ou cite à plusieurs reprises, c'est aux orateurs anciens, c'est à Démosthène qu'il fait allusion plus volontiers. Le 16 septembre 1792, il dit aux Athéniens de Paris :
«N'avez-vous pas d'autre manière de prouver votre zèle qu'en demandant sans cesse, comme les Athéniens : Qu'y a-t-il de nouveau aujourd'hui ?» Le 18 janvier de la même année, à propos de la guerre, il avait récité un des passages les plus célèbres des Philippiques : «Je puis appliquer à vos mesures le langage que tenait en pareille circonstance Démosthène aux Athéniens : «Vous vous conduisez à l'égard des Macédoniens, leur disait-il, comme ces barbares qui paraissent dans nos jeux, à l'égard de leurs adversaires.
Quand on les frappe au bras, ils portent la main au bras...» Et, après avoir cité tout le passage, il reprend : «Et moi aussi, s'il était possible que vous vous livrassiez à une dangereuse sécurité, parce qu'on vous annonce que les émigrés s'éloignent de l'Electorat de Trêves, si vous vous laissiez séduire par des nouvelles insidieuses, ou des faits qui ne prouvent rien, ou des promesses insignifiantes, je vous dirais : Vous apprend-on qu'il se rassemble des émigrés à Worms et à Coblentz ? vous envoyez une armée sur les bords du Rhin. Vous dit-on qu'ils se rassemblent dans les Pays-Bas ? vous envoyez une armée en Flandre. Vous dit-on qu'ils s'enfoncent dans le sein de l'Allemagne ? vous posez les armes.
«Publie-t-on des lettres, des offices dans lesquels on vous insulte ? alors votre indignation s'excite, et vous voulez combattre. Vous adoucit-on par des paroles flatteuses, vous flatte-t-on de fausses espérances ? alors vous songez à la paix. Ainsi, Messieurs, ce sont les émigrés de Léopold qui sont vos chefs. Ce sont eux qui disposent de vos armées. Ce sont eux qui en règlent tous les mouvements. Ce sont eux qui disposent de vos citoyens, de vos trésors : ils sont les arbitres de votre destinée. (Très vifs applaudissements réitérés. Bravo ! bravo !)»
Certes, il faut savoir gré à Vergniaud de n'avoir pas prodigué davantage ces ornements chers à son temps. On peut même, à tout prendre, le ranger parmi ceux qui, à la tribune, ont le moins abusé de la Grèce et de Rome.
Mais qu'il est loin, sous ce rapport, de la discrétion de son rival Danton ! L'orateur cordelier rencontre les allusions classiques, tandis que l'orateur girondin les cherche. Celui-là mêle des noms romains ou grecs à quelques passages de ses discours, parce que c'est la langue courante de ses contemporains, parce que ce pédantisme est une manière d'être plus clair ; celui-ci ajoute après coup une parure antique savamment choisie. C'est un peu le procédé laborieux d'André Chénier dans ses oeuvres en prose. Ce n'est pas la spontanéité et l'exubérance de Camille Desmoulins, qui a su, par son génie, raviver ces fleurs fanées, en semer tout son style, sans ennuyer, et rendre agréables, même pour nous, tant de Brutus, de Thémistocles, de Publicolas, de Nérons, si fastidieux chez les autres.
La prose de Vergniaud n'a pas cette verve et ce naturel. Tout y est calculé pour émouvoir dans les règles et plaire de la bonne façon, c'est-à-dire avec la méthode des orateurs antiques et des grands sermonnaires français. La noblesse et la majesté sont les deux qualités que recherche l'orateur et qu'il rencontre le plus souvent. Il excelle à élever le débat au-dessus des misères et des laideurs de la réalité. Il emporte les esprits dans les régions sereines où sa propre rêverie le fait vivre d'ordinaire. Ce ne sont qu'idées sublimes ou délicates, que périodes harmonieuses comme celles d'un Massillon, que beaux mots et beaux sons dont jouissent l'oreille et l'esprit tout à l'heure blessés par les cris brutaux des tribunes ou les balbutiements diffus des orateurs sans génie. L'orateur écarte avec adresse tout ce qui, dans les choses dont il parle, peut donner des impressions chagrines, ou triviales, ou écoeurantes.
Son art n'admet aucune idée qui ne soit belle ou haute, aucune forme qui ne soit élégante ou splendide et ici son art est d'accord avec son âme.
Mais trop souvent, si ses idées paraissent élevées, elles sont vagues et abstraites ; si ses mots sont souvent nobles, ils sont rarement précis et vrais. Lui aussi, dans la tourmente révolutionnaire, il veut sacrifier aux grâces académiques. Il nomme les objets par les termes les plus généraux ; il désigne par des périphrases décentes les hommes et les choses qui lui semblent indignes d'entrer sans parure dans sa trop belle prose oratoire. A-t-il à préciser un détail technique ? Sa délicatesse s'effarouche, et, dans un discours sur les subsistances (17 avril 1793), il prend des précautions presque pudiques pour parler de la nécessité de restreindre la consommation des boeufs : «Une autre mesure, dit-il, que je vais vous soumettre vous paraîtra peut-être ridicule au premier aspect...» Il fallait que le bon goût classique exerçât encore une tyrannie bien puissante pour qu'un homme si grand, en de si grandes circonstances, en avril 1793, eût encore peur du ridicule littéraire !
Certes, Marat fut injuste, quoique fin connaisseur en exercices de style, quand, à la tribune, le 13 mars 1793, il traitait l'éloquence de Vergniaud de vain batelage. Mais avait-il complètement tort quand il souriait des «discours fleuris» et des «phrases parasites» de son adversaire ? N'y a-t-il pas trop de fleurs et trop de fard dans le discours du 3 juillet 1792 ? Partout, n'y a-t-il pas trop d'épithètes, trop de synonymes, trop de mots placés là pour compléter plutôt le son que l'idée ? Sauf dans les passages où l'indignation lui fait oublier l'art, rarement Vergniaud rencontre du premier coup le mot juste.
C'est par une accumulation de termes qu'il approche de la clarté, qu'il en donne l'illusion et qu'il séduit son auditeur plus encore qu'il ne l'éclaire et le convaincre.
C'est la faute de sa méthode. Ses notes sont si complètes, à en juger par celles de sa défense, que la part laissée à l'improvisation est vraiment trop réduite. L'écrivain, par la multiplicité et la précision des traits qu'il a fixés sur le papier, n'a laissé à l'improvisateur qu'une besogne d'arrangeur, je ne dis pas de phrases, mais de mots.
Parfois cette besogne est capitale, tant la forme importe dans l'art de l'éloquence. Parfois, nous l'avons vu, Vergniaud s'y montre artiste de génie. Mais trop souvent, empêché, par la rigueur de son plan, d'improviser des idées, il ne peut satisfaire son imagination que par un exercice stérile de paraphrase : alors il tourne sans fin et sans fruit sa période, démesurément chargée de mots inutiles, quelquefois impropres, souvent emphatiques, sans que l'idée progresse d'un pas ; alors, avec toute sa sincérité, il est rhéteur, et Marat a raison de sourire.
Il est rare, toutefois, qu'il paraisse franchement déclamateur. A le lire, on hésite souvent sur le sentiment qu'on éprouve. Plus d'un passage de Vergniaud, même parmi les plus célèbres, semble à égale distance du bon et du mauvais goût, de l'éloquence et de la mauvaise rhétorique, comme l'apostrophe aux émigrés dans le discours du 25 octobre 1791. Il abuse aussi des expressions qu'on ne peut ni proscrire ni louer, et il dira volontiers : «Ouvrez les annales du monde...» Il aime ces métaphores trop communes et trop vagues.
A vrai dire, ses comparaisons un peu prolongées sont rarement justes dans toutes leurs parties. Je sais bien qu'il a heureusement rapproché les inquiétudes causées par les émigrés à la nation du bourdonnement continuel d'insectes avides de son sang ; mais cette justesse familière n'est qu'une exception dans son style : trop souvent il se mêle à ses comparaisons autant d'inexactitude que de noblesse, comme quand il dit, dans son discours sur l'appel au peuple : «Craignez qu'au milieu de ses triomphes, la France ne ressemble à ces monuments fameux qui, dans l'Égypte, ont vaincu le temps. L'étranger qui passe s'étonne de leur grandeur ; s'il veut y pénétrer, qu'y trouve-t-il ? des cendres inanimées et le silence des tombeaux.»
On voit que ce mauvais goût consiste moins dans l'exagération des pensées que dans le vague et dans l'inexactitude des comparaisons. C'est un mauvais goût propre à Vergniaud. Il ne donne guère toutefois dans le genre d'emphase qui est à la mode autour de lui, excepté dans ce passage du même discours :
«Irez-vous trouver ces faux amis [les inspirateurs de septembre], ces perfides flatteurs, qui vous auraient précipités dans l'abîme ? Ah ! fuyez-les plutôt ; redoutez leur réponse ; je vais vous l'apprendre. Vous leur demanderiez du pain, ils vous diraient : Allez dans les carrières disputer à la terre quelques lambeaux sanglants des victimes que nous avons égorgées ; ou voulez-vous du sang ? prenez, en voici. Du sang et des cadavres, nous n'avons pas d'autre nourriture à vous offrir... Vous frémissez, citoyens ! O ma patrie ! je demande acte à mon tour des efforts que je fais pour te sauver de cette crise déplorable.»
Mais les figures de rhétorique que Vergniaud aime ne déplaisent pas toujours. Il en est une qui revient sans cesse dans ses discours, qu'il ramène avec insistance toutes les fois qu'il veut frapper un grand coup, et qui ne laisse pas, si visible que soit l'artifice, de produire, même sur nous, le plus grand effet. Je veux parler de la répétition, qu'il avait employée déjà avec prédilection dans ses plaidoyers et qui devait jouer un grand rôle, on le voit, dans le développement de sa défense.Rien de plus brillant et de plus fort que ce procédé tel qu'il le renouvelle par son génie. Rien de plus calculé et rien qui sente moins le calcul que ce refrain ramené en tête ou à la fin d'une dizaine de développements tantôt ironiques, tantôt indignés, comme lorsque, le 10 avril 1793, il répète chaque grief de Robespierre en s'élevant à chaque reprise d'un degré plus haut dans la colère et dans le dédain. Nous modérés !... et cette exclamation retombe, chaque fois plus lourdement, chaque fois de plus haut, sur la calomnie qu'elle écrase. Une autre répétition qui souleva un vif enthousiasme, ce fut quand, le 17 septembre 1792, Vergniaud s'écria trois fois : «Périsse l'Assemblée nationale et sa mémoire...» et posa trois hypothèses dans lesquelles ce sacrifice sauvait la patrie. On se rappelle que tous les députés se levèrent et répétèrent le cri de Vergniaud. Mais c'est dans le grand discours du 3 juillet 1792 que cette figure est employée avec le plus d'art. Qu'on se souvienne de ce trait : C'est au nom du roi, lancé à tant de reprises sur le masque de Louis XVI qu'il brise et fait tomber.
Et que dire de cette ironie redoutable qui revient quatre fois de suite et quatre fois couvre Louis XVI de confusion : Il n'est pas permis de croire sans lui faire injure... qu'il agisse comme il agit. De tels artifices portaient l'effroi dans les Tuileries et la colère dans le coeur des patriotes ; il y faut voir autre chose qu'un calcul de rhéteur : c'était une inspiration du coeur et, chez Vergniaud, les mouvements les plus passionnés revêtaient aussitôt une forme compliquée.
Ces répétitions, en effet, ne sont pas seulement propres à ses discours préparés ; elles se retrouvent jusque dans ses improvisations, avec la même symétrie, la même gradation. Ainsi, le 6 mai 1793, Marat s'opposait à l'admission, aux honneurs de la séance, des pétitionnaires de la section de Bonconseil venus pour se plaindre de l'anarchie. Vergniaud répond à l'improviste :
«Je conviens, citoyens, que lorsque des hommes parlent de respect pour la Convention nationale, ils doivent être appelés intrigants par ceux qui cherchent sans cesse à l'avilir. Je conviens que lorsque des hommes parlent de maintenir la sûreté des personnes, ils doivent être appelés intrigants par ceux qui provoquent sans cesse au meurtre. Je conviens, que lorsque des hommes parlent de maintenir les propriétés, ils doivent être appelés intrigants par ceux qui provoquent sans cesse au pillage.
Je conviens que lorsque des hommes parlent d'obéissance aux lois, ils doivent être appelés intrigants par ceux qui ne veulent que l'anarchie.
Je conviens que lorsque des hommes viennent ici prêter des serments de l'exécution desquels dépend le bonheur du peuple, ils doivent être appelés intrigants par ceux-là qui veulent perpétuer la misère du peuple...»
On peut conclure de ces exemples, d'abord que les idées s'offraient à Vergniaud, intérieurement, sous la forme de figures savantes et que, parmi ces figures, la répétition s'adaptait davantage à la nature de son esprit. Nul orateur, dans la Révolution, n'en a fait un tel usage. Ce qui lui convenait et ce qui lui plaisait dans ce procédé, c'était qu'il facilitait la gradation ascendante des sentiments et des mots : l'orateur pouvait ainsi s'élever, par bonds successifs, toujours plus haut, et planer enfin sans paraître avoir perdu pied. A ces exclamations répétées succédait un développement large, brillant, harmonieux, où il mettait ses plus nobles abstractions et sa plus suave musique.
Enfin, si l'on considère la suite de ses discours depuis le 5 octobre 1791 jusqu'au 31 mai 1793, c'est toujours la même méthode qu'on y retrouve, mais ce n'est pas le même succès. Tandis que d'autres, comme Isnard, vont en déclinant et ne peuvent se maintenir au niveau d'un trop heureux début, Vergniaud, au contraire, ne cesse de se perfectionner et de grandir. Il est meilleur le 3 juillet 1792 qu'il ne l'a été huit mois auparavant dans son discours sur les émigrés ; et son dernier grand discours, sa réponse à Robespierre (10 avril 1793), surpasse tous les autres. La lecture de ses notes nous donne à croire qu'au Tribunal révolutionnaire il se serait encore élevé au-dessus de lui-même. C'est que les circonstances l'avaient dépouillé de plus en plus de son caractère d'avocat.
Dans les commencements il plaidait une cause qu'il croyait gagner, et il la plaidait avec tout l'artifice qui lui avait valu ses succès de barreau. Bientôt il désespère de gagner cette cause noble et chimérique de la Gironde : ce sont alors, dans des plaidoiries prononcées sans confiance, des élans plus spontanés, une vraie douleur, de beaux cris de fierté. Enfin il ne plaide même plus, il renonce même à un simulacre de lutte pour la victoire : du haut de la tribune il s'adresse à la postérité ; il arrache le masque à ses adversaires et il montre toute son âme. Alors, on voit à plein son dévouement stoïque à la patrie, sa grande et sereine bonté, la pureté de son coeur, la force de son génie qui s'exerce sans les entraves d'une discipline de parti.
Alors Vergniaud n'est plus un girondin : aucune haine ne l'agite. Il n'est plus un conventionnel : aucun vote ne peut sanctionner son éloquence. Tourné vers le siècle à venir, c'est à nous qu'il parle ; c'est nous qu'il fait jouir de toute la poésie de son âme en chantant ses illusions mortes et son désir ardent de mourir pour la Révolution.
C'est dans ces moments-là qu'il est le plus orateur, parce qu'il n'y parle que de lui, et, comme il arrive à Mirabeau, comme il arrive à tous les orateurs, c'est son moi qui a inspiré à Vergniaud son éloquence la plus sublime.
Si donc il est de moins en moins rhéteur, c'est que les circonstances l'ont amené à être de plus en plus lui-même et à se dégager tout à fait de son parti et même de son temps. Mais, je le répète, sa méthode ne change pas avec son inspiration. Jusque dans ces lettres si vivantes qu'il écrivait à la Convention du fond de sa captivité, on retrouve le même ordre dans les idées, le même choix dans les ornements, les mêmes procédés dans le style.
Cette rhétorique lui venait sans doute moins de l'école que de son caractère et c'est là le trait qui le distingue si nettement de ses rivaux en éloquence : ses émotions les plus sincères s'exprimaient dans des formes aussi artificielles que ses idées d'homme de parti ou d'avocat. Seulement, ces formes nous plaisent quand Vergniaud est sous l'empire d'un sentiment violent ; elles nous fatiguent et nous importunent quand il plaide sans passion.
Il y avait probablement autant d'art dans son action que dans son style.
En parlant de son physique, nous avons dit à peu près tout ce qu'on sait sur ce point si important et si mal connu. Baudin (des Ardennes), dans son éloge des Girondins, dit qu'il était ravissant à entendre et il ajoute : «Son geste, sa déclamation, tout le rendait entraînant.» Nous ne savons rien de plus et, si nous pouvons dire que son action était à la fois savante et naturelle, c'est par conjecture. Toujours est-il qu'elle entraînait l'auditoire et qu'elle devait être en parfait accord avec le style et la pensée pour produire les effets qu'enregistrent les journaux. Ainsi, au milieu du discours sur l'appel au peuple, Vergniaud s'arrêta un instant : il y eut alors, dit le Journal des Débats, «un moment d'admiration silencieuse». A un passage de son opinion sur la guerre (18 janvier 1792), le Logographe signale cette interruption naïve d'un collègue : Voilà la vraie éloquence ! Plusieurs fois l'Assemblée entière, ravie d'un art si complet, se leva dans un accès d'admiration enthousiaste. Presque toujours, on était suspendu aux lèvres de Vergniaud. «Lorsqu'il montait à la tribune, dit un de ses collègues, l'attention était universelle : tous les partis écoutaient et les causeurs les plus intrépides étaient forcés de céder à l'ascendant magique de sa voix.»
Il reposait les âmes des inquiétudes de la lutte et leur offrait de nobles intermèdes aux difficultés de la Révolution. Et les moins sensibles à ces chants de sirène ne furent pas ceux qui se bouchèrent les oreilles pour ne pas l'entendre et lui fermèrent la bouche pour le tuer. A ce point de vue, c'est au Tribunal révolutionnaire que le génie de Vergniaud reçut le plus précieux hommage.
Voilà tout ce que nous savons sur l'éloquence de ce grand orateur, et nous sentons toute l'insuffisance, toutes les lacunes du portrait que nous venons d'esquisser. Mais l'histoire ne nous a pas fourni d'autres traits : ceux qu'on rencontre en plus dans les écrits de Nodier et de Lamartine ont été imaginés par ces deux poètes. Notre grand Michelet lui-même a souvent rêvé à propos de Vergniaud. Il est difficile, quand on parle d'un des Girondins, d'oublier les belles fantaisies dont leur légende a été brodée. Y avons-nous réussi tout à fait ? En tout cas, nous avons préféré d'être incomplet, plutôt que de rien produire qu'un document certain ne nous suggérât. Mais il est un trait de la physionomie de Vergniaud que nous avons rencontré plus d'une fois et qu'il valait mieux réserver pour la fin de cette étude, parce que c'est là le meilleur Vergniaud, le Vergniaud le plus intime et le plus vrai.
Son protecteur Dupaty avait dit un jour : «L'humanité est une lumière.»
L'humanité fut la religion de Vergniaud, comme elle avait été sans doute celle de l'auteur de Don Juan. Son mot caractéristique, c'est humanité. Il revient cent fois dans ses plaidoiries. Il résonne sans cesse dans ses discours.
Le 6 octobre 1792, il félicite Montesquieu d'avoir fondé la conquête de la Savoie «sur l'humanité, sur l'humanité sans laquelle il n'y a pour les hommes d'autre liberté que celle dont jouissent les tigres au sein des forêts». Et le 9 novembre il s'écrie :
«Chantez donc, chantez une victoire qui sera celle de l'humanité.»
Enfin c'est l'humanité qui inspire presque toute l'admirable réplique à Robespierre. C'est là que se trouve ce mot qu'il faut répéter, parce que Vergniaud y a mis son âme : On a cherché à consommer la révolution par la terreur ; j'aurais voulu la consommer par l'amour.
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