In Libro Veritas

Le prix d'ami

Par Hervé de Quengo

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Le prix d'ami

LE PRIX D’AMI
 
Qu’on soit dimanche ou lundi, qu’il soit midi ou minuit, Robert travaillait encore dans son atelier de banlieue. Un vieux hangar qui lui servait de local. Il fabriquait tout au long des journées des armoires et des guitares. Il clouait, ponçait, rabotait, vissait, sciait, mangeait, assemblait, mortaisait, buvait du soir au matin et vice-versa.
Robert avait beaucoup d’amis. Enormément. Faut dire qu’il travaillait bien. Très bien. Et toutes ses connaissances venaient le voir, l’admiraient au travail et lui demandaient des prix d’amis. Ce que Robert, le bon bougre, accordait bien complaisamment. Il était bien gentil Robert, et tous ses amis, qui ne travaillaient presque pas, venaient le voir, et lui leur faisait des prix d’amis. Et Robert travaillait, travaillait.
Oh ! Il ne travaillait pas par plaisir. Plus par plaisir. Est-il besoin de le dire ? Il en avait ras l’bol des armoires et des guitares. Il travaillait pour vendre. Vendait pour avoir de l’argent. Avait de l’argent pour manger. Mangeait pour vivre. Vivait pour… ?
Un jour, il se sentit fatigué de travailler ainsi.
Il posa son marteau, sa scie, son rabot, son tournevis, sa vrille et se mit à réfléchir.
Il vendait toute sa production, ou presque, à des amis, au prix d’ami. Etait-ce bien normal ? Vendre à ses amis, c’est très bien, mais le prix d’ami, c’était toujours lui qui le faisait. Jamais eux. Pourquoi ses amis ne lui feraient pas un prix de temps en temps ? Ils pourraient tout aussi bien le payer un peu plus, s’il était leur ami. De la même façon, que lui, il les faisait payer un peu moins. Il n’y a pas de raison que le « prix d’ami » soit toujours dans le même sens. Dorénavant, c’est lui, Robert, qui demanderait un prix d’ami à ses amis.
Robert se promit de leur en toucher un mot. Maintenant, à chaque ami qui venait le voir, il exposait le résultat de ses réflexions. Ses amis hochaient la tête…
 

 
Bientôt Robert fut ramassé par une ronde d’agents de ville. Il errait dans les rues, sans un sou, sans un client, sans un outil. Sans amis.
Il n’était plus compétitif.