In Libro Veritas

beignets aux pommes

Par stef ray wer

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Table des matières
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Chapitre 1: Dératiseurs

     Trois plots orange de signalisation, rayés de blanc trônaient comme des soldats montant la garde, tout autour de la bouche d'égout .
    Les trois hommes, eux, étaient appuyés contre le camion de la firme Mathieu, vêtus tout trois de cuissardes de caoutchouc, de cirés à capuche, ainsi que de bottes noires. Ils  ressemblaient  ainsi à des pêcheurs au bord d'une rivière.
     Ils s'apprêtaient à descendre dans les égouts et à commencer leur journée de dératisation.
     Le plus vieux des trois, s'appelait Paul Santére,surnommé Paulo, il était aussi le plus ancien employé de la firme.
     Il fumait une Gitane sans filtre. Son visage était tout boursouflé, conséquence de trop nombreuses nuits passées en compagnie de la bouteille. Son nez lui mangeait la figure, ses cheveux gris et fins comme ceux d'un enfant  étaient aussi clairsemés qu'un champ après la tempête.
      Il valait mieux éviter  le matin de se mettre dans le sens du vent, car les effluves de son haleine n'étaient pas sans rappeler l'odeur douce amère d'une vieille canette de bière oubliée au soleil.
       Le deuxième lui se nommait George Bouvier, la quarantaine, ventripotent, une Lucky Strike au coin des lèvres, l'air pensif. Les restes de ce qui devait être un œuf au plat décoraient son menton.
       C'était un homme bourru, avec son franc parlé bien des terres, pas du tout habitué à ce qu'on le contredise, ne rechignant pas du reste à mettre une bonne volée a ses enfants ainsi qu'a sa femme, pour, je cite, "Qu'on arrête de me prendre pour un con, nom de dieu", comme il aimait à le dire lui–même.
         Le dernier homme n'était autre que moi–même, Benjamin Hustriole. Mes compagnons de travail m'appellent «le grand» du fait de ma haute stature, celle-ci n'étant d'ailleurs pas spécialement un avantage dans les égouts.
         J'ai commencé il y a deux ans la dératisation, j'ai vingt–cinq ans, j'ai fait toutes sortes de petits boulots et puis un jour en parcourant les annonces du journal, je trouvai l'offre d'emploi suivante.
«Un travail bien payé, mais salissant, horaire fixe, fin de semaine libre. Voir les détails en appelant le numéro suivant. »
        Je me suis donc présenté et j'ai été embauché.  Je me mis rapidement à apprécier ce travail.
       J'aimais les deplacements qu'il occasionnait, la découverte de lieux nouveaux, les maisons de particuliers, les entreprises, les caves et les greniers, où mon imagination remplissait les cartons poussiéreux de trésors oubliés. La forme des draps que le temps avait usés, cachait des coupes remplies d'or et de bijoux.
        Pour finir, j'aimais la liberté de rêver que m'offrait ce travail peu stressant et pas si salissant .
        Mais il y avait tout de même un «Hic» : les égouts, je détestais les égouts !!
      Paulo jeta son mégot à terre et l'écrasa du talon de sa botte. Iil prit un grand bol d'air et nous  fîmes tous de même.
      Nous étions employés par la firme Mathieu, une petite entreprise de vingt personnes et la mairie nous donnait une fois par mois du travail dans les égouts.
      Il fallait aller poser des tablettes de mort-aux-rats et si besoin était, retirer les cadavres de ceux qui étaient morts, mais aussi, boucher les ouvertures laissées dans les murs par leur passage, avec un peu de mortier. Enfin il fallait aussi dénicher les nids pour une bonne dératisation.

     Paulo en tête, commença à descendre aux barreaux de l'échelle métallique, sans mot dire. Il ne commence généralement à revenir à la vie que vers les onze heures. Je le suivis et ensuite, se fut le tour de George qui ferma la marche.

     L'odeur me monta à la tête instantanément. Nous étions munis de masques en papier blanc, mais cela ne suffisait pas comme vous pouvez l'imaginer à stopper la puanteur.
     Cette odeur douceâtre, provenant de l'eau croupie, verdâtre, où les maladies proliféraient dans une boue tiède, dégageant un mélange de méthane et d'œufs pourris, venait se coucher sur la langue pour s'y imprégner.
     Vous ne pouvez vous imaginer  ce qu'est la puanteur. Pas juste une mauvaise odeur, non ! C'est comme se prendre un coup de poing en pleine figure, j'en étais à chaque fois presque sonné.
      C'était toujours la même chose. J'avais à peine le temps de poser le pied à terre que je m'empressais de retirer mon masque et de rendre le petit déjeuner léger que j'avais pris le matin en prévision de ce qui m'attendait.
       Les deux autres m'attendaient. Paulo regardait ailleurs, il grimaçait et s'efforcer de ne pas m'imiter.

       George, blanc comme un linge, me dévisagea avec tout le dégoût qu'il était humainement possible de porter à une personne sur cette planète, comme si je venais de vomir un foetus, ou une horreur dans le genre.
       Après un petit moment, on s'habitue un peu, mais la nausée ne nous quitte pas. Il faut mâcher du chewing–gum, ou n'importe quoi qui vous fasse oublier cette odeur.
       Au bout d'une heure et demie, nous avions parcouru une bonne partie de la galerie que nous devions traiter. Nous décidâmes donc de remonter au prochain regard pour prendre un bol d'air frais.


Chapitre 2 Demi–lune
 

    Une fois à la surface, il me fallut un petit moment, pour m'acclimater à la lumière vive du soleil, mais quel bonheur que de sortir de ce cloaque.
     Nous avions un sac plastique noir, rempli de vermine fraîchement ramassée, au moins dix kilos de rats morts et la moitié avaient l'air d'avoir été brulés. Le poil et la peau par endroits avaient disparu, laissant des auréoles, comme celles que peuvent laisser une cigarette sur un tissu. Un fait bien étrange, qui m'intriguait : jamais nous n'avions vu autant de rats morts.
      Paulo se ficha une cigarette dans la bouche, George fit de même, puis ce fut lui qui brisa enfin le silence, avec son verbiage bien à lui et les jurons qui ponctuaient ses phrases et son humeur.

–Nom de dieu Paulo, dit voir 'core pourquoi qu'on doit descendre dans cette fosse à purin!!!

–Ben, le problème ce sont ces foutus rats. Tant qu'ils se contentaient de se reproduire et d'engraisser dans les égouts de la ville personne n'en avait rien a foutre. Mais quand ils ont commencé à se payer des petites virées nocturnes pour aller vider les poubelles des bourgeois, les voix des habitants et par la-même des électeurs se sont élevées,  faisant trembler la ville et le bureau du maire. Il dut rapidement prendre des mesures pour calmer ses électeurs mécontents.
 
     Il se racla la gorge et cracha, le projectile humide et épais frappa le sol avec un bruit mat.

–Mais la mairie a traité les zones urbaines y'a pas si longtemps bordel de merde. Pourquoi qu'ils font appel à des privés pour les égouts. Peuvent pas le faire eux-mêmes, ces fainéants ! dit George qui en connaissait long sur le sujet, lui, un homme qui n'avait certainement pas inventé le mot "zèle". –Il est vrai que la mairie pourrait envoyer ces propres ouvriers. Elle économiserait un peu de l'argent du contribuable, rajoutai–je malgré tout.

     Paulo expliqua
     Personne ne voulait faire ce sale boulot. Alors la mairie avait envoyé des équipes de maintenance, mais l'un d'entre eux s'était fait mordre à la cuisse par un rat de la taille d'un chat sauvage. Un autre était tombé dans un canal d'évacuation des eaux usées et s'était brisé la jambe. Rien qu'avec ça, plus personne ne voulait descendre.
      Alors, les syndicats prirent partie et la municipalité se résignât à employer une société privée.
      Il jeta sa cigarette, puis sortit son paquet et en ralluma une autre. Il nous observa tour–à– tour et plus doucement, comme sur le ton de la confidence Paulo nous dit :

–Des bruits courent à ce sujet...,

    Il laissa cette phrase en suspens, j'apercevais de la malice dans son regard.
     George se redressa d'un bon, piqué par la remarque de son compagnon, car lui aussi connaissait les histoires que Paulo glanait derrière les comptoirs de bar, collants de bière, de la ville.

–Arrête avec tes conneries, c'est d'z'histoires pour faire pleurnicher les gonzesses au coin du feu tout ça. Tu d'viens sénile avant l'âge pépé, ça me fais chier d'entendre des histoires pareilles !!! explosa–t–il de colère.

–Il n'empêche que ... reprit Paulo.
   Il s'arrêta net. George lui lançait des éclairs du regard. Il lui servait son air patibulaire des grands jours, puis il renifla et secoua la tête avec une once de reproche. Enfin, il dit :

–C'est pas parce qu'un lascar, un peu éméché, accoudé à un bar t'a raconté ça, que c'est parole d'évangile. Tout le monde connait cette histoire...

    J'intervins, intrigué.

–Non, moi je vois pas de quoi vous parlez les mecs.

Ils se consultèrent du regard puis, George dit:

–Aller vas–y ! Raconte-lui maintenant, sinon y va nous faire chier jusqu'à la fin des temps avec ça.

   Il reprit sa position accroupie.
   Paulo s'asseya et laissa ses jambes pendre, dans le trou béant menant aux égouts.
   Il prit dans son gilet une flasque, but une bonne gorgée, toussa, se secoua comme un chien mouillé et enfin  prit la parole d'un ton grave.

–As–tu déjà entendu parler d'un garçon nommait << Demi lune>>?
–Non ??
–Son vrai nom était Pascal Noméd. Un enfant étrange... Il ne parlait pour ainsi dire jamais. Il avait la moitié du visage brulé, un accident domestique survenu lors de ses huit ans.      Il s'était approché de la gazinière de sa mère, trompant un instant sa vigilance et avait tiré sur le manche d'une poêle remplie d'huile fumante  qui crépitait sur le feu attendant patiemment que les merveilleux beignets aux pommes que préparait sa maman y soient plongés.
      L'huile bouillante se déversa comme une mer de lave en fusion sur son visage et le transforma en un instant, en un paysage cauchemardesque. Mais les cris de l'enfant furent bien plus terribles encore que le désastre qui venait de se produire.
       Son œil explosa, comme une bulle de savon, et un liquide jaunâtre en coula entre ses doigts crispés.
       Sa mère, paralysée par le spectacle de son fils se tordant de douleur dans sa cuisine ne put que hurler en cœur avec celui–ci.
        Un voisin, alerté par les cris de l'enfant et de sa mère, appela une ambulance.  Celle-ci emmena le petit Pascal et sa mère à l'hôpital dans un gémissement de sirènes annonçant une tragédie.
        Il fut conduit aux urgences et resta sous tranquillisant plusieurs dizaines de jours, sous une tente à oxygène.
Le bruit ronflant des machines et les bips–bips continus des moniteurs étaient accompagnés d'une musique bien triste, celle des pleurs d'une mère veillant son enfant.
       Au mois de septembre, les médecins décidèrent que le jeune garçon devait cesser toute médication forte contre la douleur. Il était jeune et le traitement trop lourd. Les plaies étaient saines maintenant, mais ils ne pouvaient rien faire quand aux dommages de son visage. Ils dirent à la mère de l'enfant les seuls mots qui leur paraissaient pouvoir atténuer sa peine.

–Madame, j'ai dans l'espoir que les progrès constants de la médecine pourront dans un avenir proche rendre à votre fils son visage.

Pascal fut reconduit chez lui, sa mère retira tous les miroirs de la maison pour lui éviter trop souvent de voir à quel point la fatalité l'avait châtiée.

Mais la douleur ne voulut quitter l'enfant. Des migraines infernales lui faisait souffrir mille supplices, l'unique moyen de les calmer était qu'il se mure dans l'obscurité la plus totale, avec un linge humide sur son visage.
C'est à partir de ce moment–là qu'il cessa de communiquer avec le reste du monde et qu'il s'enferma dans les douleurs tant physiques que morales.
La folie vint le bercer dans ses moindres instants de vie quotidienne,  pour lui susurrer des cris et des pleurs au creux de l'oreille. Il était comme un animal, une bête, contemplant le monde de son œil unique, baignant dans la brume froide et lugubre de ses pensées troublées.

Benjamin intervint, choqué par le récit de cette histoire bouleversante, mettant en scène un enfant.

–Tu le connaissais ? balbutiai–je la bouche sèche.

–Pas à cette époque là, ce n'est que plus tard que je l'ai connu, au collège St–François à deux kilomètres d'ici.

–Oui, je connais, il a brulé en 55 et a été reconstruit en 68. Tout le monde disait encore à l'époque que c'était un élève qui avait mis le feu en 55.

–Et bien justement, c'est à cette époque que lui vint le surnom de "demi–lune" en 55, à cause du paysage lunaire, que representait la moitié brulée de son visage.
Il portait en permanence un bandeau sur l'oeil. Il avait une demarche lente et sinueuse, comme s'il était sur un bateau en pleine tempête.
Je me souviens surtout que la partie brulée de son visage était tendue comme une peau sur un tambour. On aurait dit qu'il souriait, comme le Joker dans Batman, mais le film n'était pas encore sorti au moment des faits.
Une bonne partie des élèves avaient peur de lui. Je faisais partie de ces élèves.
Quand je l'ai connu, il se faisait passer à tabac, au moins deux fois par semaine, mais le plus atroce était qu'il riait.
Il riait à s'en décrocher la mâchoire, ce qui décuplait la colère de ses agresseurs, qui frappaient de plus en plus fort, pour couvrir son rire sadique qui mettait bien plus mal à l'aise les élèves que le passage à tabac lui même.
J'ai assisté à ça plusieurs fois, sans jamais réagir, les poings de Bertrand Sarette, une brute au cerveau aussi volumineux qu'une tête d'épingle, s'abattant encore et encore sur le visage de demi–lune. Le sang jaillissait à gros bouillon de son nez, allant jusqu'à éclabousser les curieux rassemblés tout autour.
Les premiers coups étaient accompagnés de bruits secs et rebondissants. Mais quand se déclenchait l'hilarité du souffre douleur, les coups se faisaient plus durs, des bruits mouillés nous parvenaient. Puis un surveillant venait les separer enfin pour arrêter le massacre.
Mais demi–lune ne cessait pas pour autant de rire, un rire nasal...De grosses bulles de sang explosaient à chacune de ses respirations bruyantes. Le surveillant les emmenait l'un à l'infirmerie et l'autre au bureau des surveillants en se disant certainement qu'il avait sous les yeux un futur repris de justice et un aliéné. –C'était vraiment terrible ! J'en faisais des cauchemars la nuit. Tout le monde le traitait de dingue et lui ne se défendait jamais. Il ne disait rien, il continuait son chemin et de temps en temps, il se retournait brusquement et affichait un sourire fantomatique déformé du coté calciné de sa tête toute ronde, comme une lune.

–De là, les parents commencèrent à avoir peur des histoires que leurs racontaient leurs enfants, des récits de cet enfant défiguré, qui le décrivaient comme un être pervers, un fou, dangereux, avec une forte tendance à provoquer le courroux d'autres élèves afin de se nourrir des regards glacés d'effroi des jeunes gens du collège.
Il fallait faire cesser cela. C'est le recteur lui même qui renvoya demi–lune chez lui, en demandant a sa mère qu'il soit suivi par un spécialiste du comportement, du fait alarmant de son attitude en société.

–Il fut donc exclu du collège, sa mère qui avait vieillie prématurément, ne fermait plus l'oeil de la nuit. Elle aussi commençait à avoir peur de son propre fils, mais elle ne se rendit pas tout de suite à l'évidence. Elle poursuivit elle-même l'éducation de son fils et réussit à le passionner pour la lecture.
Lui ne sortait de chez lui que pour se rendre à la bibliothèque, couvrant son visage avec une casquette bien plantée sur sa tête.
Il partait ,le plus tôt possible le matin et ne s'adressait qu'à une seule personne, Mr Simmon.
Le bibliothécaire, qui n'avait aucune sympathie pour le jeune homme, mais qui le servait poliment, attendait,  secrètement et avec impatience, un événement qui lui permettrait de ne plus voir cet enfant que la rumeur plaçait au sommet de l'échelle de la folie.
Au fond de lui, Mr Simmon avait peur de Demi–lune.

–Ce jour ne se fit pas attendre très longtemps, les dernières lectures du jeune homme, selon ce que Mr Simmon rapporta à qui voulait l'entendre, étaient pour le moins étranges.  Il ne s'étendait pas sur le sujet, mais ajoutait simplement que si cela ne tenait qu'a lui, il aurait retiré ces livres des rayons.
La bibliothèque lui ferma donc ses portes, en prétextant qu'il faisait peur au client, et qu'il valait mieux qu'il ne revienne plus
L'adolescent fit la sourde oreille et se representa le lendemain matin, comme tous les jours au plus top de la journée, sans mot dire, faisant abstraction des recommandations discriminatoires de Mr Simmon, mais celui–ci étant sûr de s'être débarrassé de son démon qui mettait à mal sa quiétude, s'emporta et lui dit sans ménagement :

–Écoute gamin, je t'ai dit que je ne voulais plus te revoir, j'ai été clair non ?

Demi-lune ne répondit pas et se dirigea vers les rayonnages emplis de livres. Mr simmon le tira violemment par le bras, le ramena jusqu'à son bureau, puis il le jeta au sol.

–Maintenant je ne rigole plus espèce de dingue. Tu vas me foutre le camp d'ici, sinon j'appelle la police et je leur raconterai quel genre de lecture tu as !!! –Demi lune sortit de sa léthargie. Il agressa le responsable de la bibliothèque. Il avait 16 ans à ce moment là et il réussit à le poignarder avec le coupe papier qui était sur le bureau.
Il s'enfuit, laissant Mr simmon à son agonie, une main posée sur son ventre, le sang s'échappant de la plaie béante, dessinant des fleurs sombres sur sa chemise blanche.
Les pompiers, quand ils arrivèrent sur les lieux, ne purent rien pour Mr Simmon. La personne qui les avait appelés identifia le coupable, en témoignant l'avoir vu s'enfuir des lieux, quelques minutes avant qu'elle-même ne découvre le pauvre homme baignant dans son sang, mortellement blessé au foie.
le jeune homme fut ensuite interné, dans un asile où il fut traité pendant cinq années.
Une médication lourde.. Electrochocs et thérapies ont été au programme de ces cinq longues années, d'une souffrance que sa volonté lui permit de supporter.

–Je serais devenu fou pour moins que ça moi . - Affirmais–je, plus que troublé.

–Ce n'est pas terminé. Quand il fut selon les médecins apte à quitter le centre, personne ne l'attendait, sa mère ne s'était pas présentée à sa sortie.
Il l'avait vue il y a de cela deux semaines,  paraissant bien fatiguée. Il s'inquiéta pour elle, mais devait rester calme et patient pour ne pas retarder sa sortie.
Ne la voyant pas arriver, il se mit donc en route. Il parcourut les dix kilomètres qui le séparaient du confort de sa maison. Il marcha tranquillement,  savourant le fait d'être libre. Il se sentait mieux d'ailleurs. Il se sentait un peu plus normal et mature surtout, il avait 21 ans et avait suffisamment souffert.
Il avait continué ses etudes, pendant son internement et pensait s'en aller de cette ville avec sa gentille mère, pour trouver un endroit où la vie serait plus heureuse pour eux deux.
Les dégâts de ces années se lisaient sur lui, mais il était confiant. Il avait attendu ce moment depuis cinq ans et comptait bien en profiter.
Quand il franchit le seuil de la maison, une odeur douçâtre lui monta au nez... une odeur de pommes pourries. Il se dirigea vers la cuisine en courant et trouva sa mère, morte, le visage enfoui dans un plat de beignets aux pommes, couverte d'asticots.
Elle n'avait jamais plus préparé de beignets, depuis l'accident, elle avait du elle aussi décider de tourner la page et de se pardonner, quand un infarctus vint la faucher et lui plonger le nez dans son assiette comme pour pouvoir la laisser mediter son erreur. L'image était claire pour Pascal.
Il souleva délicatement sa mère pour lui relever le visage et la voir une dernière fois, le plat resta un moment collé, puis il chuta et se brisa sur le sol. Lui se décomposa en voyant ce que le plat dissimulait.
Elle était dévorée par les vers. Ses yeux étaient grands ouverts, juste deux orbites vides, où grouillaient quantité de vers carnassiers se frayant un chemin dans la boîte crânienne, pour s'enfoncer dans les tissus spongieux et humide de son cerveau, comme des machines excavatrice creusant une montagne pour en extraire des métaux précieux. Je coupai une fois de plus Paulo dans son récit.

–C'est une malédiction, je ne peux croire une histoire pareille. Et que s'est-il passé ensuite?


–D'après ce qu'on raconte, c'est à ce moment précis que Demi–lune réapparut et que sa folie le détruit complètement. Les voisins, l'entendirent rire aux éclats pendant des heures mais ne s'alarmèrent pas, par contre, quand de la fumée opaque s'éleva dans le ciel, ils sautèrent sur leurs téléphones.
Le temps que les pompiers arrivent, la maison etait complètement détruite par les flammes.
Pendant ce temps, Demi–lune s'était mis en route pour le collège pour régler ses comptes.
L'école était par chance vide à cette heure là. Il descendit au sous–sol, où était entreposé le reservoir de fuel servant à alimenter la chaudière durant l'hiver. Il plongea à l'intérieur le grand morceau de tissu qui recouvrait la chaudière empêchant la poussière de s'y déposer, puis l'utilisa comme une mèche, l'alluma et s'enfuit.
Il avait été repéré par plusieurs personnes qui alertèrent les autorités compétentes, signalant qu'une personne de sexe masculin à demi défigurée, venait de s'enfuir du collège. Une détonation puissante s'ensuivit, et les flammes dévorèrent le bâtiment. Ils signalèrent aussi aux policiers que l'homme riait aux éclats en quittant les lieux précipitamment. Les fins limiers de la police firent évidemment vite le rapprochement et se mirent à la poursuite de Demi–lune maintenant identifié.
Lui de son coté muni d'un gros bidon qu'il avait récupéré dans le garage de sa mère et rempli au collège, en siphonnant le fuel de la cuve pleine, la tête basculée en arrière, laissait échapper un rire aigüe en se faufilant entre les maisons en direction de sa prochaine cible.
Il força l'entrée de la bibliothèque et déroba certains livres, qu'il ne voulait pas voir disparaitre dans l'incendie, puis il commença à asperger les lieux d'essence.
La police, sur ses traces depuis le collège, entra dans la bibliothèque avec rage et détermination. Les hommes armés tenaient en respect de leurs pistolets l'incendiaire. Jamais ils n'avaient eut besoin de leurs armes auparavant. Ils étaient nerveux. Ils hurlaient tous en même temps, devant cet homme désarmé qui s'appliquait à craquer une allumette, se désintéressant des hommes qui se ruaient vers lui.
La flamme jaillit enfin. Ils ouvrirent le feu sur lui, dans l'intention d'abattre cette menace, le touchèrent à l'épaule et au ventre. L'impact des balles le projeta au sol. La douleur sembla le ramener dans la réalité. Il regardait les hommes qui venaient de lui tirer dessus avec une expression d'étonnement non feinte.
Un mur de flammes se dressa alors entre les policiers qui accourraient et Demi–lune, qui se releva avec difficulté se tenant le ventre à deux mains. Il clopina ainsi vers l'arrière du bâtiment.
Il brisa une fenêtre. Les policiers firent le tour,  suivirent les traces de sang qui les menèrent aux égouts. Il avait eut la force de déplacer la lourde grille métallique et de descendre se réfugier sous la ville. Les policiers le suivirent armes aux poings.

Sa trace était facile à suivre. Elle mena les policiers dans un cul de sac. Demi–lune se trouvait là, il avait dessiné un pentacle sur le sol avec son propre sang, il se tenait en son centre, agenouillé un livre ouvert dans les mains, il était de dos. Un des hommes l'interpella.

–Rends-toi ! Tu es en état d'arrestation ! Si tu n obtempère pas, nous ouvrirons le feu !!!

Il tourna la tête vers les officiers. Un filet de sang coulait d'entre ses lèvres, son œil valide était torve et fiévreux, la folie dansait dans ce regard mourant. Il prit une grande respiration, et articula :

–Mon maître m'appelle mais vous ne perdez rien pour attendre. Je lui dois un sacrifice, mais sachez que vous serez punis.

Les hommes reculèrent en le voyant lever les bras au ciel, prononçant ce qui ressemblait à une incantation. Puis son corps prit feu, s'embrasant comme une torche. Les flammes tournaient autour de lui se nourrissant de ses chairs.
Les hommes ouvrirent le feu, tous ensemble, comme possédés par la peur. Demi–lune s'écroula et disparut dans le brasier.
L'un des hommes put apercevoir la couverture du livre qui brulait, lui aussi. Une couverture de tissu bleu, un pentacle comme celui que venait de tracer Demi–lune y figurait. Une main glacée parcourut l'échine des policiers quand le rire fou du défunt résonna dans les galeries. Ils sortirent en trombe des égouts.
Le corps de Demi–lune fut complètement calciné, le pentacle disparut, et le livre aussi. Quant aux policiers, ils se réveilleraient encore en hurlant au beau milieu de la nuit, des mois après l'incident.

–Et bien, ça c'est de l'histoire à faire flipper les gonzesses en effet, ajoutai–je d'un ton rêveur, encore plongé dans le film de ce récit.

George se releva. Il fit craquer ses articulations, fit une grimace en regardant la bouche d'égout et dit :

–Voilà, maintenant tu connais toute l'histoire. Etonnant que t'en aie jamais entendu causer. Pour ça que les gars de la ville veulent pas y descendre et mouillent leurs frocs à chaque fois qu'ils entendent un rat couiner, en croyant que le spectre de Demi–lune se marre et va les faire rôtir.

Il éclata d'un rire caverneux qui me glaça le sang.

Paulo vida les dernières gouttes que contenait sa flasque à alcool.

Puis, George nous fit signe de redescendre, pour finir le boulot une fois pour toute, en tapotant le cadran de sa montre.
Il remit son masque, et descendit le premier . Chapitre 3 Le feu
 

J'avouerais que je n'étais pas rassuré, en repensant à tout cela cheminant dans les égouts, plongé dans mes pensées.
Je me portais aussi bien sans ne rien savoir de toute cette histoire, aux allures de légende urbaine, quand soudain un détail me chiffonna.

–Hé paulo, dit moi, on sait quel bouquin brula dans les flammes en même temps que Demi–lune?

–Un ouvrage diabolique de rite satanique, selon les registres de la bibliothèque, qui se trouvait chez Mr Simmon.
La police  avait constaté qu'il avait consulté ce même livre, tous les jours pendant plus de quatre mois, éveillant l'attention du défunt Mr Simmon.

George marchait devant nous. D'un pas rapide il pulvérisait le raticide au hasard sans grande attention sur les parois humide, en jetant des coups d'œil nerveux sur son plan des souterrains, qu'il tenait dans sa main libre.

Paulo d une voix basse me dit,

–c'est dans cette galerie qu'il est mort, après le virage là–bas...

Il me fixa avec un air étrange, alors je lui dis :

–Ça ne va pas, tu as l'air étrange, tu commences vraiment à me faire peur avec ...

–Tu sens pas ?

–Quoi ça sent la me... Oui je sentais, l'odeur envahissait les lieux.

George disparut au détour d'un embranchement. Nous arrivions au cul–de–sac et cette odeur. Paulo me prit le bras, je dis :

–Je la sens moi aussi. Rattrapons George et tirons nous d'ici, ça ressemble à un avertissement.

–Non, c'est autre chose...., pas une menace, une signature plutôt.....

Un cri rebondit sur les parois et se répercuta, un cri de douleur aigüe,

–George ! -La panique s'emparait de moi - Georgeeeeee !

–Il est foutu tirons nous de là, dit Paulo me tirant par le bras.

Alors, il apparut devant nous.  Un fantome, non une apparition diabolique, peut être bien le diable lui même, non pas le diable,....
C'était lui.

Un rire se mêla aux cris de douleurs et d'effrois. Il se mit à faire chaud.

Je cours, je cours aussi vite qu'il est possible de courir quand la mort est à vos trousses. Paulo est tombé, il hurle derrière moi, je ne me retourne pas, ne ralentit pas, au mon dieu j'ai si peur.
La sortie est toute proche, quand quelque chose m'agrippe avec une force herculéenne. Mes côtes se brisent une à une sous la pression de ses bras qui m'étreignent, les flammes montent elles me lèchent déjà le visage et lui rit, il rit, ....

Le quotidien, Le Magellan, titra le lendemain matin à sa Une :

Un incendie, apparemment, produit par l'explosion d'une conduite de gaz souterraine de la ville a couté la vie à trois hommes et à fait tout au long de la nuit des dizaines de blessés en se repandant dans toute la ville, pour être enfin maîtrisé ce matin à l'aube par les pompiers, aidés par les habitants de la ville qui ont lutté contre le feu toute la nuit pour sauver ce qu'il restait à sauver de leurs maisons en proie aux flammes.
Le bilan est lourd. La moitié de la ville a brulé cette nuit, comme si elle n'était faite que de paille, laissant de nombreuses familles sans toit.
L'état d'urgence a été déclaré.........

Les gens qui assistèrent à l'incendie de la ville ont tous un souvenir précis et abominable de ce qu'est le spectacle d'une ville sous les flammes.
Le nom, de la ville de Pompeï fut prononcé plusieurs fois. Il y a certaines choses qu'ils ne pourront jamais oublier, comme la chaleur émanant du brasier, même a plusieurs centaines de mètres, mais aussi, les cris et les plaintes des gens ayant été blessés ou ayant tout perdu ce soir-là. Malgré tout cela, ce qui les aura le plus marqué et dont il ne parleront jamais à une personne étrangère à la ville, c'est de cette étrange odeur de pommes qui plana sur la ville encore des jours après l'incendie.

S.W
S.W