Navigation : InLibroVeritas.net > Essais / Critiques > Sur «Hamlet Machine» > Page 1
Sur «Hamlet Machine»

- Catégorie : Essais / Critiques
- Par Benoît Auger
-
- Date de publication sur In Libro Veritas : 28 juin 2008 à 7h43
- Dernière modification : 28 juin 2008 à 7h42
- Impressions laissées par une production récente de la pièce «Hamlet Machine» d'Heiner Müller.
10/10 (1 votes)
|
12 aiment
0 n'aime pas |
99 lectures |
1 page
Sur «Hamlet Machine»
Hamlet Ex Machina
«Je le connais, le Tout-Puissant... et lui, aussi, doit me connaître. Si, par hasard, nous marchons sur le même sentier, sa vue perçante me voit arriver de loin: il prend un chemin de traverse, afin d'éviter le triple dard de platine que la nature me donna comme une langue! Tu me feras plaisir, ô Créateur, de me laisser épancher mes sentiments. Maniant les ironies terribles, d'une main ferme et froide, je t'avertis que mon cœur en contiendra suffisamment, pour m'attaquer à toi, jusqu'à la fin de mon existence. Je frapperai ta carcasse creuse; mais, si fort, que je me charge d'en faire sortir les parcelles restantes d'intelligence que tu n'as pas voulu donner à l'homme, parce que tu aurais été jaloux de le faire égal à toi, et que tu avais effrontément cachées dans tes boyaux, rusé bandit, comme si tu ne savais pas qu'un jour où l'autre je les aurais découvertes de mon œil toujours ouvert, les aurais enlevées, et les aurais partagées avec mes semblables.»
( Lautréamont, Les chants de Maldoror, chant deuxième)
Ça me hante, cette pièce. Ça me rend malade. Je ne sais pas si c'est le texte autant que la production que nous avons vue qui me fait cet effet, mais je ne peux évoquer ce titre «HAMLET-MACHINE» sans me sentir aspiré dans un tourbillon cosmique; sans sentir la nausée me prendre aux tripes. Mais c'est une nausée qui ne permet pas de se débarrasser du bouchon oppresseur. Elle suit parfaitement les méandres de mes intestins. C'est une nausée qui est en moi. Qui est moi. Et je n'ai pas envie de me vomir. Enfin, pas maintenant. Pas déjà.
C'est le genre de textes qui nous font penser: «qu'est-ce que je fais là, à perdre mon temps, à le laisser passer? J'ai une vie d'humain à vivre et je la passe comme si de rien n'était. Qu'est-ce que j'attends pour plonger, pour aller chercher une de ces «captives divines» dont Proust parle dans «À la recherche du temps perdu?»
Il faut mourir et revenir.
«Mourir... dormir, dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l'embarras. Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l'étreinte de cette vie ? Voilà qui doit nous arrêter. C'est cette réflexion-là qui nous vaut la calamité d'une si longue existence.» (Shakespeare,William Hamlet, Acte III, scène 1).
Il faut se vomir soi-même dans l'au-delà pour revenir, non pas comme machine, mais en tant que pêcheur de perles, comme montreur de captives divines.
Est-ce que Müller était déjà mort lorsqu'il a écrit Hamlet-Machine? Avait-il accès au monde de l'homme qui dort mais qui veille sur son propre sommeil?
Merveilleuse, remuante obscurité!
L'amant de Psyché était-il d'une laideur sublime?
Même le sublime devient hideux lorsqu'éclairé par les écrans cathodiques, par le plasma ou les cristaux liquides.
Les écrans de télévision et ceux des ordinateurs ne nous proposent pas la tragédie d'Hamlet. Ils nous proposent, au mieux, une googlesque invitation à crier avec Edvard Munch, mais en temps normal leurs haut-parleurs nous font entendre les gargouillis de la nausée quotidienne.
Hamlet est donc une machine. Plus personne pour jouer son rôle.
«J'alimente les ordinateurs en informations sur moi... [...] Je suis la banque informatique...»
Je tique! Plus de nausée. Il faut que je consulte ma propre banque informatique, extension de mon cerveau. J'y retrouve un texte écrit en 2003 pour un cours de création littéraire avec l'écrivain Jean Larose et dont je reproduis, ici, un extrait qui me frappe:
«Je ne sais pas exactement ce qu’ils m’ont planté dans le dos. Ce point entre la quatrième et cinquième lombaire que j’ai sensible comme celui d’un chat s’est contracté sous la ponction puis s’est relâché aussitôt diffusant dans tout mon corps une chaleur bienfaisante. Au bout de deux minutes j’étais disposé à répondre à toutes les questions qu’on me poserait, en français, en anglais ou même en éphélide. Ils auraient pu me détacher, je n’avais pas du tout l’intention de bouger de là.
Tous les fils qui s’échappaient de moi devaient servir à quelque chose. Je voyais bien qu’ils n’étaient pas très heureux de la tournure des événements. Mais rien ne pouvait m’atteindre... J’étais au-dessus de tout, je flottais dans la pièce... Comme si mon pusher de cerveau avait cessé de produire de la suie et pompait de l’«ostiklaviébèlendomorphine» dans toutes les cellules qui portent mon code.
J’étais convaincu que leur maudite machine allait remplir mon corps d’une décharge énergique. Mais c’est justement le contraire qui s’est produit. L’énergie de mon corps s’est déchargée dans la machine... Elle savait tout de moi à présent. Plus besoin de lui cacher mes desseins. L’impolygraphe communique aux impoliciers de la Gercée les multiples formes qu’emprunte l’entité anthropomorphe qu’ils ont placée sous observation.
Ils ont mes empreintes numériques dans leurs fichiers binaires. En bons techniciens ils appellent ça mes «digital prints». Et me voilà rempli du vide que leur machine a créé en moi.
Ils ont beau vouloir poursuivre leur interrogatoire en repartant à zéro, «zéro», c’est à peu près toute l’information qu’ils pourront encore obtenir de moi...»
Zéro. Comme si c'était possible d'y revenir. Comme si c'était souhaitable. Le compte à rebours a commencé depuis longtemps mais l'Histoire a gravé, comme à l'eau forte, des souvenirs indélébiles sur les années qui s'enfilent: [...] - 2015 (Paris) - 2006 (Sud-Liban) - 2003 (Bagdad) - 1994 (Kigali) -1992 (Sarajevo) [...] - 1945 (Hiroshima, Nagasaki) - [...] - 1534 (Gespeg) - 1453 (Constantinople) [...] - 476 (Rome) - 33 (Gethsémani, chant du coq, deux fois plutôt qu'une) [...]
Impossible de remonter jusqu'à zéro. Zéro est une abstraction. Un produit de l'imagination. Il faut passer outre. On peut ainsi remonter jusqu'à une époque glaciaire, avant l'aube de l'humanité et de la tyrannie.
C'est une femme qui sera la première créature à surgir de cette glace, à remonter à la surface, dernière chance de la nouvelle humanité? C'est Ophélie. La douce. Le genre humain repart du bon pied. C'est la première femme, enveloppée de lumière. Celle qui, dans la création du monde selon les Iroquois, va tomber dans la brèche cosmique et être maintenue à la surface de l'eau par des bernaches jusqu'à ce que les animaux des profondeurs lui préparent la terre ferme qu'ils accumulent sur le dos d'une tortue.
Non! Ce n'est plus la douce Ophélie.
C'est Électre qui pleure la mort de son père comme celle de tous les tyrans.
C'est Lady MacBeth qui demande à être désexuée, déféminisée, libérée de sa compassion pour pouvoir commettre, ou pousser à commettre un crime odieux.
C'est une femme-tyran qui va régner sur un nouveau monde sans hommes...
Il y aura encore des bains de sang.
Le drame d'Hamlet aura lieu.
Hamlet sera une femme.
Elle hésitera entre se faire ou ne pas se faire exploser au mariage de sa mère.
Le public va réclamer sa dose d'hémoglobine.
Les poètes, en bons pushers, vont procurer aux spectateurs-junkies les plus beaux highs-cathartiques.
Il y aura encore des intellectuels pour s'attaquer au Tout-Puissant.
Il y aura encore un Tout-Puissant Müller pour se moquer du pauvre petit moi (c'est qui, moi?) présomptueux, repris par la Nausée.
Éteignez la lumière, monsieur Müller, qu'on s'imagine des choses...
- Pas de page précédente
- Fin
Que pensez-vous de cette oeuvre : J'aime Je n'aime pas
Options concernant cette oeuvre
- Signaler une faute à l'auteur, page 1.
- Poster un commentaire à propos de cette oeuvre
- Alerter un modérateur
- Ajouter cette oeuvre à votre livre à la carte
- Télécharger la version pdf de cette oeuvre (gratuit)
- Placer un marque page sur cette page pour reprendre la lecture plus tard
- Ajouter à vos oeuvres favorites
- Envoyer cette oeuvre à un ami
Licence de cette oeuvre

L'oeuvre ci-dessus est mise à disposition sous licence Art Libre (LAL 1.3).
Faire un don à cet auteur

- Offrez à cet auteur la chance d'être publié !
- Benoît Auger n'a pas encore reçu de don
- 99 € manquants pour publier sur ILV-Edition.com
- Votre livre papier
- ILV vous permet d'acheter un livre papier comportant les oeuvres de votre choix.
- Edition classique
- Publiez votre livre
- Sous licence libre ou non, en gardant tous vos droits
- ilv-edition.com
- ILV-Experience
-
- En savoir plus
- Retrouvez nos catalogues : monde du libre et auteurs repérés sur et par InLibroVeritas.
- Newsletter
- Recherche
- Lecture libre...
-
- Le meilleur d'ILV
- Romans / Nouvelles
- Humour
- Actualité
- Poésie
- Informatique
- Théâtre
- Essais / Critiques
- Tribune libre
- Biographies / Témoignages
- Documents
- Contes
- Jeunesse
- Vie pratique
- Économie/Finances
- Sciences humaines
- Sciences / techniques
- Correspondances
- Scénarios
- Chroniques
- Thèses
- Esotérisme / Spiritualité
- Citations
- Philosophie
- Textes fondamentaux
- Lyrics - Chansons
- Plus de lecture...
- Agenda littéraire
-
L M M J V S D 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 - << | Décembre 2008 | >>
- À découvrir
-
Thierry MULOT
Le fils déchu
Nom prénom : Chatel Jean Age : 40 ans Profession : Infirmier...
Confidentialité | Conditions générales de vente | Questions fréquentes | Partenariats | Nous contacter
© 2004-2008 Reverbere.net, Tous droits réservés. In Libro Veritas est une marque déposée.
Crédits complets | Webdesign : AG Creations |
In Libro Veritas est soutenu par Gandi. | Cherise | Alaplume















