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La surprise du chef

Par agnès andersen

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Table des matières
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La surprise du chef

La surprise du chef
 
 
Moi, c’est Léone.
Horrible prénom. Je vous l’accorde ! Mais je viens d’une époque où les Melody, Galaxy et autres Alison étaient loin d’exister.
Qui aurait pu imaginer qu’un jour nos bébés s’appelleraient ainsi ?
De mon temps, un prénom, ça se trouvait dans la famille, chez les anciens, dans les églises et le calendrier des Saints.
Mais parmi eux, de Léone, que nenni ! Nous avions bien un Saint Léon le 10 novembre de chaque année. Juste pour ceux qui savaient lire ou compter. Et moi, je ne faisais pas encore partie du lot.
Ce n’est que plus tard que j’ai su que notre Pape d’alors s’appelait Léon le Treizième. Et que, par conséquent, j’avais hérité du prénom du Saint Père. Au féminin. Car il me fallut du temps avant de découvrir que j’étais une femme. Ces choses-là ne se disaient pas…
J’ai vu défiler mon histoire comme un train banal, du rapide au tortillard, s’arrêtant de plus en plus souvent dans les gares hypothétiques de mon existence fort agitée.
Et plus le temps passe, plus ma vie se ralentit, s’écoulant jours après jours, heures après heures, minutes après minutes.
Aujourd’hui, à presque 90 ans de ma naissance, j’en suis arrivée aux secondes.
Oui. C’est tout ce que je suis à présent : un tas de secondes qui s’enfilent sur les aiguilles de ma pendule, comme les innombrables mailles d’un pull que l’on tricote et qui finira comme moi : rongé par l’usure.

Autrefois !
Gamine, il parait que j’étais du genre incasable : trop fluette pour faire les moissons, trop brusque pour traire les vaches, trop remuante pour broder les draps, trop imprudente pour laver le linge à la rivière. Trop de tout et pas assez de rien.
Alors je restais à la ferme à surveiller les petits, à faire le pain, les confitures et les bocaux de légumes tous frais cueillis du potager.
Ma mère, c’était la Berthe. Une brave fille qu’on avait mariée aux cochons de l’Eugène. Lui apportait la porcherie, elle, quelques arpents de terre labourable, une mince partie de l’héritage tant convoité par la marmaille de frères et sœurs qui se bousculaient à l’enterrement.
Quatorze, ils étaient. Quatorze enfants dont Berthe était la benjamine, celle qui traînait toujours derrière la troupe lorsqu’elle allait glaner dans les champs, comme de coutume.
Berthe était une jolie fille, un peu rondelette, juste comme il faut : pas trop maigre pour pouvoir enfanter, pas trop grosse pour pouvoir travailler. Le modèle idéal de la femme épousable, celle qu’il faut confier le plus tôt possible à un homme avant qu’il ne lui vienne des idées bizarres.
Donc, le jour des quinze ans de Berthe, son père la maria à l’Eugène et ses cochons.
Non qu’Eugène en fut mécontent ! Berthe portait déjà le fruit de leur amour précoce qui, finalement, se concluait de façon satisfaisante pour tout le monde.

Fruit qui arrondissait déjà son ventre de fiancée : moi.
Je naquis rapidement quelques mois après. C’était au printemps du printemps, le mois d’avril 1897. Un siècle s’achevait dans la vie quotidienne d’une trop jeune mère déjà dépassée par les événements. Je vous confie que naître au vingtième siècle ne m’aurait pas déplu !
A présent, penser à tout cela me donne le vertige. A l’approche de mes 90 ans, je revois cette vie laborieuse et sobre où ma place n’était rien de plus que celle de n’importe qui : l’invisible rouage d’une société rurale où chacun devait apporter sa contribution à la collectivité.
Collectivité, c’était ça le maître mot. Collectivité. Nous vivions tous pour tous. Et c’était ainsi. Travailler, produire, enfanter, mourir, tout se faisait dans un souci d’intérêt général où les sentiments n’avaient qu’une place accessoire, quand, toutefois, l’Eglise ne tentait pas de s’en emparer pour les offrir à son Dieu.
Oui. C’était ainsi. Puis ce fut différent, puis de plus en plus différent, puis complètement différent.
Tellement différent !
Croyez-moi, vous qui êtes de maintenant, de l’époque moderne comme on l’appelle. Il en a fallu de la capacité d’adaptation pour suivre une évolution de plus en plus galopante alors que nous ne connaissions que les charrettes à chevaux, l’éclairage à l’huile et le linge de coton !
En bientôt 90 ans, j’en ai vu des choses ! 
 
 
µµµ
 
Toute émue, je me souviens du jour où, presque cérémonieuse, Léone me confie ce paquet de feuilles roses.
-          Tenez, Madame Anne ! Vous qui publiez des romans, vous saurez bien quoi faire de ces gribouillis !
« Ces gribouillis » sont l’histoire de sa vie dont elle a déjà rédigé plusieurs chapitres.
-    Trois ou quatre, précise-t-elle. Griffonnés il y a dix ans. Et depuis…
J’avais lu ce manuscrit avec intérêt, avec curiosité. Mais surtout avec respect, consciente de la valeur d’un tel cadeau. Dans son style si personnel qui me plaisait tant, avec une spontanéité juvénile, Léone y racontait une grande partie de son destin.
Une partie seulement. Car aujourd’hui…
-          C’est trop tard pour la suite ! soupire-t-elle. Je sais que je n’irai plus jusqu’au bout !
-          Et pourquoi Madame Léone ?
-          Mais regardez-moi ! Je n’y vois presque plus, je n’entends presque plus et je ne suis plus capable de tenir un crayon !
Je perçois du regret dans la voix de ma nonagénaire. Et je la comprends. Combien de temps lui reste-t-il, elle que je vois s’étioler toujours un peu plus à chacune de mes visites ? Elle, autrefois si dynamique, devient une petite vieille de plus en plus recroquevillée sur elle-même, au fond d’un fauteuil bientôt trop grand pour elle.
Mais à cet instant, en me remémorant cette œuvre qui restera inachevée, je me dis que c’est bien dommage.
-          La maison de retraite ne me réussit vraiment pas ! gémit Léone à chacun de mes passages.
-          C’est vrai, je l’admets. Mais vous souhaitiez tellement y venir !
-          Ben oui ! Seule, chez moi, c’était plus possible !
Léone a raison. Son état de santé toujours plus fragile, son asthénie qui se généralise, sa silhouette qui se dessèche ne font que confirmer ses dires. Léone est une flamme en train de s’éteindre.
Elle-même en a conscience d’ailleurs. Et c’est difficile de la motiver dans ses moments d’extrême fatigue.
-          Pourquoi suis-je encore là ? s’exaspère-t-elle souvent. Et ne me répondez pas, une fois de plus, qu’on est là tant qu’on a une mission à remplir dans ce monde ; même si on ne sait pas laquelle. Ça ne m’aide pas ! Ce qui m’aiderait ce serait plutôt…
Je devine sa demande. Je tente une diversion. Mais Léone m’arrête d’un semblant de regard sévère.
-          Allons, Madame Anne. Vous faites votre métier d’assistante sociale. Mais vous savez bien que je ne suis plus qu’un vieux tas de femme tout décrépit. Et que pour les gens comme moi, on devrait pouvoir…
Sa phrase se perd dans ses pensées. Cherche-t-elle à me dire qu’elle ne vaut plus la peine  de vivre ? Que sa place n’est plus de ce monde ? Qu'elle souhaiterait que la mort abrège ses souffrances ? Que je n’ai aucune raison de la ménager ?
Je me penche sur elle et lui prends doucement la main. Sous ma cuirasse professionnelle, je ne trouve rien à répondre. Mais dans mon âme de pauvre humaine, je dois bien reconnaître qu’elle n’a pas tort.
Léone décline chaque jour un peu plus. Dans la souffrance physique mais aussi, le pire pour elle, dans l’ennui.
Elle est devenue une ombre qui stagne, prisonnière d’un monde qui s’obstine à la retenir ici, dans l’attente lancinante de ce qu’elle appelle « la surprise du chef ».
Ce matin, je la retrouve après quelques semaines d’hospitalisation. Fracture de la jambe suite à une chute. Naturellement ! Elle est si faible qu’elle ne tient plus debout. Et, malgré son grand âge, elle a dû subir une opération chirurgicale. Plâtre, perfusions, alitement interminable et retour à la maison de retraite, privée de la dernière chose qui lui appartenait encore et lui laissait un peu de liberté : marcher.
Léone a perdu toute son autonomie. Fini ses petites balades dans les salons de la maison de retraite où elle pouvait encore bavarder avec les résidents. Fini le salon de thé dans le parc, les couloirs ensoleillés et les terrasses animées. Peu à peu, elle ne sort plus de sa chambre, puis de son fauteuil, puis de son lit. A présent, elle dépend entièrement des rondes des aides soignantes, de leurs horaires, de leur disponibilité.
Alors, oui, je la comprends. Et, comme elle, je me surprends à me poser la question : pourquoi ?
Elle me sert la main de toute sa faiblesse. Puis, dans un élan que je devine, elle tente de me parler. Mais je n’entends rien. Alors je m’approche un peu plus d’elle en prenant soin de ne pas bousculer la poche qu’on lui a posée depuis son retour d’hôpital pour qu’elle ne mouille pas ses draps. Sonde  à demeure qui la fait souffrir.
Léone s’accroche toujours à ma main et je distingue dans un souffle :
-          Madame Anne, s’il vous plait, aidez-moi !
-          Vous aider ?
-          Oui. Je n’en peux plus. Aidez-moi. Je veux partir. Je suis prête pour la surprise du chef.
Léone m’implore du regard voilé qui lui reste. Sa main s’agrippe à la mienne comme dans un ultime espoir de libération.
Bouleversée, je ne sais que dire. Mais j’ai bien compris sa demande. A tel point que si je la voyais dans une chambre d’hôpital, bardée de tubes et de flacons, entourée d’écrans aux bips insistants, eh bien oui, je débrancherais.
Mais là, comment débrancher Léone de ce qui n’existe pas ? Comment la couper de ce rien qui la retient avec obstination ? Comment l’aider à franchir ce portail dont nous avons si souvent parlé, elle et moi ? Et qu’elle est si impatiente de traverser ?
Ce portail de la mort et de son après, le grand inconnu.
Ce mystère qu’elle appelle « la surprise du chef » ?
 
A suivre

agnes bataille-andersen ¤¤¤ extrait de "Vous m'avez bien dit social ?"