chapitre 1
Mes parents sont propriétaires d’une magnifique villa à Saint Raphaël. Rien d’étonnant à cela : leur renommée dans la taille des diamants est reconnue par les plus grands experts de la planète. Ils travaillent exclusivement pour De Beers, la compagnie qui a la mainmise sur les trois quart du marché mondial.
J’aurai bientôt dix sept ans et je ne sais toujours pas ce que je ferai plus tard. La profession de mes parents est exclue, car elle demande des dons que je ne possède pas. D’ailleurs ils le savent et ils ne m’ont jamais poussée dans cette voie … ni dans une autre d’ailleurs. Mes résultats scolaires sont excellents, alors ils me laissent tranquilles … pour le moment.
Le bus scolaire m’a déposée à deux pas de chez moi. J’ai franchi le portail, avancé nonchalamment dans l’allée du jardin et j’ai ouvert la porte d’entrée au moyen de ma clé magnétique, sécurité oblige ! A partir de ce moment-là, ma vie a basculé dans une autre dimension.
Je ne saurais dire pourquoi, mais cette attaque, je l’ai sentie venir. Pourtant, mes deux agresseurs ont surgi dans mon dos, silencieusement et ils se sont jetés sur moi. Dans un réflexe surprenant, je me suis baissée pour les éviter tout en balançant un formidable coup de poing sur le menton du premier assaillant. Il s’est écroulé. Je n’arrivais pas à en croire mes yeux. Mais l’autre a braqué son arme sur moi. Face à un tel argument, je me suis assagie.
Il restait bouche bée, ses yeux me fixaient avec stupeur, tout comme moi, d’ailleurs.
Il m’a collé le canon sur la tempe et m’a poussée à l’intérieur. Mes parents ont fait irruption dans le corridor, surpris, mais curieusement et contrairement à moi, ils ne semblaient pas du tout paniqués.
-Baissez cet arme, lui conseilla mon père, d’une voix calme et parfaitement maîtrisée.
L’autre n’en eut cure.
-Le coffre ! cria-t-il.
-Très bien, suivez-moi.
La victime de mon uppercut entra en chancelant, la main posée sur le menton et nous suivit en grognant.
La pièce dans laquelle mes parents exerçaient leurs talents ressemblait plus à une salle de séjour qu’à un atelier. Papa alla décrocher du mur le tableau représentant le château d’If, la célèbre prison construite sous François 1ier, découvrant ainsi le coffre mural.
D’ordinaire, il composait le code à toute allure, mais cette fois-là, il prit tout son temps. Il ne semblait pourtant pas paralysé par la peur car ses mains ne tremblaient pas et il paraissait très sûr de lui, presque serein. Bizarre….
La porte blindée s’ouvrit, laissant apparaître aux yeux de tous une dizaine de pierres précieuses.
A cet instant précis, je ressentis une étrange sensation. C’était comme si une voix intérieure me poussait à perdre conscience. Certes, j’étais gagné par la peur, qui ne le serait pas avec le canon d’une arme appuyé sur la tempe ? Mais pas au point de tomber dans les pommes. Je me doutais bien que si je restais tranquille, il ne m’arriverait rien.
Sans me poser la moindre question, je simulai une perte soudaine de conscience. Je fis comme si mes jambes se dérobaient sous moi , je relâchai complètement mes muscles et je me laissai tomber sur le plancher.
Surpris et sans doute sous le coup d’une forte émotion à la vue de tous ces diamants, mon agresseur n’esquissa pas le moindre mouvement. Par mon œil droit maintenu volontairement entrouvert je vis une chose incroyable : deux rayons émis de deux des quatre dômes lumineux du plafond virent frapper les deux armes des voleurs, mais également la main qui les tenaient si j’en juge par le cri de douleur qu’ils poussèrent. Une minuscule fléchette venue du même endroit vint se ficher dans leur cou et ils s’écroulèrent, inconscients.
Maman vint se jeter dans mes bras.
-Elodie! Oh Elodie !
Je sentis toute son émotion pénétrer en moi, mais dans le même temps une sorte de retenue, comme si elle voulait me dire quelque chose, mais ne parvenait pas à l’exprimer.
-Ressaisis-toi, Judith, lui dit mon père, nous devons appliquer la procédure prévue.
Je me dirigeai vers le dôme le plus proche. Le verre était brisé. A l’intérieur, je vis les deux petits canons et une minuscule webcam. Le voyant était allumé.
-Je suppose qu’il est inutile d’appeler la police, dis-je, toute la scène leur a été transmise en direct.
-En effet, répondit papa.
-Et pour ces deux intrus ? demandai-je.
-Rien à craindre, ils sont endormis pour un bon bout de temps.
-Très sophistiqué, fis-je en examinant le second dôme éclaté.
-Je sais ce que tu penses, Elodie, me dit maman, nous aurions pu te mettre au courant.
-En effet, tu lis dans mes pensées…
Je les sentis se raidir. Ils semblaient mal à l’aise.
-La présence de ce système high-tech dans cette habitation devait rester secrète, dis-je pour détendre l’atmosphère. Les enfants ne savent pas garder un secret, c’est bien connu, d’où votre silence.
-Nous avons donné notre parole, me confirma maman. N’en parlons plus.
Quand les policiers arrivèrent, je sentis clairement une retenue de part et d’autre. J’avais la curieuse impression que tout ce beau monde se connaissait mais cherchait à ne pas le montrer en ma présence.
Mes agresseurs reprenaient tout doucement leurs esprits. Quant ils furent en état de se tenir debout, les deux hommes en uniforme les emmenèrent avec eux, menottes aux poignets.
Quelque chose clochait dans l’attitude de mes parents. Ils m’avaient toujours considérée comme une fille responsable, ils avaient une grande confiance en moi, ne se mêlaient jamais de mes affaires. Pourquoi ne m’avaient-ils pas parlé de ce système de sécurité, d’autant que son déclenchement nécessitait ma collaboration, du moins dans ce cas de figure ? Et pourquoi, lorsque ma mère m’a étreint, mon père lui a rappelé qu’ils devaient appliquer la procédure …alors qu’ils n’ont rien fait, si ce n’est appeler la police ? Il semblait redouter quelque chose, mais quoi ?
Mon comportement me surprenait encore plus. Pour la première fois de ma vie, je venais d’avoir coup sur coup, deux prémonitions : d’abord cette attaque par derrière et ensuite ce simulacre d’évanouissement que je devais absolument réaliser pour neutraliser ces voleurs. Qu’est ce qui a déclenché tout ça ? Je ne saurais le dire, d’autant que mes parents n’avaient normalement pas les moyens de s’opposer à ces hommes armés.
Et ce coup de poing à assommer un bœuf ! Certes, je pratiquais le tennis et mon coup droit dévastateur faisait des ravages chez mes adversaires, mais de là à mettre KO une armoire à glace en un seul coup porté, sans avoir eu le temps de l’ajuster.
Et ces instants de gêne et de retenue, cette comédie avec ces policiers qui ne s’étonnaient de rien! En temps normal, je n’aurai rien remarqué de tout cela, mais ce soir j’éprouvais l’étrange sensation que mes capacités sensorielles avaient décuplé, à ma plus grande surprise, mais visiblement pas à celle de mes parents.
Il me semblait que si je cherchais à leur tirer les vers du nez, je mettrais ces derniers encore plus mal à l’aise. D’ailleurs eux-mêmes évitaient toujours de me mettre dans une situation embarrassante, peut-être en prévision de ce moment où je commencerais à avoir des soupçons à leur égard.
J’attendis qu’ils abordent l’un de ces sujets qui me tarabustaient l’esprit, mais visiblement, ils les évitaient, comme si mes coups d’éclats de ce soir étaient naturels. Je décidai à contrecœur, de rester dans le brouillard le plus complet.
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