chapitre 2
Au tennis, j’étais maintenant en pleine confiance. Je progressais à pas de géants. Je cherchais davantage à anticiper les actions de mes adversaires, je montais plus souvent au filet, je prenais plus de risques. La confiance aidant, je frappais encore plus fort dans la balle, tout cela sous le regard ébahi de mon entraîneur. A la fin d’un entraînement, il me prit à part.
-Je suis dans le tennis depuis plus de vingt ans, me dit-il. Il est impossible de progresser autant en si peu de temps sans avoir recours aux produits dopants.
J’étais abasourdie. Clément, l’entraîneur qui m’avait tout appris depuis quatre ans, m’accusait de dopage ! Je ne pouvais pas le croire !
-Je ne me dope pas, m’écriais-je, outrée, je ne prends rien !
-C’est ce qu’ils disent tous… soupira-t-il d’une voix blasée.
-Tu ne me crois pas ? Alors, viens avec moi au laboratoire d’analyse, on va faire un contrôle.
-Ca ne prouvera rien, tu le sais bien.
En effet, ça ne prouvait rien, à cause des produits masquant.
-Tu viens de faire des progrès fulgurants alors que tu n’as rien changé à ton entraînement. Tu peux me fournir une explication ?
Je n’en avais qu’une partie, mais je n’arrivais même pas à l’accepter moi-même, tant elle me paraissait invraisemblable.
N’étant coupable de rien, je refusai de " prendre un savon ". Tant pis, je lui lançai :
-Je devine les coups de mes adversaires !
-Admettons que tu aies appris à lire dans les pensées! Et pour ta force herculéenne ? Si tu avais pris des muscles, je m’en serais aperçu !
-Tout est dans le mental, j’ai pris confiance en moi, tes leçons ont porté leurs fruits !
-Je ne suis pas tombé de la dernière pluie.
-Tu ne veux plus m’entraîner parce que tu me soupçonnes de me doper ? C’est bien ça ?
-Je n’ai jamais eu cette intention. Je te connais mieux que personne et je sais que tu refuses de recourir à ces tricheries, mais tout le monde peut avoir un moment de faiblesse…
-Je n’en ai pas eu et je n’ai pas d’explication plus convaincante à te fournir. J’aimerais bien comprendre moi-même.
-Je te crois, restons-en là !
Il ne me croyait pas, je le savais bien. Seul l’intéressait le pourcentage sur ses gains à venir… si je devenais une joueuse professionnelle. Je ne savais pas si effectivement, je lisais dans les pensées ou si mon intuition féminine se révélait enfin à moi, mais c’était une certitude.
Sur le court adjacent, Marina Tursunov, une nouvelle venue au club, venait de s’affaler de tout son long, à la réception manquée d’un ace surpuissant que lui avait adressé son père. Ce dernier, un ancien joueur professionnel soviétique était arrivé en France avec sa famille peu après la chute du régime communiste. Il n’avait jamais réussi à entrer dans les 100 premiers du classement ATP, mais il comptait bien prendre sa revanche par l’intermédiaire de sa fille. A seize ans, il lui avait demandé de faire un choix entre le tennis et les études. Il entendait bien l’entraîner lui-même, à sa manière, à la dure, façon commando.
-Debout ! Plus vite que ça !
Je me précipitai pour aider la malheureuse joueuse à se relever.
-Non, mademoiselle, lui cria Igor Tursunov. Elle va se relever toute seule !
La victime refusa ma main tendue. Dans son regard je lus un profond désarroi.
" Elle est terrorisée, mais l’affection qu’elle porte à son père est la plus forte, elle ne veut pas le décevoir ". Ces paroles m’apparaissaient clairement dans mon esprit, mais j’étais incapable de dire si elles reflétaient mes impressions ou si je parvenais à capter des idées émises avec une charge émotionnelle très forte.
" Salaud ! "
Je me retournai vers mon entraîneur.
" Ces méthodes sont indignes d’un père ! "
Il n’avait pas parlé ! Je lisais bel et bien dans l’esprit des gens ! Mais pourquoi maintenant et jamais auparavant ? Soudain, je compris : j’avais toujours fait preuve d’une grande d’intuition, mais je m’étais toujours refusée d’admette que je possédais ce pouvoir de lire dans les pensées. J’étais télépathe et je me le cachais ! Au lieu de chercher à développer ce don, je cherchais au contraire à l’ignorer, inconsciemment peut-être, par peur.
Cette révélation me troubla au plus haut point. Alors que les deux entraîneurs commençaient à s’invectiver et à s’injurier, je m’enfuis.
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