CHAPITRE IV
D'UNE NOUVELLE UNION AVEC UN ANCIEN AMANT
Lorsqu'une courtisane abandonne son amant après lui avoir soutiré sa fortune, elle doit penser à une nouvelle union avec un ancien amant.
Mais elle n'ira le retrouver que s'il est redevenu riche, ou s'il lui reste de la fortune, et s'il lui est encore attaché. Et s'il arrive que cet homme,à ce moment même, vive avec une autre femme, elle réfléchira bien avant d'agir.
Or un tel homme ne peut être que dans l'une des six positions suivantes, savoir :
1. Il peut avoir quitté la première femme de son propre mouvement, et même en avoir quitté une autre depuis.
Or, si l'homme a quitté les deux femmes de son propre mouvement, il n'y a pas lieu d'aller le retrouver, vu l'inconstance de son esprit et son indifférence pour les belles qualités de ces deux femmes.
2. Il peut avoir été éconduit par les deux femmes.
Quant à l'homme qui peut avoir été éconduit par les deux femmes, s'il l'a été par la dernière dans l'espoir qu'avait celle-ci de tirer plus d'argent d'un autre homme, alors il y a lieu d'aller le retrouver ; car, s'il est encore attaché à la première femme, il lui donnera plus d'argent, par vanité et afin de éviter l'autre femme. Mais s'il en a été éconduit pour sa pauvreté ou son avarice, il n'y a pas lieu d'aller le retrouver.
3. Il peut avoir quitté l'une es deux femmes de son propre mouvement, et avoir été éconduit par l'autre.
(Dans le cas où l'homme aurait volontairement quitté l'une des femmes et aurait été éconduit Par l'autre, s'il consent à revenir à la première et lui donne d'avance beaucoup d'argent, alors il y a lieu de l'accueillir.
4. Il peut avoir quitté l'une des femmes de son propre mouvement, et vivre avec une autre.
Dans le cas où l'homme aurait volontairement quitté l'une des femmes, et vivrait avec une autre, la première, si elle désire le reprendre, doit d'abord s'assurer s'il l'a quittée dans l'espoir de trouver chez l'autre femme quelque qualité exceptionnelle, et si, n'ayant pas trouvé ce qu'il espérait, il est disposé à lui revenir et à lui donner beaucoup d'argent, en considération de sa conduite et de l'affection qu'il a encore pour elle.
Ou bien, si, ayant découvert maints défauts chez l'autre femme, il a une tendance à trouver maintenant chez la première plus de qualités même qu'elle n'en a réellement, et s'il est disposé à lui donner beaucoup d'argent pour ces qualités.
Ou enfin elle examinera si c'est un homme faible, ou qui aime à jouir de beaucoup de femmes, ou qui aimait une femme pauvre, ou lui n'a jamais rien fait pour la femme avec laquelle il vivait. Tout cela bien considéré, elle s'adressera ou non à lui, selon les circonstances.
5. Il peut avoir été éconduit par l'une, et avoir quitté l'autre de son propre mouvement.
Quant à l'homme qui peut avoir été éconduit par l'une des femmes et avoir volontairement quitté l'autre, la première femme, si elle désire le reprendre, devra d'abord s'assurer s'il a encore de l'affection pour elle et si, en conséquence, il dépenserait pour elle beaucoup l'argent ; ou si, tout en aimant ses excellentes qualités, il a cependant le goût pour une autre femme ; ou si, ayant été éconduit par elle avant d'avoir complètement satisfait ses désirs sexuels, il ne désire pas lui revenir dans le but de venger l'injure qu'il en a reçue ; ou encore, s'il ne désire pas lui inspirer confiance, et lui reprendre alors sa fortune qu'elle lui a soutirée, et finalement la ruiner ; ou, enfin, s'il n'a pas l'intention de la faire rompre avec son amant et de briser ensuite lui-même. Si, tout cela considéré, elle croit que ses intentions sont réellement pures et honnêtes, elle peut contracter avec lui une nouvelle union. Mais si elle le soupçonne de mauvaises idées, elle devra y renoncer.
6. Il peut avoir été éconduit par l'une des femmes, et vivre avec une autre.
Dans le cas où l'homme aurait été éconduit par une femme et vivrait avec une autre, s'il fait des ouvertures pour revenir à la première, la courtisane réfléchira bien avant d'agir, et pendant que l'autre femme sera occupée à se l'assurer, elle essaiera à son tour, tout en restant cachée derrière la scène, de le reconquérir, en se faisant à elle-même les raisonnements ci-après :
1. Il a été éconduit injustement et sans cause ; et maintenant qu'il s'est adressé à une autre femme, je dois faire tous mes efforts pour le ramener à moi.
2. Si seulement il causait une fois avec moi, il briserait avec l'autre femme.
3. Grâce à mon ancien amant, je rabaisserais l'orgueil de celui que j'ai aujourd'hui.
4. Il est devenu riche, occupe une belle position et remplit une charge élevée sous le Roi.
5. Il est séparé de sa femme.
6. Il est maintenant indépendant.
7. Il vit à part de son père ou de son frère.
8. En faisant la paix avec lui, je mettrai la main sur un homme très riche, que mon présent amant empêche seul de me revenir.
9. Comme sa femme ne le respecte pas, je pourrai maintenant l'en séparer.
10. L'ami de cet homme aime ma rivale, qui me déteste cordialement : ce sera une occasion de séparer l'homme de sa maîtresse. 11. Et, enfin, je jetterai sur lui du discrédit en le ramenant à moi, car je montrerai ainsi l'inconstance de son esprit.
Lorsqu'une courtisane est résolue à reprendre un ancien amant, son Pithamarda ou d'autres domestiques lui diront que, s'il a été précédemment éconduit, c'est grâce à a méchanceté de la mère ; que la fille l'aimait autant et plus que le premier jour, mais qu'elle a dû céder par déférence à la volonté de sa mère ; qu'elle souffre de son union avec son présent amant, et qu'elle le déteste au possible. Ils chercheront, de plus, à lui inspirer confiance en lui parlant de son ancien amour pour lui, et feront allusion à telle ou telle marque de cet amour dont elle s'est toujours souvenue. Cette marque d'amour lui rappellera une sorte de plaisir qu'il aura pu pratiquer, comme, par exemple, sa manière de la baiser, ou sa manière d'opérer le congrès avec elle.
Ainsi finissent les moyens de former une nouvelle union avec un ancien amant.
Lorsqu'une femme peut choisir entre deux amants, dont l'un lui était précédemment uni et l'autre lui est étranger, les Acharyas (sages) sont d'avis que le premier est préférable, parce que, ses goûts et son caractère lui étant bien connus par l'observation qu'elle en a faite, elle pourra aisément lui plaire et le contenter. Mais Vatsyayana pense qu'un ancien amant, qui a déjà dépensé une Grande partie de sa fortune, ne peut ou ne veut pas donner encore de l'argent, et qu'il mérite, par conséquent, moins de confiance qu'un étranger. Il peut, toutefois, se présenter des cas en contradiction avec cette règle générale, suivant les différentes natures des hommes.
Il y a aussi, sur ce sujet, des versets dont voici le texte :
“ Une nouvelle union avec un ancien amant peut être désirable, en vue de séparer telle ou telle femme de tel ou tel homme, ou tel ou tel homme de telle ou telle femme, ou encore de produire un certain effet sur le présent amant. ” “ Lorsqu'un homme est excessivement attaché à une femme, il redoute de la voir en contact avec d'autres hommes ; il est alors tout à fait aveugle pour ses défauts, et il lui donne beaucoup d'argent, de peur qu'elle ne l'abandonne. ” “ Une courtisane doit être aimable pour l'homme qui lui est attaché, et rebuter celui qui n'a pas d'attentions pour elle. Si, pendant qu'elle vit avec un homme, il lui arrive un messager de la part d'un autre homme, elle peut soit se refuser à toute négociation, soit lui indiquer un jour où elle ira le voir ; mais elle ne doit pas quitter l'homme avec lequel elle vit et qui lui est attaché. ” “ Une femme sage, avant de reprendre sa liaison avec un ancien amant, doit s'assurer que cette nouvelle union aura pour accompagnement le bonheur, le gain, l'amour et l'amitié. ”
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