Le cauchemar de Marc et Amélie
Amélie se réveilla brutalement et se mit assise dans le même temps. Ses draps trempés lui collaient à la peau, l’empêchant de se retourner. Elle insista et attrapa chaque petit bout de tissus à sa portée pour essayer de balancer cette couche moite le plus loin possible. Ses efforts furent aussi intenses qu’inefficaces.
Le cri de rage qui sortit de sa gorge, en même temps qu’elle agitait ses bras dans tous les sens, l’étonna autant qu’il la soulagea. La terreur était passée aussi vite qu’elle était venue. L’humidité de son lit ne la gênait déjà plus. Elle s’écroula à nouveau sur son oreiller dans un bruit de succion des plus désagréable, mais elle avait à nouveau la tête ailleurs.
− Allez, Amélie, ce n’est qu’un mauvais rêve, pas de raison de s’affoler !
Il lui avait semblé si réel qu’il lui paraissait être un souvenir à part entière, au même titre que sa rencontre percutante avec cette petite fille qu’elle était persuadée d'avoir à sauver.
− Mais sauver de qui ? cria-t-elle à l’intention d’un compagnon de lit imaginaire. Et sauver de quoi ? Que dois-je faire ?
Ses yeux ajoutèrent un peu d’humidité à celle du lit. Elle tourna la tête et les essuya, quand son regard tomba sur l’afficheur de la télé. Il était écrit 22h25 en tout petit ; tout petit, mais assez gros pour le discerner sans aucun doute possible.
Ce n’était pas une heure décente pour appeler quelqu’un au téléphone, mais elle n’était pas femme à patienter. Elle eut un petit sourire signifiant autant la contrariété que la jubilation retenue. La femme de Marc allait avoir du grain à moudre.
Elle tendit son bras et attrapa le combiné. Nul besoin de notice, elle savait que tous les hôtels ou presque fonctionnaient de la même manière. Elle appela les renseignements, — le seul des nombreux numéros qu’elle avait retenu était celui de la publicité débile — demanda le numéro de Marc, et attendit qu’on la mette en relation en priant pour que ce soit lui qui décroche et non pas la sorcière.
Au bout d’un nombre de sonneries étonnement faible, un homme — le soulagement était grand — répondit d’une voix grave mais claire.
− Allo ?
− Marc, c’est Amélie. J’ai fait un rêve très bizarre avec Cylia. Vous étiez dedans. Il faut absolument que je vous le raconte. On était dans un endroit que je n’avais jamais vu. On était assis tous les deux ensemble. Je ne vous ai pas reconnu tout de suite car vous étiez plus jeune.
− Amélie…
− Cylia était allongée par terre à l’autre bout de la pièce. Il y avait une tâche de sang sur le sol, près de sa tête. Elle nous appelait à l’aide. Et nous, on ne bougeait pas. Je n’avais même pas la volonté d’aller l’aider, mais je souffrais de la voir dans cet état-là.
− Amélie…
− Vous étiez tétanisé aussi ! Je vous regardais sans vraiment vous voir et j’étais désespérée par les râles de Cylia. Ça paraissait tellement vrai que j’en ai mouillé mes draps.
− Amélie ! cria Marc dans le combiné, tout en craignant de réveiller Claire.
− Quoi ? répondit-elle à demi excédée.
− Je sais tout ça. J’ai fait le même rêve.
Cette phrase à l’apparence anodine suffit à faire cesser le flot continu de parole. Seuls quelques grésillements résiduels prouvaient que la ligne n’avait pas été coupée. Marc eut un léger rictus, mais Amélie ne put en profiter. Il était presque satisfait de son petit effet. Il était réveillé depuis une bonne dizaine de minutes et avait eu, par conséquent, le temps de sortir de ce rêve. Celui-ci s’éloignait doucement mais sûrement.
Après un long silence qu’il n’avait ni la volonté, ni la capacité de quantifier, il reprit la parole.
− Vous êtes toujours là ?
Elle ne répondit pas tout de suite, mais il n’attendait pas particulièrement de réponse à sa question. Il le savait. Il entendait son souffle dans le combiné. Puis, elle se décida enfin.
− Je l’entends encore dans ma tête crier pour qu’on vienne l’aider. On ne faisait rien du tout. Et puis là, elle a commencé à rapetisser. C’était… Je ne sais même pas comment décrire ça !
− Amélie…
− Mais c’était atroce ! Et plus elle devenait petite, plus sa voix était aiguë. J’avais tellement mal de la… de la
− Sentir souffrir ?
− Oui, sentir, c’est le terme que je cherchais, exactement. Je ne faisais pas que la voir. Elle a fini par être tellement petite… J’ai vu qu’elle ne rapetissait pas, elle rajeunissait ! Elle s’est mise à pleurer plutôt que d’appeler à l’aide. Quand elle s’est transformée sous nos yeux en un bébé, puis en nourrisson, mon cœur s’est comprimé. J’ai cru que je ne pouvais plus respirer.
Amélie sanglota en reniflant bruyamment. Marc n’était pas loin non plus d’avoir les larmes aux yeux, mais il se retint du mieux qu’il le put. Et comme elle ne pouvait plus parler, il termina l’histoire qu’ils connaissaient pourtant tous les deux.
− Elle est redevenue un fœtus hors du corps de sa mère, laissé là par terre, avec nous deux, complètement abrutis par ce que nous voyions. C’est bien ça, n’est-ce pas.
− Oui, dit-elle en sanglotant une nouvelle fois.
− Et finalement, tout a disparu. D’abord le fœtus — c’était encore Cylia, je pense — puis les sièges du wagon, les murs, et on s’est retrouvé au milieu de rien du tout, assis sur rien du tout, nous regardant l’un l’autre comme deux imbéciles. Je ne veux pas vous vexer mais c’est ça que j’ai pensé en vous voyant.
− Je sais, j’ai pensé la même chose.
Elle fit une pause et ajouta :
− Merci pour tout et bonne nuit.
Sans avoir besoin de le dire mais d’un commun accord, ils raccrochèrent. Ils s’étaient raconté l’histoire et c’est tout ce qui leur importait à ce moment.
Marc ne mit que quelques minutes à s’endormir, une fois le lit conjugal réintégré, tandis qu’Amélie ne retrouva pas le sommeil tout de suite. La jeune femme tourna en rond. La télévision eut tôt fait de la lasser, et son terrain de jeu, à onze heures du soir dans un hôtel perdu au milieu de nulle part, se résumait à sa chambre. Elle finit par s'endormir car la dernière heure qu’elle vit sur son horloge fut deux heures du matin.
La journée donna l'impression à Marc d'être interminable. Il attendait dans l'unique but de savoir ce qu'il attendait. Un supplice des temps modernes, en quelque sorte.
La veille, avant son cauchemar, avant même que Claire ne lui fasse la pire scène de ménage qu'il ait eu à subir de sa vie, Amélie avait refusé de lui révéler ce que son esprit lui cachait. Elle lui avait simplement dit « Vous le saurez demain, j'en suis certaine ! » et l'avait laissé à sa perplexité. Il avait ainsi compris qu'elle allait revenir aujourd'hui. La seule question importante était « Quand ? ». Conséquence fâcheuse, il lui était impossible de partir de chez lui, — pourtant, il mourrait d'envie de s'enfuir entre deux salves horaires de reproches et menaces en tous genres — de peur qu'Amélie ne vienne quand il serait parti.
C'est vers 21 heures qu'elle débarqua enfin en sonnant nerveusement à la porte. Claire n'avait pas bougé de la journée, sauf pour ses incartades beuglantes vers son mari, et elle ne réagit pas plus à l'appel du dehors. Marc se dirigea donc vers la porte et ne fut guère surpris de ce qu'il découvrit : Amélie, essoufflée lui faisant signe de sortir avec elle. Il attrapa son manteau et la suivit avec obéissance et impatience. Il osa malgré tout une question.
− Où allons-nous ?
− Ligne E, me répondit-elle entre deux bruyantes respirations.
Il s'en doutait mais une confirmation ne lui était pas désagréable. Il n'ouvrit plus la bouche de tout le trajet et elle ne parla pas plus. Ils arrivèrent sur Paris. Marc voyait au visage crispé de sa voisine que le dénouement n'était plus loin. Ils allaient incessamment revoir Cylia et comprendre ce qui se tramait. La situation avait un enjeu supplémentaire pour lui : la mémoire.
Amélie regarda sa montre qui lui indiquait 22h15. Sa gorge était sèche et l'angoisse grandissait. Elle se demandait si elle avait eu raison même si, intérieurement, elle n'avait pas beaucoup de doute.
Quand le RER freina, elle jeta un coup d'œil presque implorant à son voisin, installé de l'autre côté de l'allée, suffisamment près pour le toucher, mais il regardait ailleurs. Elle avait une envie folle de lui prendre la main, d'avoir un soutien mais elle n'en fit rien.
Puis le RER s'immobilisa. Quelques secondes de tranquillité lui permirent de souffler pendant que la rame se vidait complètement. Et Cylia entra en courant. Marc regarda la petite fille abasourdi. Elle était exactement comme dans ses souvenirs, avec ses yeux noirs profond et sa chevelure qui absorbait la lumière. En un instant, elle s'était retrouvée tout au bout, brandissant un poudrier rose dans la main droite.
Amélie semblait plus sereine, maintenant qu'elle l'avait retrouvée. Mais celui qu'elle redoutait entra à son tour. Il lui jeta un coup d'œil méprisant et dégoûtant et continua sa course vers l'enfant.
Amélie semblait plus sereine, maintenant qu'elle l'avait retrouvée. Mais celui qu'elle redoutait entra à son tour. Il lui jeta un coup d'œil méprisant et dégoûtant et continua sa course vers l'enfant.
− Tu vas me donner ça, connasse ! vociféra l'homme à Cylia.
Sans se concerter, ils crièrent tous les deux ensemble comme pour conjurer le mauvais sort cette fois-ci :
− Non, pas encore !
Les dés étaient jetés. Marc avait retrouvé sa mémoire défaillante. La douleur était grande et une larme coula contre son gré.
Chapitre suivant : Cylia conclut les débats