Scène IV
MADAME LAROCHE, BEN
MADAME LAROCHE. Votre machine… est phénoménale ! Elle est incroyable… énorme ! Comment faites-vous ?
BEN. J’en prends soin, madame, j’en prends soin.
MADAME LAROCHE. Ne m’appelez plus madame, monsieur Ralois.
BEN. C’est vous-même qui m’avez dit…
MADAME LAROCHE. Eh bien, dites-vous que je suis une femme, je ne sais jamais ce que je veux… (à part) En réalité, je le sais très bien.
BEN. Hé bien, pour vous faire plaisir…
MADAME LAROCHE. Et ne dites plus « vous », c’est indécent, dites « tu » et sinon appelez-moi Catherine.
BEN. Si tu veux, Catherine… alors, acceptes-tu de présenter cela à l’Académie ? (à part) On y arrive !
MADAME LAROCHE. A l’Académie, mais évidemment ! C’est une immense découverte ! Tu sais, j’avais déjà accepté avant même qu’on s’enferme dans cette pièce tous les deux.
BEN, à part. C’était bien la peine…
MADAME LAROCHE. Quand un homme peut faire de grandes choses, je le vois tout de suite. Mon mari, par exemple, hé bien, il ne fera jamais de grandes choses, tandis que toi… je te dis cela en tout bien, tout honneur, tu fais un merveilleux scientifique, un chercheur, un anatomiste, même !
BEN. Je n’ai pas cette prétention là.
MADAME LAROCHE. Tu devrais, un homme comme toi devrait en savoir bien plus sur le corps que ce que tu prétends.
BEN. Je travaille surtout sur des objets… pour un tel projet, tu vas me dire… (à part) Il faut absolument que je rentre pour voir ce qui cloche ! Mais je n’ose pas lui dire au revoir !
MADAME LAROCHE. Mais les objets, c’est sans importance, c’est froid, ça n’a pas de vie.
BEN. Pas de vie peut-être mais pas forcément froid, essaye de toucher un four… bah si tu trouves que c’est froid…
MADAME LAROCHE. Et quel humour ! Tu n’as jamais pensé à faire de la comédie ?
BEN. Jamais sauf parfois tout seul dans mon bureau, je prépare ce que je vais dire à l’Académie.
MADAME LAROCHE. J’espère que bientôt, cet entraînement acharné te servira.
BEN. Oui, moi aussi. (Silence, Ben essaye de dire qu’il faut qu’il parte) Bon, Catherine, l’heure tourne et… enfin, elle ne s’est jamais arrêtée de tourner bien sûr, mais, enfin, tu ne crois pas que je devrais…
MADAME LAROCHE. Oui, je te comprends, j’abuse de ton temps. Ta femme doit s’inquiéter.
BEN. Ma femme a l’habitude. Si ce n’est pas moi qui rentre tard, c’est elle, alors…
MADAME LAROCHE. Tu ne dois pas passer beaucoup de temps avec elle.
BEN. Non, pas tellement. (Un temps)
MADAME LAROCHE. Je m’inquiète pour Anne.
BEN. Ta fille ?
MADAME LAROCHE. Oui, elle n’est pas rentrée… oh, ce n’est pas la première fois qu’elle me fait le coup.
BEN. Tu as essayé de l’appeler ?
MADAME LAROCHE. Dans ces cas là, elle ne décroche jamais.
BEN. Si tu essayais ?
MADAME LAROCHE. Non, je sais très bien ce qu’elle va me dire, en plus, j’ai surpris son copain avec une autre fille, elle ne supporte pas ça, au moins, pour ça, elle est comme sa mère. (Triste) Tu penses que je suis une bonne mère ?
BEN. Si seulement j’étais un bon père, je pourrais te répondre.
MADAME LAROCHE. Je dois te paraître vraiment coincée comme femme.
BEN. Pourquoi donc ?
MADAME LAROCHE. Hé bien, ce midi quand je te parlais du jeune couple et que je t’ai dit que j’avais horreur des familiarité…
BEN. Nous étions en public, c’est différent. (à part) Moi, c’est le contraire, c’est en privé que je suis coincé !
MADAME LAROCHE. Je ne suis pas vraiment comme ça mais je veux que tout le monde le croie. Sauf quelques personnes comme toi, par exemple.
BEN. Pourquoi moi ?
MADAME LAROCHE. Parce que tu es un ami, un ami très cher, j’ai si peu d’amis… à me comporter comme ça, je vais finir par ne plus en avoir du tout.
BEN. Tu donnes simplement l’image d’une femme respectable.
MADAME LAROCHE, d’un air grave, sans jamais tomber dans la caricature, rêveuse par moments, sincère dans ses questions[1]. Respectable ! C’est le mot, respectable ! Une femme qui gère tout bien comme il faut. Le travail, les enfants, les tâches domestiques, qui accomplit ses devoirs conjugaux quant à faire. Quel temps a-t-elle pour dormir ou même pour s’asseoir cinq minutes ? Pour continuer de lire son roman qu’elle a commencé il y a un mois ? Pour regarder le film qu’elle veut tant voir depuis des semaines ? Pour s’allonger dans son jardin seule ou avec son mari ? Son mari redevenu doux, agréable, sensuel, comme au premier jour.
Il lui offre des fleurs, il s’occupe d’elle, il lui prépare des petits plats le dimanche… est-ce que ça serait la vie d’une femme respectable, ça ? Est-ce qu’une femme respectable dort, s’occupe d’elle, se relaxe, écoute de la musique, invite des amis ? Est-ce qu’une femme respectable se fait plaisir ? Dis-moi, Benjamin, est-ce qu’une femme respectable se fait plaisir ?
BEN. Mais… je n’en sais rien, à vrai dire je n’y ai jamais pensé… oui, probablement…
MADAME LAROCHE. Est-ce que ce serait respectable de demander un époux qui soit proche, fidèle et doux ? Un époux qui a une passion et qui la fait partager ?
BEN. Je te comprends… moi, j’ai une passion, le problème c’est de la faire partager.
MADAME LAROCHE. C’est ce que vous venez de faire, toute la soirée vous n’avez fait que ça.
BEN. C’est vrai… mais tu t’intéresses, tu comprends et… tu ne me vois pas comme un scientifique fou et dangereux. (à part) Bien que je le sois ! J’espère que Zoé et Marie se débrouillent bien avec la machine…
MADAME LAROCHE. Bien sûr que non… (Elle lui sourit, il ne réagit pas) D’habitude, j’ai horreur de faire le premier pas mais ce soir, je pense que je vais changer mes habitudes. (Elle pose la main sur son dos et l’embrasse passionnément, on entend Nicolas qui arrive)
[1] Il est impensable malgré le contexte que l’actrice joue cette tirade de façon comique ou caricaturale, le comique ne sera présent que dans les répliques de Ben qui ne possède aucune des réponses et se sent également visé par ce discours. Évidemment, il ne faut pas tomber dans l’extrême inverse et tomber dans un pathétique grotesque, toute la valeur de ce message doit pouvoir traverser l’esprit des femmes qui écoutent dans la salle et les atteindre au plus profond d’elles-mêmes.
Si ce n’est pas le cas, adressez-vous à Catherine Laroche, elle et moi, nous sommes quittes.
Si ce n’est pas le cas, adressez-vous à Catherine Laroche, elle et moi, nous sommes quittes.
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