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Un poids sur le cœur. La pression constante d’une onde invisible. Voilà ce qui expliquait l’attitude de Luc Domfront. Cette attitude incohérente et implacable d’attente, d’impossibilité d’agir. Un long moment déjà avait filé depuis que la silhouette de la jeune femme s’était perdue dans les brumes du parc. Pourtant, il ne pouvait se décider à s’y jeter à son tour. Il savait que le temps était précieux et qu’il devait comprendre cette apparition qui le précédait sans cesse. Il savait que l’heure était au danger. Mais… un murmure résonnait en lui. Pas une peur, non. La peur, il la connaissait bien, il savait l’identifier. Il l’avait fréquentée des mois durant, sous toutes les latitudes, dans les endroits les plus sordides et crasseux que l’homme avait eu la joie de créer. Non, ce qui montait à cet instant était tout autre. Et il ne trouvait pas de nom pour le définir. Il n’en avait jamais trouvé, d’ailleurs. C’était quelque chose d’avant les noms, d’avant les mots. Quelque chose qui vivait en lui depuis longtemps et qui remuait parfois, aux heures sombres, sans laisser deviner son visage. Plusieurs de ses souvenirs d’enfants étaient déjà marqués de cette sensation. Le plus récent de ces sentiments datait d’à peu près trois mois, quand Domfront était encore loin.
Une région de vieilles collines aux abords de la mer Caspienne faisant office de frontière entre le Kazakhstan et son voisin Turkmène. Un après-midi, chaud. L’équipe envoyée par la société Loukin avait vérifié des kilomètres et des kilomètres d’oléoduc sans découvrir d’avarie. Le travail était terminé, on pouvait tranquillement s’en retourner vers Aqtau et ses vieux bâtiments soviétiques.
Mais Ludwig Sönne, le responsable des métrages, trouvait idiot de rentrer si tôt. « Vous êtes donc tous si pressés de retrouver la zone industrielle ? ». Lui avait une autre idée. Rejoindre un des lacs dont regorgeait la région. Y passer une heure. Rien qu’une heure, avait-il promis. Se baigner, ne penser à rien, barrer l’impression d’ennui qui les gagnait tous depuis des semaines. Les autres furent plus ou moins d’accord et l’on s’éloigna des énormes tubes d’acier. Après quelques kilomètres de routes caillouteuses, ils découvrirent enfin un lac comme on en rêve dans les histoires. Superbe. Brillant. Presque un miroir. Très vite, tous les ingénieurs laissèrent leurs affaires et se précipitèrent dans l’eau. Tous sauf Domfront. Pas très envie de suivre cet idiot de Sönne, surtout pour voir son énorme ventre battre la mesure dans les profondeurs. Il restait debout sur le bord du lac, auprès des guides locaux. Trois hommes, des orientaux à demi tatars, parlant presque aussi mal le russe que lui. Et c’était là, à cet instant précis, que l’onde lui était parvenue, comme une porte que l’on ouvre trop vite sur un vent déchaîné. La même sensation. Forçant à cligner des yeux, avec lenteur, avec peine. Il avait tenté de trouver ce qui la provoquait. Peut-être, quelque chose dans les bois alentour. Non. Cela venait d’ailleurs. L’impression d’être épié. Suivi. L’impression d’être sur le chemin de quelque chose qui bouge, qui va jaillir. Un regard, qu’il ne pouvait voir. Un mouvement qui s’esquisse. Au même instant, une clameur montait chez les baigneurs. On encourageait une silhouette qui s’était hissée jusqu’à un promontoire. « Et maintenant, ouvrez bien les yeux, bandes de mérous ! » hurlait Sönne. Domfront sentait qu’on ne cherchait plus.
Que l’onde était à présent suspendue, comme en attente. Au-dessus du lac. Ou peut-être, était-ce le lac lui-même ? Oui, c’était bien cela. Le lac ! Domfront s’était alors tourné vers les guides. Il avait remarqué leurs yeux. Eux aussi ressentaient l’onde, eux aussi avaient compris les intentions du lac. Pourtant, pas un ne bougeait. Tous semblaient figés par cette impression lourde. L’un d’eux regarda malgré tout Domfront avec surprise. « Alors toi aussi, le français, tu peux sentir cela ? », semblait dire son oeil. Oui, il le pouvait. Oui, il pouvait sentir la haine immense du lac. Oui, il pouvait sentir l’ombre couvrir plus qu’elle ne devrait. Oui, il pouvait sentir la force qui immobilisait presque tout son être. Enfin, un cri vint de l’eau. Des courses et des gestes désordonnés aussi. Quelqu’un venait de plonger dans le lac, sans doute trop près des rochers. Il fallut près d’une heure pour enfin sortir de l’eau tout ce qui avait été le corps de Ludwig Sönne.
Dans le soir, Domfront tourna la tête vers la Seine. Large et silencieuse, elle fumait de brume. « C’est toi qui fait ça ? », demanda-t-il tout bas. Ce fleuve si familier, si inoffensif, que les hommes croient depuis longtemps apprivoisé. Se pouvait-il qu’il cache lui aussi tout son dégoût des humains et rumine une vengeance devant les souillures qu’ils lui imposaient depuis des siècles ? L’air de la voiture devenait étouffant. Enfin, Luc ouvrit la portière et sortit. Le froid lui fit du bien. Il respira à pleins poumons et, après avoir secoué la tête, il s’avança vers Val Rebours. Prudent, il éteignit son téléphone portable pour éviter toute surprise. Près d’une heure avait dû se passer depuis que la jeune femme avait franchi la grille car, à ce moment, la lumière baissait et offrait au brouillard des reflets de cendre.
La sensation semblait s’évanouir en lui à mesure qu’il s’approchait du portail. Pourquoi ne l’avait-il ressentie pas plutôt, lors de sa première venue ? Pourtant rien n’avait changé. Juste un peu plus de nuit et l’arrivée d’une jeune femme. Etait-ce cela qui frappait la marque de sa joue avec une telle violence ? Cette silhouette ? Enfin, Domfront parvint à la sonnette et appuya. Comme auparavant, aucun son ne retentit. Un autre essai. « Sûrement cassée… » pensa-t-il. Il appela donc à travers la porte. Là non plus, personne ne répondit. Il scruta plus attentivement le parc et l’image évanescente du manoir mais ne remarqua aucune lumière. Rien ne troublait le silence et la vision glacés de l’endroit. Il appela encore, plus fort, sans aucun résultat. Il observa le portail : une forte serrure le maintenait clos. Il semblait difficile, voire impossible de le forcer sans matériel. Domfront avança le bras et posa la main sur un des barreaux de la clôture. La sensation qui l’avait suivie disparut alors complètement. « Pourvu que personne… », pensa-t-il sans trop savoir. Puis, après trois secondes attentives, il s’élança et entreprit de passer au dessus de la grille. L’opération ne fut pas très difficile et il retomba vite de l’autre côté, sur un sol gelé. Il se retourna vers la rue mais ne remarqua rien de particulier. Après un dernier coup d’œil vers le fleuve, il entra dans la nappe grise qui semblait protéger le manoir de Val Rebours.
Domfront suivait le sentier de pierre qui s’enfonçait dans le parc. Les troncs de hauts arbres surgissaient par moment, comme tant de navires fantomatiques égarés dans des fumées malsaines. Le fleuve restait toujours proche, on ne pouvait le voir mais on percevait son courant, son souffle, à vingt, peut-être vingt-cinq mètres.
Il avait pensé appeler mais le danger lui paraissait trop grand. Maintenant qu’il avait franchi la porte comme un espion, il devait tenir son rôle. Naïvement, il souhaita fort ne pas trouver de chien sur sa route. « Tout mais pas un chien. » Ce n’était pourtant pas le moment de se laisser dominer, surtout par un simple brouillard. Il avala sa salive et continua d’avancer avec méfiance. Pas un bruit ne répondait à sa présence. La voiture et la femme semblaient bel et bien avoir disparu comme avalées par l’obscurité grandissante. Le manoir apparaissait pourtant un peu mieux à chaque pas. Un bel ensemble anglo-normand avec colombages, balcon de bois et tuiles multicolores. Quelques traces de vieillesse surgissaient ici et là : des pierres laissées au sol, une mousse brûlée par endroits, la vitre de papier d’une lucarne de grenier. A un coin de fenêtre mangé par le givre, il lui sembla percevoir une faible lumière. Il approcha, mais après quelques mètres, la clarté disparut. Il y avait donc bien quelqu’un, à l’intérieur, Domfront n’avait plus de doute. Il se précipita jusqu’à la porte principale du manoir. Le silence était revenu. D’un geste nerveux, il tourna la poignée de la porte qui s’ouvrit avec un bruit sec. « Déjà vu », pensa-t-il. Il entra dans le manoir alors que la nuit s’installait déjà.
Dans la faible lumière que filtrait la brume, Domfront découvrit face à lui un grand escalier de bois avec une rampe sculptée. Il n’appela pas. Il avança dans la pièce sans même chercher un interrupteur. Puis d’un mouvement, il pivota vers la porte, la referma et fit tourner deux fois le verrou. Celui-ci s’enclencha de manière très sonore. Au moins, si quelqu’un sortait par ce chemin, Domfront serait immédiatement prévenu.
La lumière était apparue sur la gauche, lui avait-il semblé. Il passa donc dans une autre pièce, en contournant l’imposant escalier. Le froid mordant flottait toujours autour de lui. C’était un salon qu’il traversait, semblait-il. Mais il n’aurait pu en jurer car tous les meubles étaient recouverts par des draps clairs. La lumière baissa soudain, comme si le jour s’était enfui en un instant. Les teintes devinrent diaphanes et Luc se trouva comme entouré par une armée de fantômes assoupis. Il continuait néanmoins d’avancer, roulant les yeux d’une direction à une autre, prêt à surprendre le moindre signe. La tension de ces instants lui redonnait une clarté d’esprit surprenante, l’habitude du risque sans doute. A mesure qu’il approchait d’une porte entrouverte devant lui, une forte odeur de tabac envahissait ses narines. Il passa bientôt dans une autre salle, plus large et plus accueillante. Il devait s’agir d’un bureau couplé d’un fumoir. La pièce était plus sombre que les autres, plus chaude aussi. Des meubles de bois exotiques étaient disposés contre les murs. Domfront fit un pas à l’intérieur. Une voix se fit alors entendre, sans qu’il ne puisse vraiment situer son origine.
- Si vous avancez encore, je vous jure que je vous tue !
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