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Luc Domfront était perdu. Toutes les rues se ressemblaient et les indications de Mily pour retrouver la maison ne l’aidaient pas beaucoup. Il avait passé le dernier quart d’heure à monter et descendre les pentes impressionnantes du quartier quand, enfin, il trouva la rue qu’il cherchait. Il se gara sur un trottoir et se dirigea vers l’adresse que lui avait indiquée Mily. Il s’agissait d’une grande maison vieillotte ornée d’une immense porte à carreaux. Domfront s’approcha et sonna. Après quelques instants, la porte s’ouvrit sur un gendarme en uniforme. Luc eut un geste de recul.
- Euh, désolé, j’ai du me tromper de maison, dit-il très vite.
- Vous êtes Luc, c’est ça ? demanda le gendarme en plissant un oeil.
- Oui, répondit-il avec hésitation.
- Je suis le père d’Emilien, il m’a prévenu que vous passeriez. Il n’est pas encore rentré mais il ne va pas tarder. Vous voulez boire quelque chose en l’attendant ?
- Je vous remercie, je ne veux pas vous déranger.
- Mais vous ne me dérangez pas du tout. Entrez, entrez, faites pas attention au bazar, ma femme est chez sa sœur et j’ai rien rangé, expliqua l’homme en entraînant Luc vers la cuisine. Je pars dans une petite demi-heure mais j’ai bien le temps de vous offrir quelque chose. Vous voulez une bière, à moins que vous ne conduisiez ?
- Euh, non…
- Du café plutôt ? Il est encore chaud.
- D’accord, ce sera parfait, répondit Domfront en suivant le père d’Emilien qui repartait déjà vers le salon.
- Alors vous êtes de Paris, hein ? demanda-t-il en se retournant. Emilien m’a dit que vous étiez historien, c’est ça ? Je lui ai toujours dit à cette andouille qu’il devrait partir travailler à la capitale. C’est là où il pourrait rencontrer des gens importants ! Mais non, il préfère rester chez nous. Remarquez, c’est pas forcément désagréable d’avoir son fils près de soi, même quand il prend de l’âge mais bon… vous avez des enfants ?
- Non, pas encore, répondit Domfront, l’œil inquiet devant la manière dont le gendarme remuait les tasses en servant le café.
- Vous avez raison, prenez votre temps. Nous, on en a fait trois. J’étais pas malin à l’époque, dit le père de Mily en rigolant. Si c’était à refaire, je m’enfuirais aux Caraïbes pour monter une petite plantation. Prendre l’air, ne pas avoir froid huit mois par an. Mais bon… Les deux plus petits sont partis bien avant notre aîné. Remarquez, ça plaît bien à sa mère. Ca, on peut dire que s’il partait, ce serait pas facile pour moi. Du sucre ?
Rien ne semblait pouvoir arrêter le verbiage du gendarme. Mettant de côté sa surprise, Luc était maintenant comme hypnotisé par le débit de parole de l’homme. Soudain, celui-ci s’arrêta et se pencha vers la fenêtre de la cuisine.
- Tiens justement le voilà. Et on dirait qu’il s’est dégotté une fille, jolie en plus la petite. Enfin si on lui enlève son gros pansement.
Luc ne trouva rien à répondre et se contenta de sourire comme si on lui avait posé une question dont le sens lui échappait totalement. Mily entra seul dans la maison de ses parents quelques instants plus tard.
- Bonsoir P’pa. Salut Luc, y’a pas trop longtemps que t’es là ? demanda-t-il.
- Non, je bavardais avec ton père.
- Ouais, j’imagine le genre. Il a pas dit trop de mal sur moi ? Ou bien il t’a saoulé avec sa future plantation de fruits aux Caraïbes ?
- Ta copine rentre pas nous dire un petit bonjour ? demanda le gendarme sans relever les remarques de son fils. Elle a eu un petit accident ?
- Ouais, un cormoran lui est tombé sur la tête, répliqua Mily. Ce n’est pas ma « copine ». Tu reconnais pas Mathilde ?
- Mathilde ? Mais qu’est-ce qu’il lui est arrivé à la petiote ?
- Rien, rien, t’inquiète. Mais on est assez pressé. Elle est là pour le travail, d’ailleurs je venais chercher Luc.
- Mais laisse-lui le temps de respirer un peu ! Il a même pas encore bu son café. Tu vas tout de même pas le forcer à aller travailler sur des tas de vieilles paperasses toutes poussiéreuses sans avoir repris des forces ?
- Mais il adore les vieilles paperasses et puis il va prendre son café avec lui, on doit s’y mettre tout de suite.
Luc regardait la scène comme un spectateur ahuri. Cet interlude semblait tellement surréaliste qu’il préférait se taire et sourire.
- Te laisse pas faire Luc, lui dit finalement le gendarme en riant alors qu’il s’éloignait vers la rue avec Mily.
- Je ne me laisserai pas faire, promis, merci beaucoup pour le café.
- Et essaie d’en savoir un peu plus sur cette histoire de cormoran, ajouta le gendarme avec un clin d’œil.
Domfront lui répondit d’un petit signe de tête amusé puis ferma la porte. Quand ils furent dehors, son sourire disparut et il se tourna vers Mily avec vigueur.
- Tu te fous de moi ! s’emporta-t-il. Ton père est gendarme ?!
- Hé oui, man. Mais il est plutôt sympa pour un képi, non ?
- Mais tu te rends compte du risque ? reprit Luc. Et si on me recherche ? Tu es complètement inconscient de nous avoir amené ici ?
- Tu parles comme ma petite sœur. T’inquiète, c’est le dernier endroit où on viendra vous chercher des histoires. Quant au pater, il ne me reconnaîtrait même pas si on affichait mon portrait dans son bureau. De toute façon, tu vois le grand bâtiment là, de l’autre côté du mur ?
- Oui, répondit Luc, intrigué.
- C’est la caserne de gendarmerie. Tu vois, tu crains rien ici.
Le regard de Domfront ne pouvait quitter les blessures de Mathilde. Le visage de la jeune femme était méconnaissable, pourtant elle ne semblait y porter aucune attention. Luc se sentit soudain honteux d’avoir pu croire un seul instant que Mathilde pouvait être liée à la disparition de Vincent. La vision de ces traces de coups faisait renaître la colère qu’il avait connue plus tôt dans la journée. La jeune femme ne semblait rien remarquer et finissait de lui expliquer ce qu’ils avaient découvert à propos du manoir de Val Rebours.
- Nous pensons qu’il pourrait y avoir un sous-sol à l’endroit de l’ancienne construction disparue. A ce niveau, précisa-t-elle sur le plan, environ à cent mètres à l’Est de la ruine de l’ancien château d’Arélaune.
- Mais impossible d’être sûr, ajouta Mily.
- La clef que vous avez récupérée ouvre peut-être une porte vers cet endroit ? demanda la jeune femme.
Domfront regarda Mathilde d’une manière qui lui fit baisser les yeux.
- Peut-être, dit-il. Mais c’est une clef très moderne, gravée au laser. Cela voudrait dire que la porte qu’elle ouvre date des toutes dernières années.
Comment faisait cet homme pour toujours lire en elle ? Mathilde ne le comprenait pas. Il avait tout de suite compris que s’il y avait bien une pièce dissimulée au manoir, Jérôme Amiel le savait et devait même être lié à sa création. Il avait bien compris que Mathilde ne le dirait pas et qu’elle ne souhaitait pas l’entendre. Il avait surtout compris à quel point elle avait mal de le savoir. Et mal que lui le sache.
- Mais je ne crois pas que ce soit si simple, reprit Luc, cette clef peut ouvrir n’importe quelle autre serrure. Et cela peut prendre des jours pour fouiller Val Rebours alors que nous ne sommes même pas sûrs qu’une cache y existe. Ecoutez, je dois absolument fouiller les affaires de Martin Dampierre. Surtout ce qui concerne ses amis de la Geste Française.
- Vous pensez que cela est utile ?
- La petite amie de mon frère était en fait une créature de Dampierre, je crois qu’il a monté un piège pour attirer Vincent à lui. Je ne pense pas qu’il ait agi seul, il a dû utiliser son organisation.
- Un piège ? demanda Mathilde. Mais dans quel but ? Qu’est-ce qu’il voulait à votre frère ?
- Je ne peux pas encore le dire mais ça a visiblement mal tourné. Et il y a pire encore. Est-ce que Dampierre vous a déjà parlé d’un certain Philip Marient ?
- Non, je ne me rappelle pas ce nom.
- Vous êtes sûre ? Jamais la moindre allusion ?
- Jamais, dit Mathilde d’un ton assuré.
Domfront prit le temps de réfléchir à la façon d’exposer la situation de la manière la plus claire et rapide possible.
- Ce Philip Marient dirige un réseau mafieux de grande envergure. Ses hommes de main ont essayé de me faire la peau ce matin grâce aux renseignements que cette Line lui a donnés.
- Tu veux dire qu’elle travaille pour lui maintenant ? demanda Mily.
- Visiblement. J’ai veillé à ne pas être suivi mais je dois agir vite. Le nom de Marient est posé sur la table et, dès que la police le lira, elle va changer de ton… et de méthode.
- Ils vont nous arrêter ? demanda Mathilde.
- Au moins nous immobiliser, rectifia Luc. C’est pour cela qu’il faut agir dès ce soir.
- Ce serait aussi ce Marient qui aurait tué Dampierre ? Et les autres ?
- Peut-être, conclut Luc.
Chacun resta silencieux pendant un moment, le cerveau en ébullition. Luc Domfront reprit.
- J’ai pu apprendre autre chose : la nuit de l’incendie de la Heurte, trois personnes ont disparu à quelques kilomètres de là, au niveau du pont qui était en réparation. Deux vigiles et un ingénieur. A l’époque, les enquêteurs n’ont pas lié les deux affaires.
Ca pourrait avoir été une erreur.- Et pourquoi n’ont-elles pas été liées ? C’est absurde.
- Des documents prouvant un détournement de fonds sont sortis de terre après quelques jours d’enquête.
- Une sacrée chance, souffla Mily.
- Oui. J’ai pu récupérer les adresses de l’époque de ces trois hommes. Une petite visite à leurs familles pourrait être intéressante.
Mathilde et Mily échangèrent un regard et un sourire.
- Quoi ? demanda Domfront.
- Je te prends les adresses, Lucio. Je vais essayer de te trouver à qui elles correspondent maintenant, dit Mily en s’éloignant.
Domfront ne lui demanda pas comment il allait faire, même s’il en eut envie. Mathilde le regardait avec un sourire un peu perdu.
- Vous pourriez m’expliquer maintenant ? demanda Luc un peu agacé.
- C’est juste que j’ai suivi à peu près la même piste en contactant les familles des victimes de la Heurte. J’ai rencontré les proches qui vivent encore dans la région. Et il y a quelque chose de bizarre à propos d’un homme. Slimane Ercan.
Mathilde expliqua en quelques minutes la disparition mystérieuse de plusieurs ouvriers turcs dans la semaine précédant la nuit de l’incendie. A mesure du récit, le visage de Luc prenait une expression grave. Il posa plusieurs questions précises à propos des déclarations de la famille Ercan auxquelles Mathilde ne répondit qu’avec gêne.
- Donc, pas de hasard, conclut-il. Pas d’autres informations que cet étrange bureau directeur à propos de ce « vieux mur » ? Cette femme ne savait rien d’autre sur cet homme qui était venu les voir après la mort de son fils ?
- Non, mentit Mathilde en oubliant le nom de son grand-père.
Domfront regarda la jeune femme d’une manière perçante et elle fut très heureuse de voir Mily revenir vers eux. Il semblait un peu déçu et dépité.
- Les adresses ne correspondent plus aux noms, mais je pense que c’est normal, ça ne veut rien dire. Ces gens ne devaient plus vivre chez leurs parents.
- Il faudrait appeler chaque numéro et poser quelques questions pour être sûrs.
Mathilde regarda sa montre.
- C’est encore faisable.
- Mais ce n’est pas la priorité absolue, coupa Luc. J’ai besoin de mettre le nez dans les affaires de Dampierre, d’en savoir le plus possible sur ses magouilles. Et tout de suite, peu importe la méthode à employer. Où je dois aller ?
- Les documents de Dampierre ont dû être saisis, comme ceux de son mouvement politique, remarqua Mathilde.
- Bien sûr, c’est pour cela que j’ai besoin de rencontrer un proche de Dampierre, un homme de confiance. Quelqu’un à qui il n’aurait pas pu tout cacher. Si nous savons ce qui se tramait entre Dampierre et Marient, nous pourrons comprendre pourquoi Vincent a été attiré ici.
Nous pourrons mettre fin à tout ça et Jérôme Amiel dormira tranquille au milieu de son monde. Tout ce mauvais rêve prendra fin. J’ai juste besoin d’une adresse, j’irai seul, je sais comment faire, dit Luc sur un ton qui surpris Mily et Mathilde. Vous n’avez pas à vous exposer d’avantage.- On m’a menacée de mort ce matin, je ne vais pas attendre qu’on vienne me trancher la gorge, fit remarquer la jeune femme.
- Justement, restez cachée, vous…
- Il n’en est pas question ! s’emporta-t-elle. De toute manière, les gens de la Geste Française sont très méfiants, ils refuseront de vous rencontrer. Vous aurez besoin de moi.
- Donc, vous avez vos entrées ? demanda Luc avec ironie.
- Non, pas du tout. Mais ils auront peur de ce que je pourrais avoir à leur dire. Beaucoup ne sont pas très clairs et Martin en savait assez sur eux pour poser problème.
- Vous l’avez dit à la police ?
- Elle n’a pas besoin de moi pour le savoir. Tout le monde sait bien ce qu’il y a derrière ce genre de gens : quand on met en avant de pseudo valeurs morales et un renforcement du contrôle policier, c’est pour accroître son pouvoir et faire son propre bizness sans que personne ne puisse rien vous dire. Les bandits préfèrent toujours travailler dans l’ordre et le calme. Surtout quand ce sont eux qui commandent.
- Bon, puisque vous semblez décidée…
- Je pense même que nous pourrions faire coup double. Il y a justement quelqu’un qui nous dirait sûrement des choses très intéressantes. Parce qu’il est aussi un des membres fondateurs du « vieux mur ». Il s’appelle Jean-Charles Ledon, il est ophtalmologiste et c’est un des dirigeants de la Geste Française. C’est aussi un porc immonde, ajouta Mathilde.
- Tout à fait ce qu’il me faut pour commencer cette belle soirée, ponctua Luc. En route.
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