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La nuit était de lait. Des milliers de flocons de neige virevoltant en tous sens dans le vent glacial lui donnaient cette teinte impossible. Les ténèbres étaient piégées dans une nasse brumeuse. Au centre de ce mouvement, une seule couleur semblait s’être figée. Comme tombée du ciel. La couleur d’un homme. Luc Domfront était contre le sol, contre la terre. Dans la forêt, au centre d’un sentier. Ses yeux s’ouvrirent et clignèrent dans l’instant, mordus par le froid. Sa bouche articula des mots incertains qui l’emportèrent dans une toux rauque. Les impressions bourdonnaient dans sa tête. Il avait froid surtout. Toujours aussi froid. Mais il y avait tant d’autres choses. Comme s’il n’était plus qu’un chemin qu’empruntaient de nombreux voyageurs. Il se releva un peu et s’assit de biais. Ses yeux le piquaient, mais il insista et les maintint ouverts. Sa vue s’habitua très vite à la coloration surnaturelle de l’endroit. Les bois qui l’entouraient étaient vides, seule une grande ombre se révélait dans la brume. Domfront finit par se lever en se frottant le visage. Il lui semblait peser beaucoup plus que son seul poids. L’ombre immobile face à lui venait d’un rocher. Un amas étrange, droit et brut, qui évoquait l’image d’une jeune femme sur la pointe des pieds. Plus qu’une jeune femme : une déesse. La présence était inattendue. En d’autres moments, il l’aurait peut-être vue comme un hasard naturel et amusant. Un encadré pittoresque dans un guide touristique. Mais à cette minute, il ne la discernait que comme une borne barbare devant laquelle on l’avait jeté. Avec méfiance, il s’en approcha et la caressa de la paume, de haut en bas. La pierre n’était pas si froide qu’il aurait cru.
Il lui paraissait en fait être lui-même beaucoup plus froid que la roche. Mais peut-être ses doigts le trompaient-il ? Pouvait-il encore ressentir quelque chose ? Au fond, quelles preuves avaient-ils d’être encore vivant ? Etait-il aux frontières des limbes ? Avait-il franchi plus de distance que l’on ne peut en rebrousser ? Ou bien n’était-ce qu’un songe ? Une idée, cette glace qui lui prenait le cœur ? Un rêve, toutes ces choses qui ondoyaient au travers du rideau de neige ? A bien y regarder, son corps lui-même semblait différent, improbable. Ses blessures étaient atténuées et même l’entaille de son épaule, recousue proprement, semblait presque résorbée. On avait veillé sur lui, on l’avait voulu fort et guéri. Mais alors pourquoi le laisser seul dans l’inconnu de la nuit devant cette statue sauvage ? Une fois de plus, le sens des évènements lui échappait. Il s’aperçut soudain que les vêtements qu’il portait n’étaient pas les siens. Il ne les avait jamais vus auparavant. Pantalon, pull et manteau sombres, faits d’une matière rugueuse et sèche qui lui fut désagréable au toucher. De même pour les fines bottes dont on l’avait chaussé. Qu’est-ce que c’était que tout cela ? Où se trouvait-il ? Le froid redoublait. Les sons lui semblaient toujours atténués. Le souffle du vent et les crissements des arbres lui venaient très bas, comme des chuchotements menaçants.
- Rien de tout cela n’est possible, ça ne peut pas être vrai, ça ne se peut pas, songeait-il en tentant de réveiller son cerveau. Je dois me reprendre… je dois me commander…
Il fut tenté d’appeler, de chercher de l’aide, du secours. Mais le vent faisait régner un chaos de sons et de sifflements. Et puis, qui viendrait ? Des alliés ? Peut-être pas. Ne valait-il pas mieux essayer de s’en sortir seul ? Comme toujours depuis si longtemps. De toute manière, il ne restait plus grand-chose à quoi se retenir. Son frère lui-même ne vivait plus que comme un sujet de conversation fugace, une ombre après laquelle couraient d’autres ombres. Allait-il devenir comme lui ? Un fugitif à la mâchoire baignée de sang. Comme son père. Comme toute sa lignée sûrement. Etait-il un homme en fait ? Ou bien quelque chose d’autre qui portait une peau d’homme ?
Alors qu’il s’était avancé de plusieurs pas, Domfront remarqua un promontoire à environ cent mètres. Une sorte de tertre de géant. A l’opposé de lui, à droite du chemin sur lequel il s’était éveillé. Il décida d’atteindre l’endroit. Peut-être pourrait-il s’y repérer ? Voir. Il dépassa donc la déesse de pierre et monta une petite pente en s’accrochant aux branches épineuses qui peuplaient la nuit. Le sol était gibbeux. Il manqua plusieurs fois de trébucher dans un trou ou devant une racine, mais il avançait avec hargne et sut éviter les pièges. Les piqûres et les estafilades qui se creusaient sur ses doigts ne le firent pas ralentir, au contraire. L’énergie lui revenait et il se surprit en courant presque dans les derniers mètres de la colline. Au sommet, il s’immobilisa, saisi de stupeur. Il s’était imaginé une vue large et nette, ou au moins une vision qui lui aurait indiqué les lieux alentours, peut-être même un chemin à suivre. Mais il n’y avait pas plus de lumière à cet endroit que près du chemin.
Il était toujours séparé du ciel par un épais manteau. Les arbres semblaient se pencher les uns au-dessus des autres pour des conciliabules fantômes qui bouclaient toute forme de lumière extérieure. Seule l’éclat de la neige sur le sol laissait paraître des poches de blancheur ici ou là. Pourtant, ce tableau obscur était brisé en un endroit précis, en contrebas, au cœur des branches. C’était sans doute la lumière d’une fenêtre, peut-être même de plusieurs. Assez hautes et en forme d’ogive, crut-il discerner. Le bâtiment ne devait être qu’à quelques dizaines de mètres, même si les conditions climatiques lui donnaient l’apparence d’une lueur lointaine et fuyante. Un bleu brillant s’échappait de l’endroit, perçant les ténèbres de rayons clairs. S’il y avait un lieu où se rendre, ce ne pouvait être que celui-là. Surmontant sa surprise, Domfront se lança dans la descente d’un pas méfiant. Les arbres de ce versant portaient des branches plus grosses et presque totalement dépourvues d’épines. De toute manière, cela n’avait plus d’importance tant le froid avait bloqué les sensations ressenties par ses mains. Il lui faudrait vite retrouver un peu de chaleur sous peine de blessures plus graves. Il accéléra sa marche. La descente paraissait plus plane et il fit l’erreur de relâcher son attention. A peine avait-il parcouru un mètre de plus, que son pied glissa sur un rocher et l’entraîna dans une chute lente mais continuelle sur la terre de feuilles humides et de silex. Il ne pouvait pas résister à la force du mouvement. Il tombait droit vers les lumières irréelles d’entre les arbres. Il tombait droit vers le château isolé au cœur des bois enneigés dont il avait maintes fois rêvé. Sa chute prit fin contre une souche. L’endroit était plus sombre, plus lugubre. La ramure des arbres retenait la neige et le sol froid était fait de broussailles grasses et de boue. Un chemin que des reflets de gel faisaient étinceler filait devant Luc. Droit vers les lumières bleutées qu’il avait aperçues depuis le sommet de la colline. Un sentiment puissant remua son coeur, une sensation qui prenait le dessus sur le froid intense. Une sensation qu’il connaissait bien à présent.
- Je suis donc à la Heurte. Je suis donc sur la terre de ma lignée, pensa-t-il. Et… je suis le porteur de la marque.
Il se remit debout et rejoignit le sentier. Son esprit hésitait entre la crainte et l’impatience. Les lumières approchaient au rythme de sa course. A présent, il voyait mieux : les rayons inondaient depuis une chapelle. La fameuse chapelle du bout du vent, sans doute. D’ailleurs, le fleuve le confirmait en se dessinant dans le dos du bâtiment, perclus de brume et d’odeur de vase. Domfront ne se trouvait plus qu’à une dizaine de mètres, il se cachait un peu en longeant le bord du chemin. Il passa les dernières longueurs, accroupi sous le faisceau dansant qui s’échappait d’un des vitraux du mur. Puis il reprit son souffle, adossé au bâtiment. Enfin, il se décida à se retourner et à jeter un coup d’œil à travers le verre coloré. Son visage glissa le long du mur et entra dans la lumière bleue. A quelques centimètres de lui, de l’autre côté du vitrail, il crut d’abord discerner son reflet. Un reflet altéré, étrange. Mais ce reflet eut bientôt un mouvement de recul.
Il se mit même à parler vers lui. Même s’il ne put comprendre le sens de ces paroles, Luc Domfront sut alors qu’il était en train de regarder son frère. Pas de doute, c’étaient bien les traits de Vincent qui se mélangeaient aux couleurs du verre poli. Luc se précipita vers la porte de la chapelle. Il longea le mur et atteignit la façade. Il tira si fort sur le loquet qu’il faillit sortir la porte de ses gonds. L’esprit bouillant, il entra dans le temple et tomba nez à nez avec Vincent qui courait lui aussi. Enfin, il le retrouvait. Enfin, il allait savoir s’il était trop tard. Les deux frères s’arrêtèrent à un mètre l’un de l’autre et se scrutèrent avec intensité. Luc chercha sur le visage de Vincent un changement, une trace, quelque chose qui aurait signé une transformation définitive. Vincent semblait faire de même et une inquiétude identique courait dans son regard. Luc fouillait les yeux et toute la face de son frère. Bien sûr, Vincent paraissait fatigué, ses traits étaient tirés comme jamais et de petites blessures se lovaient dans les recoins de ses joues et de son front, mais c’était tout ! Pas de marques visibles, pas de vérole de mal. Un soulagement énorme parcourut alors ses entrailles. Enfin, il fit les deux pas qui le séparaient encore de Vincent et le serra dans ses bras sans un mot. Son frère lui rendit l’accolade en soufflant à son tour. Durant une fraction de seconde, il n’y eut plus de danger, d’aucune sorte. Plus de crainte ni de doute. A nouveau deux contre le monde entier. On saurait le pourquoi et le comment plus tard, Vincent n’était pas perdu ! Il y avait un espoir de vaincre tout cela.
Pourtant, l’illusion ne dura qu’un instant, un souffle. Soudain, un frisson de surprise parcourut Luc et il se recula d’un bond. Il tourna vivement la tête vers la gauche et regarda l’homme qui se tenait là et qu’il n’avait pas vu plus tôt.
- Je sais pas comment tu t’y es pris, man, mais t’es sacrément fort pour nous avoir retrouvé là… ! dit Mily les yeux plein d’admiration.
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