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Jacques Karimey entra dans la chapelle de son pas lourd et lent. Deux hommes portant des combinaisons foncées se tenaient derrière lui, prêts à intervenir. Ils déposèrent au passage un long sac tout près de la porte. Un courant d’air polaire leur emboîtait le pas. Le gros homme arborait le sourire de coin qui lui était coutumier. Il avança de quelques mètres et s’assit bruyamment sur un des vieux bancs.
- Très jolie cette lumière qui s’échappe des vitraux. On se croirait presque dans un conte de Noël, déclara-t-il.
Mily, Vincent et Luc le regardaient sans dire un mot. Son entrée avait déplacé une masse froide qui leur piquait encore les joues. Luc finit tout de même par s’approcher de l’ancien avocat, ce qui fit réagir les deux séides qui veillaient derrière lui. Ils glissèrent leurs mains dans leurs manteaux, prêts à sortir leurs armes.
- Doucement, mes amis, doucement. Je suis sûr que le petit Luc n’a aucune mauvaise intention à notre égard. N’est-ce pas, petit Luc ?
- Qu’est-ce que tu fais ici ? A quoi ça rime, toute cette comédie ?
- Ne t’inquiète pas, mon garçon. Pour l’instant, disons que je veille simplement sur toi. Et, comme tu ne sembles pas être sur la bonne route, j’interviens pour te remettre sur le droit chemin.
- Qu’est-ce que c’est que ce charabia ? Qu’est-ce que tu m’as fait boire ? Et pourquoi m’avoir laissé à cet endroit tout à l’heure ?
- Pour ce que tu as bu, tu ne crains rien, n’aie pas peur. C’était juste un moyen d’accélérer les choses. Pour ce qui est de ton réveil dans la neige, cela n’émane pas de ma volonté. Je n’en voyais d’ailleurs pas l’intérêt, et les faits me donnent raison. Mais je me dois aussi d’obéir. Je ne peux pas toujours agir comme je le voudrais. J’espère juste que tu n’as pas attrapé froid.
- Qu’est-ce que tu attends de nous au juste ? reprit Luc, exaspéré par l’attitude de Karimey.
- Oh rien de bien extraordinaire ! Juste que tu trouves la porte et que tu l’ouvres. Même si je commence sérieusement à me demander si tu en es capable. Cela dit sans vouloir t’offenser, bien sûr.
Luc jeta un coup d’œil vers son frère. Vincent ne paraissait pas non plus comprendre un traître mot de tout ça. Il se contenta de remuer la tête en signe de dénégation.
- Qu’est-ce que tu viens faire là-dedans, Jacques ? Tu es avec Marient, c’est ça ? demanda Luc.
Karimey riait franchement. Et le son de sa bonne humeur résonnait dans l’air de la chapelle.
- Marient ? Oublie-le, celui-là. Ce n’était qu’un renard attiré par l’odeur de la viande. Assez dérangeant, je dois tout de même l’avouer. Pour un peu, il t’aurait tué.
- Mais qui es-tu dans tout ça ? demanda Luc. Quelle est ta place à toi dans cette histoire ?
- Ma place ? Je ne sais pas trop, s’amusa Karimey. La bonne fée ? Le mauvais génie ? Est-ce que ce n’est pas un peu la même chose ? Finalement, tout dépend du point de vue duquel on observe le champ de bataille.
- Tu étais avec Dampierre ? Depuis le début ?
- Pas depuis ce début-là, mon garçon. Ah, Luc, Luc… Tant de choses te restent cachées.
- Tu savais pour cette affaire avec Marient ? Tu savais que Dampierre lui avait vendu quelque chose ? Pourquoi ne pas m’avoir prévenu ?!
Karimey tourna la tête vers les vitraux sans répondre. Il semblait de plus en plus s’amuser de la situation.
- Je ne comprends rien à tout ça, dit Vincent. Tu ne peux pas t’en prendre à nous Jacques ?! Pas toi ? Et puis qui est ce Marient ?
- C’est un trafiquant d’arme, expliqua Luc. Il est à tes basques.
- Mais pourquoi ? Je n’ai jamais entendu parler de lui.
- Dampierre s’est servi de toi et lui a donné ton nom. C’est à lui qu’il a prétendu vendre le secret de cet « Ogre ». La clef qu’il t’a confié ouvre un coffre en Suisse que Marient avait rempli de plusieurs millions.
- Je te jure que je ne sais rien de tout ça ! s’emporta Vincent, soudain agité.
- Mes chers enfants, mes chers enfants ! commença Karimey en se levant. Voyez-vous, je crois que nous nous énervons tous un peu trop dans cette belle chapelle, symbole sincère de la dévotion des hommes envers dieu tout puissant.
En cette veille de Noël, je pense donc que l’heure est venue de vous raconter une petite histoire fort édifiante.Jacques Karimey marcha lentement vers l’autel. Il s’installa derrière lui, posa ses mains à plat et commença à déclamer d’une voix ample.
- Il était une fois un homme. Appelons-le Jonas. Jonas avait beaucoup de chance car un jour il avait découvert l’antre d’un ogre. Mais il était également très contrarié car il ne pouvait atteindre le trésor que la bête avait amassé des siècles auparavant. Il n’avait pu fermer les mains que sur quelques-unes des armes du monstre et sur des cendres froides. Et cela ne lui suffisait pas, bien sûr. C’était alors une bien triste histoire, vous l’avouerez.
Dans un effet mélodramatique, Karimey leva soudain ses mains vers le plafond et reprit d’une voix plus forte et plus vivante.
- Des années durant, il tenta et tenta encore d’atteindre le trésor, mais il n’y avait rien à faire. Dieu tout puissant n’était pas à ses côtés. Et Jonas commençait à désespérer. Car, si le trésor était proche, il était aussi caché, enfoui, inaccessible. Tout le monde sait que les ogres aiment à protéger leurs biens, et cet ogre-la avait fait un travail remarquable. Le temps avait passé depuis la découverte de l’antre et Jonas avait grandi. Il était devenu riche et puissant, en grande partie grâce à ses découvertes chez l’Ogre. Mais son seul but restait l’or, le trésor ultime. Il envoya donc de par le monde des émissaires, des espions, des assassins pour trouver une trace. Son attention toute entière était penchée sur le trésor disparu.
Les recherches ne donnèrent rien d’abord mais, un jour, on lui rapporta que l’Ogre, avant de disparaître, avait laissé du sang dans une lignée d’homme. Bon comme mauvais sang ne saurait mentir, pensa Jonas. Il décida donc de retrouver l’héritier du monstre et de l’utiliser. Après bien des mois, il y parvint enfin. Mais l’héritier de l’Ogre, d’abord fasciné par l’histoire de Jonas, finit par refuser de se rendre au cœur de l’antre. Il y avait un prix à payer et celui-ci était trop élevé pour lui. Il mourut donc. Jonas était meurtri de cet échec, mais le sang était déjà passé dans les veines des fils de l’héritier. La lignée se poursuivait. Comme il savait où se trouvaient les petits orphelins, Jonas fit donc en sorte de ne jamais perdre leur trace et de toujours les surveiller. Les gamins grandirent, ils devinrent des hommes. Et même, sans forcément s’en rendre compte, un peu plus que cela. Jonas, lui, attendait le moment de les amener à l’antre. Le moment où ils seraient assez forts pour agir. Mais il fut trahi à la veille de l’époque prévue. Un de ses proches apprit le secret des héritiers et entreprit d’agir immédiatement, pour son seul intérêt. Pauvre mécréant qui a quitté le chemin de la foi ! Quand Jonas s’en aperçut, il fut pris par la colère et fit tuer son ancien compagnon. Malheureusement, le secret s’était déjà ébruité et, de tous les côtés, des troupes de mercenaires et d’aventuriers accouraient pour prendre une part du butin. Il fallait agir vite, car la montagne de l’Ogre serait bientôt grouillante d’hommes, et le trésor risquait d’être perdu pour tout le monde. Et pour toujours. - Wahoo ! Je ne sais pas ce qui vous fait parler comme ça monsieur, mais si vous pouviez m’en fournir, ça m’intéresse ! rigola Mily.
Karimey lança vers lui un regard méprisant. Un rictus apparut à la commissure de ses lèvres.
- Riez tant qu’il vous plaira, mon jeune ami. Luc vous expliquera pourquoi il ne fait pas de même.
- Admettons que nous puissions trouver cette « porte », reprit Luc. Que se passera-t-il ensuite ?
Karimey partit d’un petit rire et revint s’asseoir sur un des bancs. Son air se fit soudain plus grave.
- Tu le sais mieux que moi à présent. Vois-tu Luc, il y a longtemps que je guette ce moment. Cet instant magique où tu pourras accomplir ton destin. Malheureusement, les circonstances nous obligent à marcher vers la porte dans un climat indigne. J’aurais tant aimé pouvoir t’apprendre. J’aurais tant aimé chercher à tes côtés. Mais le temps presse. Cette histoire a connu trop de publicité, il sera bientôt impossible de poursuivre nos recherches dans les parages. Il me faut la porte. Cette nuit.
- Et si nous ne la trouvons pas ?
- Alors, c’est que la lignée Nauville ne porte plus la vraie marque. Qu’elle n’a plus aucun pouvoir, si elle en a jamais eu.
- C’est en cherchant la porte que mon père est mort ? demanda Luc.
- En partie, oui. C’est justement parce qu’il a échoué à la trouver. Tu as d’ailleurs pu profiter du spectacle, il me semble.
- Pourquoi m’avoir donné les adresses des disparus du pont et de cet ingénieur ? Pourquoi toute cette histoire à propos de mon père ? Pourquoi m’avoir fait croire que tu m’aidais ?
- Tu es malin, mon garçon. Tu l’as toujours été. Tu aurais fini par découvrir ces disparitions. En te les offrant, je restais insoupçonnable. Et puis il fallait t’occuper un peu pendant que nous préparions ta venue. Quant à ton père, je ne t’ai dit que la vérité.
- Vous allez nous tuer ? demanda soudain Vincent.
- J’espère que non. Cela me chagrinerait beaucoup.
L’esprit de Luc s’activait à lui en donner mal à la tête. Il y avait comme un bruit qui perturbait sa pensée. Il fit un pas vers Karimey.
- Ecoute Jacques, nous n’avons pas de moyen de localiser la porte. Cela peut prendre des jours et des jours, nous ne sommes même pas certains qu’elle existe bien.
- Elle existe. Et d’après la légende, elle appelle le porteur de la marque. Il sait d’instinct où elle se trouve. Comme un milan bien dressé qui revient sur le bras de son maître.
- Ca ne se peut pas ! C’est invraisemblable ! Depuis quand crois-tu à ce genre d’histoires ? Toi, le grand esprit.
- Ne me mens pas, mon garçon. Est-ce que tu n’as jamais rien ressenti d’étrange dans cette forêt ?... Est-ce que tu ne m’as pas toi-même parlé de ces impressions qui couraient tout autour de toi ? Repense à tout ce que tu as pu vivre ces derniers jours. Comment tout ça pourrait-il être un hasard ? Non Luc. Tu es au centre d’un monde plus grand que le notre. Tu es celui qui porte le signe de l’Ogre. Et tu devrais donc être capable de trouver la porte et de la forcer.
- Mais cette marque ne veut rien dire du tout ! Toutes ces histoires sont des sornettes ! Tu le sais bien ! Le trésor de l’Ogre ou je ne sais quoi ? Tu ne vas pas me dire que tu crois à ces conneries ! Quant à ce signe sur ma tempe, ce n’est pas un signe naturel, je me le suis fait en tombant, c’est un hasard !
- Sur ce point aussi tu te trompes Luc. Ou tu te mens. Tu verras bientôt quelle lame l’a gravée sur toi.
- Je le sais déjà. Et il n’y a ni sort, ni malédiction sur nous ! S’il existe bien un passage secret et que tu veux le trouver, arrête de croire à l’impossible. Il faut faire une enquête minutieuse, avec des recoupements, des indications, des…
- Tu ne comprends pas qu’il y a des siècles que l’enquête a commencé ! Et qu’elle ne peut pas aboutir ! Le secret s’est perdu, et seul le premier Nauville a pu le retrouver ! Dieu sait par quels moyens. A présent, seuls ses héritiers peuvent faire de même ! Ne comprends-tu pas que tu fais partie de cette créature ? Ne comprends-tu pas que tu as prise sur elle comme elle a prise sur toi, et que c’est pour cette raison que Vincent et toi avez toujours été protégés ? Vous êtes les deux seules clefs qu’il reste après l’échec de votre père.
- J’ai vu ce que l’appel a pu faire à mon père ! Pour rien au monde je ne me dirigerai vers la porte, même si elle existait vraiment !
- C’est exactement ce qu’il a dit, à la fin. Mais il était trop tard. Comme il est trop tard pour toi, Luc. Ne sais-tu pas, qu’il y a toujours un moyen pour un esprit résolu ?
Karimey tendit la main vers un de ses hommes. Celui-ci sortit un pistolet de sa poche et le déposa dans sa paume.
- Tu veux nous tuer maintenant ? ricana Luc. Bien. Tu ne veux pas nous raconter l’histoire du sourire de la fée violette ou celle du rondin magique ? On a fait le tour de la question ?...
- Ne joue pas à l’idiot Luc, dit Karimey en revenant vers lui. Il me faut ce passage avant l’aube. Sinon, c’est ma propre vie qui sera perdue. Ce sont nos vies à tous qui seront perdues. Tu ne te rends pas compte de ce que tu peux découvrir. Tu ne te rends pas compte de l’héritage qui t’attend. Luc, je sais que les choses t’ont amené à me voir comme un ennemi. Mais ce n’est pas le cas, que tu le crois ou non. Il te faut suivre ta voie. Je vous ai toujours bien aimé et j’ai veillé sur vous deux comme j’ai pu.
- Je n’irai pas vers la porte, affirma Luc avec force. Je ne serai pas comme mon père. Je refuse. Il va falloir que tu me tues, mon cher « protecteur ».
- Très bien. Je suis désolé mais c’est toi qui m’obliges à agir de cette manière.
Karimey leva son arme vers Luc. Celui-ci n’eut pas un mouvement. La bouche du gros homme se détendit soudain au moment où il pressait sur la détente. D’un geste net et précis, il pointa son arme vers Vincent. Le bruit tonitruant du coup de feu résonna longtemps dans la petite nef. Vincent tomba sèchement. Luc se précipita immédiatement vers son frère, bientôt rejoint par Mily. La balle l’avait atteint à la cuisse, à l’endroit précis de son bandage. La blessure saignait abondamment. Sans approcher, Karimey reprit la parole et couvrit les gémissements du blessé.
- Maintenant, écoute-moi Luc. Ton frère va mourir. Il va perdre son sang. Parce que personne ne va le soigner. Sauf si tu jures de m’amener à la porte. Tu as ma parole, je peux rapidement le faire conduire à une ambulance.
Luc tenait délicatement son frère dans ses bras alors que Mily pressait la blessure pour ralentir l’hémorragie. Vincent le regardait alors que des spasmes le prenaient. Il tentait de dire quelque chose, mais les sons ne parvenaient pas à franchir ses lèvres.
- Il n’y a pas de temps à perdre, mon garçon, ajouta Karimey. Deviens ce que tu dois devenir. Tu ne peux pas te mentir éternellement.
Luc se retourna soudain vers lui. Ses yeux étincelaient de haine. Il pouvait toujours ressentir les tremblements du corps de son frère qui trouvaient écho dans sa propre chair. Un feu crépitant montait dans ses veines, son cœur tapait comme une pluie d’orage. Il put tout de même serrer la mâchoire et parler. Mais il ne reconnut pas sa propre voix tant elle était froide.
- D’accord. Je trouverai la porte et j’entrerai dans le domaine de l’Ogre. Et ensuite, je le jure, je te tuerai.
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