SCÈNE 1ère.
TAPIN, LAVALEUR, (Lefuté, Robert, Julien, villageois à la table.)
TAPIN, (s'accompagnant du tambour).
CHANT.
Par ordre supérieur
Les jeunes gens du village
Sont informés du passage
De l'officier recruteur.
Qu'au tambour on se rallie,
Qu'on se rende à son appel.
Par son ordre je publie
Cet avis d'après lequel
Tous les conscrits sont invités
A se rendre à la mairie
Afin d'être, visités
Et puis enrégimentés.
(Ici les conscrits se lèvent et viennent former le cercle avec le sergent et le tambour)
(Choeur général).
Par ordre supérieur
Les jeunes gens du village
Sont informés du passage
De l'officier recruteur,
LEFUTÉ.
C'est donc pour aujourd'hui, sergent ?
LAVALEUR.
Oui, mon brave, voyez-vous, la France a besoin de soldats pour en finir avec Sébastopol et on veut que ça marche rondement.
LEFUTÉ.
On dit que Pélissier est un fameux général.
LAVALEUR.
J'crois ben, mille baïonnettes ! Je vous promets qu'c'est un lapin qui n'a pas froid aux yeux et qu'il sait tailler des croupières aux Russes !
TAPIN, (s'accompagnant du tambour).
CHANT.
Par ordre supérieur
Les jeunes gens du village
Sont informés du passage
De l'officier recruteur.
Qu'au tambour on se rallie,
Qu'on se rende à son appel.
Par son ordre je publie
Cet avis d'après lequel
Tous les conscrits sont invités
A se rendre à la mairie
Afin d'être, visités
Et puis enrégimentés.
(Ici les conscrits se lèvent et viennent former le cercle avec le sergent et le tambour)
(Choeur général).
Par ordre supérieur
Les jeunes gens du village
Sont informés du passage
De l'officier recruteur,
LEFUTÉ.
C'est donc pour aujourd'hui, sergent ?
LAVALEUR.
Oui, mon brave, voyez-vous, la France a besoin de soldats pour en finir avec Sébastopol et on veut que ça marche rondement.
LEFUTÉ.
On dit que Pélissier est un fameux général.
LAVALEUR.
J'crois ben, mille baïonnettes ! Je vous promets qu'c'est un lapin qui n'a pas froid aux yeux et qu'il sait tailler des croupières aux Russes !
ROBERT (avec feu).
Ah morbleu ! Il me tarde d'y être, moi ! Je suis fier d'être tombé au sort et de partir pour la Crimée !... Ah ! j'vous dis que je ne reculerai pas.
LAVALEUR.
Bravo !... Bravo !... Allons, si tous étaient comme toi, la France serait bien défendue.
ROBERT.
Oui, sergent, car je l'aime, moi, et mon premier comme mon dernier cri sera : Vive la France !
LAVALEUR.
Oui, mon ami, tu as raison, aime la France, car la France... vois-tu, la France !... c'est la France !... et il n'y en a qu'une.
JULIEN.
Moi aussi, sergent, j'aime la France, mais je préfère rester au pays que d'être soldat.
LAVALEUR.
Qu'est-ce que c'est qu'un blanc-bec comme ça ?... Ma foi, tu ne ferais pas mon affaire ; car à t'entendre, je crois que tu ne serais jamais qu'un mauvais soldat. Tu as peur ?...
JULIEN.
Moi, peur ?... oh ! non, sergent, vous ne comprenez pas mes paroles.
J'aime la France, je donnerais mon sang pour elle ; mais si je dis que j'aime mieux rester au pays, c'est que je suis le seul soutien de ma pauvre vieille mère infirme !... Oh ! sans cela, j'endosserais vivement le costume militaire.
LAVALEUR, (lui frappant sur l'épaule).
Allons, allons ; voilà qui me raccommode avec toi ; un bon fils, c'est comme un bon soldat, il se fera aimer de tous.
LEFUTÉ. On dit, sergent, qu'il y a déjà eu des batailles ?
Ah morbleu ! Il me tarde d'y être, moi ! Je suis fier d'être tombé au sort et de partir pour la Crimée !... Ah ! j'vous dis que je ne reculerai pas.
LAVALEUR.
Bravo !... Bravo !... Allons, si tous étaient comme toi, la France serait bien défendue.
ROBERT.
Oui, sergent, car je l'aime, moi, et mon premier comme mon dernier cri sera : Vive la France !
LAVALEUR.
Oui, mon ami, tu as raison, aime la France, car la France... vois-tu, la France !... c'est la France !... et il n'y en a qu'une.
JULIEN.
Moi aussi, sergent, j'aime la France, mais je préfère rester au pays que d'être soldat.
LAVALEUR.
Qu'est-ce que c'est qu'un blanc-bec comme ça ?... Ma foi, tu ne ferais pas mon affaire ; car à t'entendre, je crois que tu ne serais jamais qu'un mauvais soldat. Tu as peur ?...
JULIEN.
Moi, peur ?... oh ! non, sergent, vous ne comprenez pas mes paroles.
J'aime la France, je donnerais mon sang pour elle ; mais si je dis que j'aime mieux rester au pays, c'est que je suis le seul soutien de ma pauvre vieille mère infirme !... Oh ! sans cela, j'endosserais vivement le costume militaire.
LAVALEUR, (lui frappant sur l'épaule).
Allons, allons ; voilà qui me raccommode avec toi ; un bon fils, c'est comme un bon soldat, il se fera aimer de tous.
LEFUTÉ. On dit, sergent, qu'il y a déjà eu des batailles ?
LAVALEUR.
J'crois ben, mille bombes ! Et de dures, encore ! A Inkermann, surtout...
C'est là qu'ça ronflait, allez !
LEFUTÉ.
Vous y étiez, sans doute ?
LAVALEUR.
J'm'en flatte et j'm'en glorifie !... Cré coquin ! quand j'y pense, y m'semble que j'y suis encore ! Ah ! ça marchait !... ça ronflait !
ROBERT.
Racontez-nous donc ça, sergent.
LAVALEUR.
Volontiers, mon brave !... Donc, c'était vers le soir... nous étions sous nos tentes... la pluie tombait... tombait... on n'aurait pas mis un chien dehors... quand tout à coup... le brutal...
ROBERT.
Le brutal !... qu'est-ce que c'est que ça, que le brutal ?
LAVALEUR.
Le brutal, mon garçon, c'est le canon... c'est une manière de parler au rrrrrégiment... Donc, le brutal se faisait entendre... ça marchait pas mal... c'étaient nos alliés les Anglais qu'étaient aux prises avec les Russes, et ça s'tapait dur... La nuit était sombre et nous ne savions que dire, car nous ne connaissions pas les forces de l'ennemi...
Cependant vers dix heures la fusillade était comme un roulement... le canon tonnait à toute minute ; ça commençait à nous inquiéter et surtout à nous chatouiller !... Mais vlà qu'tout à coup notre brave général Bosquet arrive et nous dit : Enfants ! les Anglais se font écharper, ils ne sont pas en nombre et les Russes arrivent de tous côtés !... Vite ! aux armes ! En avant et au pas de charge !... Ah ! tenez, j'crois qu'j'en danserais quand j'y pense...
J'crois ben, mille bombes ! Et de dures, encore ! A Inkermann, surtout...
C'est là qu'ça ronflait, allez !
LEFUTÉ.
Vous y étiez, sans doute ?
LAVALEUR.
J'm'en flatte et j'm'en glorifie !... Cré coquin ! quand j'y pense, y m'semble que j'y suis encore ! Ah ! ça marchait !... ça ronflait !
ROBERT.
Racontez-nous donc ça, sergent.
LAVALEUR.
Volontiers, mon brave !... Donc, c'était vers le soir... nous étions sous nos tentes... la pluie tombait... tombait... on n'aurait pas mis un chien dehors... quand tout à coup... le brutal...
ROBERT.
Le brutal !... qu'est-ce que c'est que ça, que le brutal ?
LAVALEUR.
Le brutal, mon garçon, c'est le canon... c'est une manière de parler au rrrrrégiment... Donc, le brutal se faisait entendre... ça marchait pas mal... c'étaient nos alliés les Anglais qu'étaient aux prises avec les Russes, et ça s'tapait dur... La nuit était sombre et nous ne savions que dire, car nous ne connaissions pas les forces de l'ennemi...
Cependant vers dix heures la fusillade était comme un roulement... le canon tonnait à toute minute ; ça commençait à nous inquiéter et surtout à nous chatouiller !... Mais vlà qu'tout à coup notre brave général Bosquet arrive et nous dit : Enfants ! les Anglais se font écharper, ils ne sont pas en nombre et les Russes arrivent de tous côtés !... Vite ! aux armes ! En avant et au pas de charge !... Ah ! tenez, j'crois qu'j'en danserais quand j'y pense...
Nous partons une colonne, notre brave général en tête et j'vous laisse à penser si nous arpentions le terrain !... Nous arrivons, il était temps, les Anglais ne pouvaient plus y tenir malgré leur courage... car les Russes étaient trois contre un !... Aussitôt qu'à la lueur de la fusillade et des pots à feu, on nous aperçut, les Anglais se mettent à crier : Voici les Français ! Hourra ! Vive la France !... Nous y voilà... nous tombons sur le dos des Russes à coups de fusil, a coups de baïonnettes ! à coups de poings ! corps à corps... à coups de tout enfin... et vlan, pif ! paf ! pouf !... on leur z'y donne une rincée que l'diable en aurait pris les armes !... Ah ! Il fallait les voir s'ils prenaient le chemin d'chez eux plus vite qu'ils n'étaient venus !... Ah ! mille canons de canonnades, y m'semble que j'y suis encore !
ROBERT.
Nom d'une bombe !... Dieu ! que j'aurais voulu être la !... Ah ! Sergent, vous verrez que je ne resterai pas en arrière !... Oui, je le répète, je saurai faire mon devoir de soldat !
LAVALEUR
C'est bien, mon garçon, avec des sentiments comme ça, tu feras ton chemin... Pélissier aime les braves et si tu te fais remarquer, sois tranquille, il ne te perdra pas de vue.
LEFUTÉ.
Ah ! d'abord, moi, je réponds de Robert.
JULIEN.
Oui, car, comme je le connais, j'crois que les Russes ne lui feront pas peur.
LAVALEUR.
Et aussi, comment voulez-vous que l'on ait peur sur le champ de bataille quand vous voyez nos généraux s'exposer eux-mêmes au feu de l'ennemi pour encourager nos soldats ?...
ROBERT.
Nom d'une bombe !... Dieu ! que j'aurais voulu être la !... Ah ! Sergent, vous verrez que je ne resterai pas en arrière !... Oui, je le répète, je saurai faire mon devoir de soldat !
LAVALEUR
C'est bien, mon garçon, avec des sentiments comme ça, tu feras ton chemin... Pélissier aime les braves et si tu te fais remarquer, sois tranquille, il ne te perdra pas de vue.
LEFUTÉ.
Ah ! d'abord, moi, je réponds de Robert.
JULIEN.
Oui, car, comme je le connais, j'crois que les Russes ne lui feront pas peur.
LAVALEUR.
Et aussi, comment voulez-vous que l'on ait peur sur le champ de bataille quand vous voyez nos généraux s'exposer eux-mêmes au feu de l'ennemi pour encourager nos soldats ?...
Et surtout, quand on voit nos aumôniers, parler à nos braves de cette belle religion dont ils sont si fiers !...
Oui, mes amis, il n'est rien de si grand, de si touchant en voyant ces braves et bons prêtres parcourir le champ de bataille, encourager celui-ci, employant les termes de soldat avec celui-là !... Ils sont toujours là près de vous comme une sentinelle avancée ; on les écoute avec plaisir !... Ah ! dame ! c'est qu'aussi tous nos soldats portent la médaille de Marie, et avec elle ils se croient invulnérables devant les balles ennemies !
LEFUTÉ (avec feu).
Bravo ! sergent, touchez là, j'aime à vous entendre parler ainsi de notre brave clergé et de notre belle religion !... car, malheureusement, dans le métier des armes on ne trouve que trop d'incrédules... Mais espérons et croyons que la France, notre belle France sera toujours victorieuse !
LAVALEUR.
Ah ! mon brave, c'est le voeu de tous les bons Français... mais, moi qui vous parle, j'aime bien la France, n'est-ce pas ? Eh bien ! J'ai quelquefois des craintes pour l'avenir, et pourquoi ?... Je vais vous le dire, dussiez-vous vous moquer du vieux soldat... En 1846, on m'a dit qu'une prédiction avait été faite par une sainte et pieuse personne, que la France était menacée d'une grande guerre qui la ruinerait, qui l'humilierait, en un mot, que notre belle patrie serait envahie par une nation étrangère et que cette nation serait la Prusse !... Eh bien ! Mes amis, si cela devait arriver, ce serait la faute aux enfants de la France, car malheureusement il faut bien se l'avouer, de prétendus philosophes des écrivains immoraux lancent parmi notre brillante jeunesse, des feuilles impies, par malheur trop tolérées de l'autorité !...
Oui, mes amis, il n'est rien de si grand, de si touchant en voyant ces braves et bons prêtres parcourir le champ de bataille, encourager celui-ci, employant les termes de soldat avec celui-là !... Ils sont toujours là près de vous comme une sentinelle avancée ; on les écoute avec plaisir !... Ah ! dame ! c'est qu'aussi tous nos soldats portent la médaille de Marie, et avec elle ils se croient invulnérables devant les balles ennemies !
LEFUTÉ (avec feu).
Bravo ! sergent, touchez là, j'aime à vous entendre parler ainsi de notre brave clergé et de notre belle religion !... car, malheureusement, dans le métier des armes on ne trouve que trop d'incrédules... Mais espérons et croyons que la France, notre belle France sera toujours victorieuse !
LAVALEUR.
Ah ! mon brave, c'est le voeu de tous les bons Français... mais, moi qui vous parle, j'aime bien la France, n'est-ce pas ? Eh bien ! J'ai quelquefois des craintes pour l'avenir, et pourquoi ?... Je vais vous le dire, dussiez-vous vous moquer du vieux soldat... En 1846, on m'a dit qu'une prédiction avait été faite par une sainte et pieuse personne, que la France était menacée d'une grande guerre qui la ruinerait, qui l'humilierait, en un mot, que notre belle patrie serait envahie par une nation étrangère et que cette nation serait la Prusse !... Eh bien ! Mes amis, si cela devait arriver, ce serait la faute aux enfants de la France, car malheureusement il faut bien se l'avouer, de prétendus philosophes des écrivains immoraux lancent parmi notre brillante jeunesse, des feuilles impies, par malheur trop tolérées de l'autorité !...
Oui, la foi s'éteint !... Et s'il le faut !... Ah ! Mes braves amis, je ne vais pas plus loin... car si la France un jour est envahie par l'étranger... c'est que la main de Dieu se sera appesantie sur elle !... Mais non !... la France est la fille aînée de l'Eglise et ses enfants ne se montreront pas ingrats !... Tenez, éloignons de nous ces pensées qui m'ôteraient tout mon courage !... Allons, mes braves amis... je vous quitte, je vais faire un tour au village et je reviendrai dans quelques heures chercher nos jeunes recrues, et en avant, le sac sur le dos... Au revoir...
(Il sort avec Tapin).
(Il sort avec Tapin).
Chapitre suivant : SCÈNE 2e